Rapport aux autres· Société et histoiredifficulté
Idéal et réel
La politique doit-elle viser la cité idéale ou composer avec les hommes tels qu'ils sont ?
Viser la cité idéale peut inspirer et soulever, mais aussi justifier tous les sacrifices au nom d'un avenir qui ne vient jamais ; prendre les hommes tels qu'ils sont évite les catastrophes, mais peut se résigner à l'injustice au nom du « réalisme ». Se positionner, c'est dire si la politique doit poursuivre le meilleur ou conjurer le pire.
Utopisme
4La pensée politique doit concevoir la cité juste, même si elle n'existe nulle part. L'idéal n'est pas une chimère : il sert de modèle pour juger les sociétés réelles et d'horizon pour les transformer.
Explorer cette position →Platonexplicite
La construit la cité juste en pensée, modèle idéal réglé sur la Forme du Bien, avec ses trois classes, la communauté des biens et des femmes pour les gardiens, et l'éducation comme art de tourner l'âme. C'est un utopisme normatif assumé : la cité réelle doit se conformer au paradigme, non l'inverse.
République, II-V, 369a-473e · République, IX, 592a-b
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Platonismeexplicite
La République dessine une cité idéale (politeia, la constitution juste réglée sur le modèle des Idées), modèle paradigmatique de la justice fondé sur les Idées plutôt que sur l'expérience politique existante. Cet utopisme (la prétention à régler la cité sur un ordre parfait conçu a priori) assume que l'organisation de la cité doit se régler sur un ordre intelligible parfait, quitte à se heurter aux faits.
Platon, République, livres II-V, la cité juste · Platon, République, 472b-473b, la cité comme modèle
Laoziinférable
Le chapitre 80 dessine une cité rêvée : un petit pays peu peuplé, où l'on renonce aux machines et aux voyages, où l'on retrouve la corde nouée pour compter, et où les villages voisins s'entendent chanter sans jamais se visiter. Cette nostalgie d'une simplicité d'avant la civilisation est un idéal régulateur tourné vers le passé, plus utopique que réaliste, même s'il se veut un retour et non une construction.
Dao De Jing, ch. 80
Baconinférable
La dessine une cité idéale, Bensalem, organisée autour de la « Maison de Salomon » : Bacon use du genre utopique pour figurer ce que serait une société gouvernée par la science. Mais c'est une utopie d'un genre singulier, qui ne projette pas un ordre social parfait à imposer aux hommes : elle imagine surtout l'institution du savoir collectif, et le statesman aguerri des reste par ailleurs un fin connaisseur des hommes tels qu'ils sont, d'où une position seulement modérée.
La Nouvelle Atlantide
Réalisme politique
10Il faut partir de la vérité effective des choses, non des républiques imaginaires. La politique est l'art de gouverner des hommes tels qu'ils sont, avec leurs passions et leurs intérêts : qui néglige ce qui se fait pour ce qui devrait se faire court à sa perte.
Explorer cette position →Machiavelexplicite
Contre tout le genre du miroir des princes, Machiavel refuse de peindre la cité comme elle devrait être : l'écart entre comme on vit et comme on devrait vivre est tel que celui qui poursuit l'idéal court à sa perte au milieu de tant d'hommes qui ne sont pas bons. D'où sa règle de méthode : aller à la et tirer la maxime des cas, l'histoire romaine et l'expérience, non d'une république imaginaire.
Le Prince, chap. XV · Le Prince, Épître dédicatoire · Discours sur la première décade de Tite-Live, préface du livre I
Spinozaexplicite
Le s'ouvre sur un refus de railler, déplorer ou maudire les actions humaines : il faut les comprendre comme on étudie des phénomènes naturels, et prendre les hommes tels qu'ils sont. Spinoza conçoit ainsi des institutions adaptées à la nature réelle des passions, non à un idéal chimérique, ce qui est un réalisme politique assumé.
Traité politique, ch. 1, §1 et §4 (comprendre les actions humaines, non les déplorer)
Camusexplicite
La porte en elle sa propre mesure : elle s'arme d'une valeur (la dignité due à tout homme) qu'elle ne peut bafouer sans se renier. Camus en tire son verdict politique : la révolution qui, au nom d'un avenir radieux ou d'un sens nécessaire de l'Histoire, sacrifie les vivants présents, retourne la révolte contre son principe et débouche logiquement sur la terreur d'État. Contre cette démesure, il oppose la pensée de midi, une politique des limites et du possible qui maintient ensemble liberté et justice sans en sacrifier l'une à l'autre. Cette critique du communisme soviétique, écrite en pleine guerre froide, lui valut sa rupture retentissante avec .
L'Homme révolté (1951)
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Aristoteexplicite
Aristote rejette la cité idéale de et part des constitutions réelles : le législateur doit viser non le régime absolument meilleur mais le meilleur possible pour des circonstances données. D'où l'éloge du régime mixte (politeia) appuyé sur une large classe moyenne, position réaliste et empirique.
Politique, IV, 1 et 11
Michel de Montaigneinférable
Le même qui le détourne des réformes le détourne des utopies : prétendre redessiner la société selon un plan rationnel, c'est encore croire que la raison peut fonder l'ordre civil, ce que Montaigne tient pour une illusion dangereuse. Il préfère la stabilité d'un ordre imparfait mais éprouvé aux promesses d'un meilleur régime, et juge la politique au coût humain réel des bouleversements plutôt qu'à l'idéal qu'ils invoquent. Un réalisme désabusé, nourri par le spectacle des guerres civiles.
Essais, III, 9, « De la vanité » et I, 23
Aristotélismeexplicite
À rebours de la cité idéale platonicienne, l'aristotélisme cherche la meilleure constitution accessible à un peuple donné, dans des conditions réelles. Le régime le plus stable est le régime mixte fondé sur une large classe moyenne, la politeia, qui tempère les excès de la démocratie et de l'oligarchie : un réalisme politique attentif aux circonstances.
Aristote, Politique, IV, 11
Lockeinférable
Locke conçoit des institutions praticables, ajustées aux hommes tels qu'ils sont : un état de nature vivable mais incommode, des gouvernements faillibles qu'il faut borner et pouvoir révoquer. Loin d'une cité idéale, il vise des garanties concrètes (séparation des pouvoirs, primauté du législatif, droit de résistance), ce qui relève d'un réalisme politique tempéré par des principes de droit.
Traités du gouvernement civil, II, ch. 9 (les inconvénients de l'état de nature) et ch. 11-13 (l'étendue et les bornes du pouvoir)
Thomas d'Aquininférable
Suivant plutôt que la cité idéale de , Thomas raisonne sur les régimes réels et tient la monarchie tempérée pour le meilleur gouvernement, à condition qu'elle serve le bien commun et soit retenue de devenir tyrannie. Ce réalisme prudent, attentif aux circonstances et aux moyens de prévenir l'abus du pouvoir, l'éloigne de l'utopisme sans le porter au cynisme machiavélien.
Du gouvernement royal (De regno), I, 1-6
Benthaminférable
Bentham construit ses réformes sur la nature réelle des hommes, mus par leur intérêt, et conçoit des institutions, sanctions et mécanismes constitutionnels destinés à canaliser cet intérêt vers l'utilité générale. Ce souci d'efficacité concrète et de prise sur les intérêts sinistres relève d'un réalisme politique, même si la visée réformatrice ultime, refondre rationnellement la société entière, garde une part d'ambition quasi utopique.
Constitutional Code (institutions conçues sur les intérêts réels)
Marxinférable
Marx se veut un socialiste scientifique et raille les socialismes utopiques qui dessinent des cités idéales sans analyser les forces réelles : le communisme n'est pas un idéal à instaurer mais le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Cet ancrage dans l'analyse des rapports de force matériels tire vers le réalisme politique, même si la fin visée, la société sans classes, garde une charge utopique.
L'Idéologie allemande, I (le communisme, mouvement réel) · Manifeste du Parti communiste, ch. 3 (critique des socialismes utopiques)
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Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifPolitique et droitDes institutions pour des anges, ou pour des démons ?
Faut-il concevoir les lois en comptant sur la vertu des citoyens, ou les bâtir de sorte que « même un peuple de démons » soit contraint d'agir bien ? La vision qu'on a de l'homme commande le type d'institutions qu'on juge nécessaire.
les institutionsVision de l'homme
Il m'a paru plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que sa représentation imaginaire. Beaucoup ont imaginé des républiques et des principautés qu'on n'a jamais vues ni connues comme existant en réalité.Machiavel · Le Prince, chap. XV
Le communisme n'est pas pour nous un état qui doit être créé, un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel.Marx · L'Idéologie allemande, 1846