Rapport au monde· Esprit et conscience
Le primat du sentiment
Axe: Statut des émotions — Les émotions sont-elles un obstacle à la pensée ou une source de connaissance ?
Les émotions ne sont pas l'ennemi de la pensée : elles nous orientent, nous motivent et nous renseignent sur ce qui compte. La raison seule est impuissante à juger et à agir sans le concours du sentiment.
Courants 4
Le romantismeexplicite
Au primat des Lumières pour la raison froide, le romantisme oppose la vérité du sentiment : c'est par le cœur, l'enthousiasme et la passion, non par le calcul, que l'homme accède au plus profond de lui-même et du monde. en avait donné le mot d'ordre en réhabilitant la sensibilité contre les raisonneurs ; le Sturm und Drang puis les romantiques en font le ressort de l'art et de la connaissance. L'émotion n'est plus une faiblesse à maîtriser mais une faculté qui révèle.
Rousseau, La Nouvelle Héloïse · Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme
Empirismeexplicite
Le sentimentalisme moral est ici surtout l'œuvre de Hume : ce sont les passions, non l'entendement, qui meuvent à l'action et fondent les distinctions morales, lesquelles tiennent à un sentiment d'approbation ou de blâme. Cette inclination, qu'annonce déjà la philosophie britannique du sens moral, reste typique de l'école sans être partagée à l'identique par Locke.
Hume, Traité de la nature humaine, II, 3, 3 et III, 1
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Existentialismeinférable
Les affects ne sont pas de simples troubles à maîtriser par la raison : l'angoisse, la nausée ou le désespoir sont des tonalités révélatrices qui dévoilent la condition humaine, sa liberté et sa contingence. L'angoisse kierkegaardienne devant le possible et l'angoisse sartrienne devant la liberté donnent accès à une vérité que l'analyse intellectuelle seule manquerait.
Kierkegaard, Le Concept d'angoisse · L'Être et le Néant
Phénoménologieinférable
Contre la réduction des affects à de simples états subjectifs irrationnels, la tradition phénoménologique leur reconnaît une portée cognitive : les tonalités affectives ouvrent un accès propre au monde. Heidegger fait de la disposition affective (Stimmung) un mode fondamental par lequel le Dasein se trouve d'emblée ouvert à son monde, l'angoisse révélant son être même ; Sartre analyse l'émotion comme une manière signifiante d'appréhender le monde, non une simple perturbation. L'affect est ainsi tenu pour révélant, sans pour autant ériger le sentiment en fondement de la morale.
Heidegger, Être et Temps (1927), §29-30 · Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions (1939)
Philosophes 9
Humeexplicite
La raison n'a que deux emplois : établir des relations d'idées (le démonstratif) ou inférer des faits (le causal) ; or aucun de ces actes ne meut à lui seul la volonté. Hume en conclut que la raison ne saurait produire ni empêcher une action, donc jamais s'opposer à une passion : seule une passion contraire le peut. La raison fixe les moyens, mais les fins viennent du sentiment ; on ne déclare contraire à la raison ni de préférer sa ruine au moindre désagrément d'autrui, car un désir n'est ni vrai ni faux. Renversant l'intellectualisme socratique et stoïcien qui faisait des passions des erreurs de jugement, Hume soutient un sentimentalisme où la raison est subordonnée à l'affect dans tout ce qui touche à l'action et au jugement moral.
Traité de la nature humaine, II, partie III, sect. 3 (des motifs qui influent sur la volonté)
Schopenhauerexplicite
Contre , dont il démonte l'impératif catégorique comme une théologie morale déguisée, il soutient qu'une action n'a de valeur morale que si son mobile est la , participation immédiate et désintéressée à la souffrance d'autrui, « phénomène originaire et mystérieux de l'éthique ». La raison n'est qu'un instrument au service du vouloir : elle calcule les moyens, elle ne rend pas bon, et l'égoïste habile n'en est que plus dangereux.
Le Fondement de la morale, §16
Rousseauexplicite
Contre l'intellectualisme qui fait de la raison le juge du bien, Rousseau loge la moralité dans un sentiment : la conscience, « instinct divin », nous fait aimer le bien avant de le comprendre, et la , répugnance naturelle à voir souffrir, fonde la sociabilité avant tout calcul. Le cœur précède et déborde la raison. Cette réhabilitation du sentiment, déployée dans La Nouvelle Héloïse, ouvre la voie au .
Rousseau, Émile, Profession de foi du vicaire savoyard · Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse
Sartreexplicite
Dans son Esquisse d'une théorie des émotions, Sartre tient l'émotion pour une conduite signifiante, non pour un simple trouble subi : c'est une transformation magique du monde par laquelle la conscience, ne pouvant agir réellement sur une situation, la métamorphose pour la rendre supportable. L'émotion relève donc d'une intentionnalité et d'un sens, davantage que d'un pur mécanisme intellectualisable ; mais comme elle reste une conduite seconde, dégradée par rapport à l'action lucide, la pente sentimentaliste demeure mesurée.
Esquisse d'une théorie des émotions (1939)
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Nietzscheinférable
Sa psychologie des pulsions fait des affects la source réelle des pensées et des valeurs : la raison consciente n'est qu'une surface tardive du jeu des instincts. La position est déduite de ce principe répété plutôt que d'une thèse frontale sur le statut des émotions.
Par-delà bien et mal, §3 et §187 · Le Gai Savoir, §333
Aristoteinférable
Contre l'intellectualisme socratique, Aristote accorde aux passions un rôle éthique propre : éduquées au , la crainte, la colère ou la pitié ressenties quand il faut et envers qui il faut font partie de la vertu, et le caractère se forme par habituation autant que par raison. L'orientation vers le sentimentalisme reste modérée, la raison gardant la direction.
Éthique à Nicomaque, II, 6 (1106b) ; II, 3
Thomas d'Aquininférable
Contre l'idéal stoïcien d'extinction des passions, Thomas leur accorde une valeur morale propre : intégrées à la vertu et réglées par la raison, la compassion, la crainte ou la juste colère parfont l'acte bon au lieu de le troubler. L'homme vertueux n'est pas l'impassible mais celui dont les affects suivent le jugement droit, ce qui penche modérément vers une réhabilitation des émotions sans abdiquer le primat de la raison.
Somme théologique, Ia-IIae, q. 24 (la bonté des passions)
Confuciusinférable
La moralité confucéenne ne réprime pas les sentiments mais les cultive et les ordonne : le deuil sincère importe plus que la stricte observance, et c'est l'affection vécue, l'amour des parents, qui fonde la xiao (piété filiale). Les li 禮 (les rites) donnent une forme juste aux émotions plutôt qu'ils ne les effacent, d'où une pente sentimentaliste modérée, tempérée par l'exigence de discernement.
Entretiens, III, 4 (dans le deuil, mieux vaut la douleur sincère que la stricte observance) · Entretiens, XVII, 21 (le deuil de trois ans et l'affection due aux parents)
Michel de Montaigneinférable
Montaigne admire la constance stoïcienne sans s'y croire tenu : prétendre extirper les passions est, chez l'homme ordinaire, une comédie qui sied mal à notre nature. Mieux vaut connaître ses émotions, les accompagner et les modérer que les nier, et il se peint volontiers colère, craintif ou troublé, sans honte. Une régulation souple plutôt qu'une maîtrise, qui fait place aux affects comme à des compagnes de la condition humaine.
Essais, II, 11, « De la cruauté » et III, 10, « De ménager sa volonté »
Personnages 1
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Meursaultinférable
Sa conduite n'est jamais gouvernée par la délibération rationnelle mais par les états du corps : la fatigue à l'enterrement, le soleil et la chaleur qui accablent sa conduite sur la plage. Il rapporte ses affects sans les maîtriser ni les juger, mais il ne leur prête pas non plus de vérité morale : c'est un sentimentalisme de fait, sensoriel, non revendiqué.
Partie I, chapitre 6 : la scène de la plage, sous l'emprise du soleil · Partie I, chapitre 1 : la veillée et l'enterrement, dominés par la fatigue et la chaleur
Le journal de l'âme : écrire sa vie intérieureHabitudeInspirée de Le romantisme
Ce n'est pas la journée qu'on note, c'est l'âme qu'on écoute.
Le romantisme a fait de l'exploration de soi, par le journal, la confession ou la lettre, une voie d'accès à la vérité de l'être. En tenir un aujourd'hui, c'est se donner un lieu où déposer sans témoin ses émotions, ses rêves et ses contradictions, pour mieux s'y connaître. Non pour consigner des faits, mais pour écouter ce que le cœur sait avant la raison.
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Écouter la conscience : le sentiment avant le raisonnementRègleInspirée de Jean-Jacques Rousseau
Demande à ton cœur ce que ta raison s'apprête à excuser.
Pour , la conscience est un sentiment, « instinct divin », qui nous fait sentir le bien avant que la raison ne l'établisse, et que de beaux raisonnements servent souvent à étouffer. La pratique consiste, devant un choix moral, à consulter d'abord ce sentiment intérieur, ce que le cœur approuve ou répugne, avant de se laisser convaincre par les justifications habiles, les siennes comme celles des autres.
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- DescriptifL'émotion est-elle un jugement ?
La peur qui me saisit est-elle une pensée qui évalue un danger, comme le soutiennent les stoïciens puis le cognitivisme contemporain, ou le sentiment d'un changement du corps déclenché par la perception, comme le veut William James ? Ce qui juge peut être discuté et corrigé ; ce qui secoue ne peut être qu'apprivoisé.
une émotion