Rapport aux autres· Pouvoir et justicedifficulté
Qui doit décider
Les décisions politiques appartiennent-elles à tous, ou d'abord aux plus compétents ?
Donner à chacun une voix égale peut confier des choix graves à l'ignorance ou à la passion ; réserver le pouvoir aux plus savants peut masquer les intérêts des puissants derrière l'« expertise » et déposséder les gens de leur propre vie. Se positionner, c'est dire d'où vient la légitimité de décider : de l'égalité de tous, ou de la compétence de quelques-uns.
Démocratie radicale
5La politique repose sur l'égale capacité de tous à délibérer et à décider : il n'existe pas d'experts du bien commun. Une société libre est celle qui s'institue elle-même, où chacun peut prendre part au pouvoir sans titre particulier à gouverner.
Explorer cette position →Benthamexplicite
Convaincu après 1809 que seuls les gouvernés ont intérêt à viser le bonheur du plus grand nombre, Bentham se rallie à la démocratie représentative : suffrage quasi universel, scrutin secret, élections fréquentes, contre les intérêts sinistres des classes dirigeantes. Le pouvoir doit appartenir au peuple, garant le plus sûr de l'utilité générale, et non à une élite supposée plus compétente.
Plan of Parliamentary Reform (1817) · Constitutional Code (la démocratie représentative contre les intérêts sinistres)
Voir plus (4)
Rousseauexplicite
La souveraineté réside dans le peuple ; elle est inaliénable et indivisible, et ne peut donc être représentée. Rousseau pousse la démocratie jusqu'à la souveraineté directe, le peuple assemblé faisant lui-même la loi, contre toute épistocratie comme contre le gouvernement purement représentatif. La représentation, à ses yeux, dépossède le citoyen de la liberté même qu'elle prétend servir.
Rousseau, Du contrat social, III, 15
Marxinférable
L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes : le pouvoir doit revenir aux producteurs associés, non à des experts ou à une élite gouvernante. L'éloge marxien de la Commune de Paris, mandats révocables et fusion du législatif et de l'exécutif, dessine une démocratie directe du peuple en armes, d'où une nette pente vers la démocratie radicale.
La Guerre civile en France (1871), sur la Commune de Paris · Statuts de l'Association internationale des travailleurs (l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes)
Lockeexplicite
Une fois la communauté formée par consentement, elle se meut comme un seul corps selon la règle de la majorité : la décision appartient au plus grand nombre, faute de quoi le pacte serait vain. La légitimité du pouvoir vient du peuple et de son assentiment, non d'une compétence réservée à des experts, ce qui place Locke du côté démocratique de l'axe.
Traités du gouvernement civil, II, ch. 8, §95-99 (la règle de la majorité)
Machiavelinférable
Contre le préjugé qui méprise la foule, Machiavel juge la multitude plus sage et plus constante qu'un prince lorsqu'elle est réglée par les lois, et rapproche la voix du peuple de celle de Dieu. Mais fonder ou sauver un État revient à un seul : sa confiance dans le grand nombre reste tempérée par le rôle de l'homme d'exception.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 58 · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9
Épistocratie
7Gouverner exige un savoir, comme piloter un navire ou soigner un malade. Confier les décisions à des citoyens mal informés produit de mauvaises politiques : le pouvoir devrait revenir, au moins en partie, à ceux qui possèdent la compétence requise.
Explorer cette position →Platonexplicite
L'argument procède par analogie avec les technai, les arts : on ne confie pas le gouvernail au nombre mais au pilote qui sait, et l'on jugerait fou un navire où l'équipage choisirait son capitaine à la voix. Gouverner est de même un savoir, celui du Bien et de la justice, qui ne s'acquiert qu'au terme d'une longue éducation. Platon en déduit, contre la athénienne qui a condamné , que l'autorité doit revenir à la compétence et non à l'opinion du plus grand nombre. La thèse est d'autant plus tranchante qu'elle s'attaque au régime dominant de sa cité.
République, V, 473c-e · République, VI, 488a-489d (métaphore du navire)
Calliclèsexplicite
Gouverner et détenir plus revient de droit aux « meilleurs et plus intelligents », non à la foule que le hasard assemble ; son critère du « meilleur » n'est pas le savoir socratique du bien, mais la capacité à vouloir et à obtenir. C'est une aristocratie de la nature, aux antipodes de l'égalité démocratique athénienne.
Platon, Gorgias, 483c-d ; 490a
Millexplicite
Mill juge un régime à deux titres : ce qu'il fait des affaires publiques et ce qu'il fait des citoyens. La démocratie représentative l'emporte parce qu'elle développe le mieux ceux qui y prennent part, mais cette même participation expose à l'incompétence et à la tyrannie de la majorité. Sa réponse cherche à concilier les deux exigences : un vote plural qui n'exclut personne du suffrage mais pondère les voix selon l'instruction, afin que le nombre ne fasse pas taire la compétence, ce qui l'incline vers l'.
Considérations sur le gouvernement représentatif (1861), ch. 8 (le vote plural) · Considérations sur le gouvernement représentatif, ch. 3 (supériorité du gouvernement représentatif)
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Platonismeexplicite
Le platonisme est épistocratique (qui réserve le pouvoir à ceux qui détiennent le savoir) : le pouvoir doit revenir à ceux qui savent, les philosophes-rois (les gardiens-philosophes de la cité juste, seuls aptes à gouverner), seuls capables de contempler la et donc de gouverner avec justice. La démocratie, qui confie les décisions à l'opinion de la foule ignorante, est jugée corruptrice.
Platon, République, 473c-474c, le philosophe-roi · Platon, République, livre VIII, 555b-562a, critique de la démocratie
Confuciusinférable
Le pouvoir doit revenir aux plus sages et aux plus vertueux, non au nombre : on promeut les hommes droits, on écarte les pervers, et on peut faire suivre une voie au peuple, non la lui faire comprendre. Cette confiance dans le gouvernement des meilleurs, formés par l'étude et la vertu, est nettement épistocratique.
Entretiens, II, 19 (promouvoir les hommes droits par-dessus les pervers) · Entretiens, VIII, 9 (on peut faire suivre une voie au peuple, non la lui faire comprendre)
Socrateinférable
On ne tire pas au sort le pilote d'un navire ni le médecin d'un malade : gouverner est de même un savoir, un art qui réclame la connaissance du bien, non l'affaire de tous indifféremment. De là la critique socratique du choix des magistrats par le sort à Athènes et de la compétence supposée du grand nombre. Platon en tirera le gouvernement des philosophes ; chez Socrate, c'est d'abord l'exigence que décide celui qui sait.
Xénophon, Mémorables, I, 2, 9 ; III, 9 (l'art de gouverner, le tirage au sort) · Platon, Gorgias, 455b-456a ; Criton, 47a-48a (l'analogie de l'expert)
Hegelinférable
Hegel se défie de la démocratie directe, où le grand nombre risque de n'être qu'une masse informe livrée à l'opinion : la volonté rationnelle s'incarne d'abord dans les institutions et la classe universelle des fonctionnaires, non dans le seul suffrage de tous. Mais les corporations, les états (Stände) et l'opinion publique donnent au grand nombre une voix médiatisée : ce n'est pas une pure technocratie, plutôt une compétence ordonnée où le nombre est représenté sans être souverain.
Principes de la philosophie du droit, §287-297 et §303-305 (le pouvoir gouvernemental, la classe universelle)
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