Les questions

Rapport aux autres· Société et histoiredifficulté

Origine du lien social

La société repose-t-elle sur un accord entre individus ou sur une communauté qui les précède ?

Si la société naît d'un accord entre individus, on peut la renégocier, la quitter, la refaire à notre gré ; si une communauté nous précède, nous naissons pris dans des liens et des devoirs que nous n'avons pas choisis. Se positionner, c'est dire si l'on appartient à une société par consentement ou par naissance.

ContractualismeCommunautéorganique
Les pôles, et qui les tient

Contractualisme

7

La société et le pouvoir politique tirent leur légitimité d'un pacte, réel ou hypothétique, entre individus libres et égaux. Le lien social est une construction volontaire : ce sont les individus qui fondent l'ordre commun, et non l'inverse.

Explorer cette position →
Figures associées: Hobbes · Locke · Rousseau
Qui se tient ici
Lockeexplicite

Nul n'a par nature autorité sur un autre : tous étant libres et égaux dans l'état de nature, aucun pouvoir politique ne peut être légitime sans le consentement de ceux qui s'y soumettent. De cette prémisse Locke tire un contrat d'un type tout autre que celui de : on ne s'y dessaisit pas de ses droits au profit d'un souverain absolu, on confie au gouvernement un simple dépôt (trust), assorti d'une fin, préserver les vies, les libertés et les biens. Le pouvoir reste donc conditionnel et révocable, alors que le pacte hobbesien était une aliénation sans retour. C'est l'assise du libéralisme politique.

Traités du gouvernement civil, II, ch. 8 (« Du commencement des sociétés politiques »)

Rousseauexplicite

Puisque nul n'a d'autorité naturelle sur son semblable et que la force ne fait pas droit, l'ordre légitime ne peut reposer que sur une convention. Rousseau cherche la forme d'association où chacun, se donnant à tous, ne se donne à personne, et « n'obéisse pourtant qu'à lui-même » : par l'aliénation de chacun à la , le sujet reste libre en obéissant à une loi dont il est coauteur. Contre , le pacte n'institue pas un maître mais un corps politique souverain.

Rousseau, Du contrat social, livres I-II

Les Lumièresexplicite

La société politique n'est pas un ordre naturel ou voulu de Dieu, mais une institution humaine née de l'accord des individus : sa seule source de légitimité est le consentement des gouvernés, non la force ni la tradition ni le droit divin des rois. en fait un pacte révocable, que le peuple peut dénoncer si le pouvoir trahit sa fin ; en cherche la forme où, s'associant à tous, chacun « n'obéisse pourtant qu'à lui-même » et reste libre. Contre cette fiction fondatrice, opposera la communauté organique, héritée et non contractée : mais c'est le contractualisme qui fournit à l'âge des révolutions sa grammaire de la légitimité.

Rousseau, Du contrat social · Locke, Deux traités du gouvernement, II

Voir plus (4)
Épicureexplicite

La justice n'a rien d'absolu ni de naturel en soi : elle est un pacte d'utilité conclu pour ne pas se nuire mutuellement, variable selon les lieux et les circonstances. Cette conception conventionnaliste, où le juste se réduit à un contrat fondé sur l'intérêt commun, est un contractualisme avant la lettre.

Maximes capitales, XXXI-XXXVIII (la justice comme pacte d'utilité)

Kantexplicite

L'état civil repose sur un contrat originaire, non comme fait historique mais comme idée de la raison : le critère de la loi juste est qu'elle aurait pu recevoir l'assentiment de tout le peuple. La légitimité du pouvoir se fonde sur cet accord rationnel, ce qui est un contractualisme assumé.

Sur le lieu commun : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien · Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit

Lucrèceexplicite

Le droit et les lois ne descendent ni des dieux ni d'un ordre naturel : las des violences de la vengeance privée, les hommes consentirent d'eux-mêmes à des pactes de voisinage pour ne plus se nuire, et c'est de cet accord qu'est née la justice. donne ainsi, avant la lettre, une genèse contractuelle de l'ordre civil, où le juste est convention d'utilité commune et non commandement transcendant, prolongeant le pacte d'utilité d'. C'est un contractualisme naturaliste.

De la nature des choses, V, 1011-1027 (les pactes de voisinage) et 1136-1160 (la fondation du droit)

Spinozainférable

Dans le , l'État naît d'un transfert du droit naturel : pour vivre en sûreté, les individus conviennent de remettre à la collectivité leur pouvoir d'agir à leur guise. Cette dérivation de la cité à partir d'un pacte relève du contractualisme, même si Spinoza l'ancre dans la puissance plutôt que dans une obligation morale.

Traité théologico-politique, ch. 16 (le fondement de l'État, transfert du droit)

Communauté organique

10

L'homme est par nature un être social : la communauté précède l'individu, qui n'existe et ne se comprend qu'en elle. Le lien social n'est pas un contrat mais un héritage vivant, tissé de mœurs, d'institutions et de traditions transmises.

Explorer cette position →
Figures associées: Aristote · Burke
Qui se tient ici
Hegelexplicite

L'État n'est pas un contrat par lequel des individus déjà constitués s'associeraient pour protéger leurs intérêts : ce serait le confondre avec la société civile et dissoudre le substantiel dans le choix arbitraire. Il est l'effectivité de l'Idée éthique, premier par rapport aux individus non dans le temps mais par le concept, le tout où seuls l'universel et le particulier se réconcilient. Hegel crédite d'avoir fondé l'État sur la volonté et la liberté, mais lui refuse d'en faire la volonté arbitraire d'individus additionnés plutôt que la volonté rationnelle.

Principes de la philosophie du droit, §257-258 (et remarque du §258)

Thomas d'Aquinexplicite

Reprenant l'animal politique d', Thomas tient la société pour naturelle et non issue d'un pacte : l'homme est porté par sa nature à vivre en communauté, car seul il ne peut subvenir à ses besoins ni développer sa raison. La cité n'est donc pas un artifice né de la peur, comme le soutiendront les contractualistes, mais l'accomplissement d'une inclination inscrite dans la nature humaine et voulue par Dieu, ordonnée au bien commun.

Du gouvernement royal (De regno), I, 1 · Somme théologique, Ia, q. 96, a. 4

Aristoteexplicite

Contre les sophistes qui tenaient la cité pour une pure convention (nomos) opposée à la nature, Aristote la déduit d'une genèse naturelle : du couple naît la famille, des familles le village, des villages la cité, terme qui réalise enfin l'autosuffisance et le bien vivre. La preuve en est le : seul l'homme possède la parole qui distingue le juste de l'injuste, et un tel pouvoir n'aurait pas de fin si l'homme n'était pas fait pour la vie commune. La cité n'est donc pas postérieure à un pacte d'individus déjà constitués, elle est première par nature, et qui peut s'en passer est une bête ou un dieu.

Politique, I, 2 (1253a)

Voir plus (7)
Confuciusinférable

La société n'est pas un pacte entre individus libres et égaux, mais un ordre organique calqué sur la famille : l'État prolonge les relations naturelles de parenté et d'autorité. La zhengming (rectification des noms) assigne à chacun sa place et son devoir, le prince devant être prince et le sujet sujet, comme le père doit être père. C'est une .

Entretiens, XII, 11 (que le prince soit prince, le sujet sujet) · Entretiens, II, 21 (la piété filiale étendue est déjà gouverner)

Aristotélismeexplicite

Loin d'être un artifice contractuel, la cité est pour l'aristotélisme une réalité naturelle : l'homme est par nature un animal politique, et seul un dieu ou une bête pourrait vivre hors de la cité. La communauté politique est l'achèvement naturel des communautés plus simples, la famille puis le village.

Aristote, Politique, I, 2

Confucianismeinférable

Puisque la personne n'existe que prise dans ses relations, l'ordre social ne se construit pas par convention entre individus déjà constitués mais se rétablit quand chacun comble la fonction de son nom : que le prince soit prince, le père père, le fils fils. C'est le sens de la rectification des noms (zhengming 正名) : nommer correctement n'est pas un jeu logique, c'est le préalable de tout gouvernement, car le désordre commence là où les noms et les conduites se disjoignent. Cette voie écarte le contrat, qui suppose des individus antérieurs à leurs liens, autant que la solution légiste : ce n'est pas la sanction qui aligne les actes sur les rôles, mais la honte qu'éprouve celui qui déchoit de son nom.

Confucius, Entretiens (Lunyu), XII, 11 · Confucius, Entretiens (Lunyu), XIII, 3

Humeexplicite

Dans l'essai Du contrat originel, Hume critique la fiction d'un contrat social fondateur : aucun gouvernement réel ne repose sur un consentement explicite, et l'obéissance s'explique par l'habitude, l'utilité et l'intérêt commun, non par une promesse originaire. L'ordre politique est un fait coutumier graduellement institué, ce qui l'éloigne du contractualisme abstrait sans en faire un organicisme.

Essais moraux, politiques et littéraires, « Du contrat originel »

Le romantismeinférable

La nation n'est pas un agrégat d'individus liés par un contrat, mais une communauté organique, tissée d'une langue, d'une histoire et de traditions partagées. Contre la fiction contractualiste des Lumières, le romantisme retrouve, parfois aux côtés de , l'idée d'un peuple comme totalité vivante, antérieure à ses membres et qu'on n'institue pas à volonté.

Herder, Traité sur l'origine de la langue

Marxinférable

Marx rejette la fiction d'un pacte fondateur conclu entre individus libres : la société n'est pas issue d'un contrat volontaire mais des rapports de production dans lesquels les hommes entrent indépendamment de leur volonté. La communauté humaine réelle n'est ni un agrégat contractuel ni l'État bourgeois, mais l'association concrète des producteurs, ce qui éloigne nettement du contractualisme.

Grundrisse, introduction (critique du contrat et de l'individu isolé) · Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (les rapports de production indépendants de la volonté)

Machiavelinférable

L'État ne naît pas d'un pacte entre égaux consentants : il est institué par la force et la d'un fondateur, puis maintenu par les bonnes lois et les bonnes armes. Machiavel précède le contractualisme et n'en partage pas la source : la légitimité vient de la fondation et de l'effet, non du consentement.

Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9 · Le Prince, chap. XII (les bonnes lois et les bonnes armes)

Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous17 figures · 4 courants cartographiés
Problèmes

Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →

Aller plus loin

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • PrescriptifPolitique et droit Expérience de pensée
    Choisir sans connaître sa place

    Quels principes de partage choisirions-nous si nous ignorions la place que nous occuperons, riches ou pauvres, doués ou non ? Ce voile garantit-il l'impartialité, ou la fausse-t-il ?

    les principes de la sociétéJustice distributive
  • Descriptif
    Un droit sans sujet ?

    Un droit semble exiger un titulaire qui existe ; les êtres futurs n'existent pas encore, ne réclament rien, ne peuvent rien pour nous. Peut-il y avoir une obligation sans réciprocité, sans personne pour la porter, ou notre devoir envers eux repose-t-il sur tout autre chose qu'un droit ?

    un être encore à naîtreGénérations futures
  • Descriptif
    Pourquoi obéir, au fond ?

    Nul n'a signé de contrat, et rester dans un pays n'est pas consentir : autant dire, avec Hume, qu'on consent au capitaine en restant à bord en pleine mer. Si ni le consentement, ni l'équité, ni l'utilité ne fondent un devoir général d'obéir, l'obligation politique est-elle une illusion ?

    le fondement de l'obligationLa loi et la conscience
  • PrescriptifPolitique et droit
    D'où vient le droit de punir ?

    Qu'est-ce qui autorise l'État à infliger à une personne ce qu'aucun particulier ne pourrait lui faire : un pouvoir cédé par le contrat social, ou l'ordre moral lui-même ?

    l'ÉtatSens de la peine

Tous les problèmes →

Citations
L'homme est né libre, et partout il est dans les fers.
Rousseau · Du contrat social (1762), I, 1

Voir dans les citations

La justice naturelle est un pacte d'utilité conclu en vue de ne pas se nuire les uns aux autres et de ne pas en subir de dommage.
Épicure · Maximes capitales, XXXI

Voir dans les citations

Trouver une forme d'association par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant.
Rousseau · Du contrat social, I, 6

Voir dans les citations