Rapport au monde· Esprit et consciencedifficulté
Nature du réel
De quoi la réalité est-elle faite : de matière, d'esprit, ou des deux ?
De quoi le monde est-il fait, au fond ? Dire que tout est matière, que tout est esprit, ou que le réel comporte deux ordres irréductibles, c'est fixer l'arrière-plan de tout le reste : ce que sont Dieu, la vie, la pensée, et ce qu'une connaissance du monde peut espérer atteindre. La question est la plus ancienne et la plus abstraite de la métaphysique, mais chaque vision du monde y répond, souvent sans le savoir.
Matérialisme
9Tout ce qui existe est matériel, y compris la pensée, qui n'est qu'un produit de l'organisation de la matière. L'esprit n'est pas une substance à part : il s'explique entièrement par le corps et le cerveau.
Explorer cette position →Épicureexplicite
Tout ce qui existe se réduit à des atomes et au vide : rien ne naît du non-être, rien ne s'y dissout, le tout est corps et espace. L'âme elle-même est faite d'atomes très subtils et se dissout à la mort. C'est un matérialisme intégral, hérité de et développé par , sans place pour une réalité immatérielle.
Lettre à Hérodote, 39-44 (atomes et vide, rien ne naît du néant) · Lucrèce, De la nature des choses, I-II
Lucrèceexplicite
Tout part de deux principes que établit avant toute autre chose : rien ne naît du néant, rien n'y retourne. S'il en allait autrement, tout pourrait sortir de tout, sans semence ni saison ; or l'expérience montre des natures fixes et des cycles réglés, donc le réel se réduit à des corps premiers, les atomes, et au vide qui les laisse se mouvoir. Hors de ce couple, rien n'existe par soi : l'âme et l'esprit eux-mêmes sont des agrégats d'atomes très fins, et il n'y a aucune place pour une substance immatérielle. Ce matérialisme intégral, hérité de et d', Lucrèce le déploie en système complet et le donne à voir, du grain de poussière dansant dans un rayon de soleil jusqu'à l'infini des mondes.
De la nature des choses, I, 146-264 (rien ne naît du néant, rien n'y retourne) · De la nature des choses, I, 418-448 (le tout est corps et vide)
Épicurismeexplicite
Deux principes sûrs commandent toute la physique : rien ne naît de rien, rien ne retourne au néant, et le mouvement même des corps prouve qu'il existe du vide où ils se meuvent. De là il suit qu'il n'y a que des atomes, particules pleines et insécables, et le vide qui les sépare : tout le reste, qualités, âmes, dieux, n'est qu'arrangement transitoire de ces grains. L'enjeu n'est pas spéculatif mais libérateur : si l'âme elle-même est un agrégat d'atomes qui se dissout à la mort, alors l'au-delà, le jugement et la providence s'effondrent d'un coup, et avec eux les deux grandes peurs. Ce matérialisme, repris de Démocrite mais réorienté vers le bonheur, s'oppose frontalement au cosmos animé d'un des stoïciens comme au monde des Idées de .
Épicure, Lettre à Hérodote, 38-44 · Lucrèce, De la nature des choses, livre I
Marxexplicite
Si l'on veut expliquer une époque, il faut partir non de ce qu'elle dit d'elle-même mais de la manière dont les hommes produisent leur vie matérielle : c'est cette inversion de l'ordre explicatif qui commande tout. Là où faisait de l' le sujet réel de l'histoire et des conditions concrètes ses simples manifestations, Marx déclare retourner la dialectique, qui marchait sur la tête, et la remettre sur ses pieds : l'être social, l'ensemble des rapports de production, forme la base réelle dont les idées, le droit et la religion sont la superstructure. Ce matérialisme n'est pourtant pas le mécanisme contemplatif des matérialistes antérieurs, qu'il leur reproche d'oublier l'activité humaine, d'où un poids écrasant au matérialisme avec une part résiduelle.
Le Capital, livre I, postface à la 2e édition (la dialectique remise sur ses pieds) · L'Idéologie allemande, I (la conception matérialiste de l'histoire)
Marxismeexplicite
Le point de départ n'est pas une idée mais un fait : les hommes doivent d'abord produire leurs moyens de subsistance avant de pouvoir penser, prier ou légiférer. De là Marx « retourne » la dialectique de , chez qui l'Esprit se déployait dans le monde : ce n'est pas l'idée qui engendre le réel, c'est l'activité matérielle qui engendre les idées. Le droit, la religion et la philosophie deviennent des superstructures, reflets de la base économique et non causes premières. La cible n'est pas seulement mais tout l'idéalisme qui croit changer le monde en changeant les idées : pour Marx, c'est confondre le reflet et la source.
Marx et Engels, L'Idéologie allemande (1845-1846) · Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888)
Voir plus (4)
Nietzscheinférable
La critique des « arrière-mondes » et l'exhortation à rester fidèle à la terre rabattent tout sur l' sensible : le corps, les forces, ce monde-ci. Sans souscrire à un matérialisme mécaniste qu'il raille aussi, Nietzsche refuse tout monde vrai derrière le phénomène, ce qui le situe du côté d'une ontologie de ce monde plutôt que de l'idéalisme.
Crépuscule des idoles, « Comment le monde vrai devint enfin une fable » · Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3
Stoïcismeexplicite
La physique stoïcienne est corporaliste : seul ce qui agit ou pâtit existe, et seuls les corps le peuvent. Même l'âme et le divin sont corporels, faits d'un souffle subtil, le pneuma. C'est un matérialisme, quoique animé d'une raison interne, qui distingue le stoïcisme de l'idéalisme platonicien.
Diogène Laërce, Vies, VII, 134-135 · Sénèque, Lettres à Lucilius, 65
Sénèqueinférable
La physique stoïcienne que Sénèque expose dans les Questions naturelles est corporaliste : seul ce qui agit ou pâtit existe, donc seuls les corps. Le principe actif lui-même, la raison divine (), est un souffle (pneuma) matériel répandu dans le monde, ce qui range sa métaphysique du côté du matérialisme, avec une légère réserve dualiste âme-corps de surface.
Questions naturelles, II (la nature corporelle du principe actif) · Lettres à Lucilius, CVI et CXVII (seuls les corps existent)
Taoïsmeinférable
La cosmologie taoïste se laisse mal réduire aux catégories occidentales : le réel est un flux continu de qi 氣 (le souffle, l'énergie qui anime toute chose), sans coupure nette entre matière et esprit, ce qui rapproche le taoïsme d'un monisme à coloration matérialiste plutôt que d'un idéalisme ou d'un dualisme. Le , source indifférenciée d'où naissent le Un, puis le Deux, puis les dix mille êtres, n'est ni pur esprit séparé de la matière ni esprit individuel : tout procède d'un même fond énergétique.
Laozi, Dao De Jing, ch. 42 · Zhuangzi, ch. 22 (La connaissance voyageait vers le nord)
Idéalisme
14Le fond du réel n'est pas la matière, mais l'idée : des réalités intelligibles, que seule la pensée peut saisir, font que les choses sont ce qu'elles sont. Selon les versions, le monde sensible participe d'essences qui existent indépendamment de nos esprits, déploie une pensée qui s'y réalise, ou n'existe que pour un esprit qui le perçoit. La matière, loin d'être première, en dépend.
Explorer cette position →George Berkeleyexplicite
Berkeley part d'une remarque empiriste simple : tout ce dont j'ai l'idée, je l'ai par les sens, donc comme une perception. Or supposer derrière mes perceptions une matière qui existerait sans être perçue, c'est supposer l'idée d'une chose dont, par définition, je ne puis avoir aucune idée : contradiction. Il retourne ainsi l'empirisme de contre la matière même : ce que nous appelons les corps n'est qu'une collection réglée d'idées sensibles, et exister, pour elles, c'est être perçues. Reste ce qui perçoit, l'esprit, seule substance véritable. Loin de nier le monde, il prétend le sauver du scepticisme en supprimant le voile d'une matière inconnaissable interposée entre nous et lui.
Principes de la connaissance humaine, §§3-7 · Trois dialogues entre Hylas et Philonous, I
Hegelexplicite
Le vrai ne se laisse pas penser comme une matière inerte que l'esprit observerait du dehors : il faut le saisir aussi comme sujet. Le réel est l'Idée qui se déploie, s'extériorise, puis revient à soi en se connaissant ; sa structure est rationnelle, et la matière n'a de vérité que par la pensée qui la traverse. Que la portée de cet idéalisme soit cosmique ou seulement logique partage encore les lecteurs.
Phénoménologie de l'esprit, Préface · Science de la logique, Doctrine du concept
Śaṅkaraexplicite
Une seule réalité existe sans second, le , pure conscience : ni la matière ni la multiplicité des choses ne sont des substances autonomes. Le monde des objets n'est pas un pur néant, mais il n'a qu'une réalité empirique (vyāvahārika), surimposée sur le brahman par l'ignorance, comme on voit un serpent là où il n'y a qu'une corde. Cet idéalisme est sui generis : il ne fait pas du monde le contenu d'un esprit fini, à la manière de , mais le rapporte tout entier à l'unique conscience absolue dont les choses ne sont que l'apparence. La question n'est donc pas « esprit ou matière ? » mais « le multiple est-il réel ? », à quoi Śaṅkara répond par la non-dualité.
Commentaire sur les Brahma Sūtra, I, 1, 1-4 · Upadeśasāhasrī
Idéalisme allemandexplicite
L'idéalisme allemand porte l' à son sommet : le fond du réel n'est pas la matière mais l'esprit. Mais ce n'est plus l'idéalisme d'un , pour qui les choses n'existent qu'en tant que perçues par des esprits finis : c'est un idéalisme absolu, où la nature et l'histoire sont les moments d'un même Esprit qui se pense et se reconnaît dans son autre. pose l'identité de la nature et de l'esprit ; fait de la substance un sujet.
Hegel, Phénoménologie de l'esprit (Préface) · Schelling, Système de l'idéalisme transcendantal
Schopenhauerexplicite
Le premier livre du part d'un constat kantien radicalisé : le monde n'existe que comme , sous les formes a priori de l'espace, du temps et de la causalité. Mais là où laissait la inconnaissable, Schopenhauer soutient que nous y avons un accès unique : notre corps, connu du dehors comme représentation et du dedans comme volonté. Le matérialisme est réfuté comme la philosophie « du sujet qui s'oublie lui-même dans son calcul » ; son idéalisme reste pourtant singulier, puisque le fond du réel n'est pas esprit mais vouloir aveugle.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I, §1
Leibnizexplicite
Ce qui est composé suppose du simple, car un agrégat n'emprunte sa réalité qu'à ses éléments : il doit donc exister des substances simples, sans parties, les monades. Or la matière, indéfiniment divisible et étendue, n'est jamais simple : les vrais atomes de la nature ne peuvent être matériels mais d'ordre spirituel, des unités dont l'essence est perception et appétition. La matière étendue n'a plus dès lors qu'une réalité dérivée, celle d'un phénomène bien fondé résultant de l'agrégation des monades. Cet répond au problème de l'unité du réel que l'étendue cartésienne, toujours sécable, ne pouvait fonder ; il garde une teinte dualiste, l'ordre des corps et celui des âmes restant distincts mais accordés.
Monadologie, §1-7 (les monades, substances simples sans fenêtres) · Lettres à De Volder et à Des Bosses (phénomènes bien fondés)
Voir plus (8)
Platonismeexplicite
Le réel se mesure à la stabilité de l'être : ce qui demeure identique est plus réel que ce qui flotte entre l'être et le non-être. Or le sensible, toujours en devenir, n'a qu'un être emprunté, tenu par participation (le rapport par lequel le sensible tient son être de l'intelligible) à l'intelligible qui le fonde. De là un dualisme (la division du réel en deux ordres, l'intelligible et le sensible, l'âme et le corps) hiérarchisé, deux mondes mais non à égalité : le sensible est l'ombre, l'intelligible la source. L'allégorie de la caverne en fait un argument sur la condition humaine, prisonnière des copies tant qu'elle n'a pas converti son regard. Contre le matérialisme, ce n'est pas le corps qui fonde l'âme, mais l'intelligible qui fonde le sensible.
Platon, République, 514a-517a, allégorie de la caverne · Plotin, Ennéades, V
Vedānta (Advaita)explicite
Le critère du réel, pour l'Advaita, est la permanence : n'est pleinement réel que ce qui ne se dément jamais à travers les états et ne se résorbe en rien d'autre. Or toute chose multiple naît, change et disparaît, et l'expérience de l'éveil dissout le monde du rêve comme la veille dissout l'illusion : la pluralité n'a donc qu'une réalité empirique, dépendante, superposée par l'avidyā au seul (l'absolu, conscience-être-félicité, sat-cit-ānanda), qui demeure identique. Contre le dualisme du Sāṅkhya, qui pose deux principes irréductibles, l'esprit (puruṣa) et la nature (prakṛti), l'Advaita refuse toute dualité ultime : il n'y a pas deux réels, mais un seul, dont la matière n'est que l'apparaître. Et contre le matérialiste, il objecte que la conscience qui atteste toute chose ne peut elle-même être un objet matériel parmi d'autres.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I · Chāndogya Upaniṣad, VI
Kantexplicite
Si l'esprit se réglait sur les objets, on ne saurait jamais rien d'eux a priori ; renversons l'hypothèse, comme Copernic plaça l'observateur au centre, et faisons que les objets se règlent sur notre connaissance. Alors l'espace, le temps et les catégories ne sont pas des traits des choses mais les formes du sujet sous lesquelles seules un objet peut nous apparaître. La conséquence est l'idéalisme transcendantal : nous ne connaissons que des phénomènes, jamais la . Cette borne sauve la science (les lois valent nécessairement pour tout phénomène) sans verser dans l'idéalisme de , car la chose en soi demeure ; le dualisme phénomène / noumène ainsi maintenu interdit le pôle pleinement idéaliste.
Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale · Prolégomènes à toute métaphysique future, §13
Platonexplicite
L'argument part d'un constat hérité d'Héraclite : le sensible est en flux perpétuel, et de ce qui ne cesse de devenir on ne peut avoir de science. Si pourtant nous connaissons l'égal, le juste, le cercle, c'est qu'il existe des objets stables et intelligibles dont les choses sensibles ne sont que des reflets imparfaits : voilà le degré supérieur de réalité. L'allégorie de la caverne, où les prisonniers prennent les ombres pour le réel, dramatise ce . Subsiste pourtant un dualisme que Platon ne résorbe pas, deux ordres distincts maintenus côte à côte, dont le rapport de « participation » demeure problématique, comme il le reconnaît lui-même dans le Parménide.
République, VII, 514a-518b (allégorie de la caverne) · Timée, 27d-29d
Plotinexplicite
Le réel se déploie en une hiérarchie de degrés d'être, de l' à la matière : plus une chose est une et intelligible, plus elle est réelle ; plus elle est dispersée dans le sensible, moins elle l'est. Le monde sensible n'est donc pas illusoire mais c'est le degré le plus bas, une image affaiblie produite par l' qui ordonne et anime le cosmos. La matière, au bas de l'échelle, est presque néant, pur manque. Cette priorité de l'esprit penche fortement vers l'idéalisme, mais c'est une gradation platonicienne, et non l'idéalisme d'un pour qui être c'est être perçu : il subsiste une dualité de l'intelligible et du sensible, d'où un poids résiduel au dualisme.
Ennéades, V, 1 et V, 2 · Ennéades, IV, 8 (De la descente de l'âme dans les corps)
Charles Sanders Peirceextrapolée
Dans sa métaphysique tardive et spéculative, Peirce se dit : la seule théorie intelligible de l'univers fait de la matière un esprit affaibli, des habitudes invétérées au point de devenir des lois physiques. Ce n'est ni le matérialisme qui réduit l'esprit à la matière, ni l'idéalisme subjectif de pour qui le monde n'existe que perçu : l'esprit y est premier et objectif, et la continuité () interdit de séparer les deux en substances. La position reste fragile, énoncée dans des textes programmatiques et inachevés, d'où un statut extrapolé.
L'architecture des théories (1891)
Husserlinférable
Après la réduction, Husserl soutient que toute objectivité est constituée par la conscience transcendantale : le monde n'a de sens et de validité d'être que comme corrélat des actes qui le visent, jamais comme une réalité absolue posée hors d'eux. C'est un , mais qu'il faut distinguer avec soin de celui de : il ne nie pas l'existence du monde et ne le résout pas en sensations dans un esprit ; il analyse comment le monde se donne et fait sens pour une conscience. Le réel n'est pas une illusion, il est ce qui se constitue dans et pour la subjectivité ; reste une part de réalisme, car la chose perçue garde sa transcendance face à la conscience, se donnant toujours par esquisses, jamais épuisée.
Idées directrices (Ideen I), §49-55 · Méditations cartésiennes, Méditation IV
Le romantismeinférable
Pour le romantisme philosophique allemand, l'esprit est premier et la nature en est la manifestation visible : loin d'être une matière morte, le monde est l'œuvre et le miroir d'une activité spirituelle qui se cherche en se déployant. pose l'identité de l'esprit et de la nature dans l'absolu, et fait de l'imagination la puissance qui constitue le réel autant qu'elle le découvre.
Schelling, Système de l'idéalisme transcendantal · Novalis, Fragments
Dualisme
7Le réel comporte deux ordres irréductibles : la matière, étendue et mesurable, et l'esprit, immatériel et conscient. Aucun des deux ne se réduit à l'autre, même s'ils se rencontrent en nous, où corps et pensée interagissent.
Explorer cette position →Descartesexplicite
Le réel se partage en deux substances irréductibles : la chose pensante (res cogitans), dont l'essence est la pensée, et la chose étendue (res extensa), dont l'essence est l'étendue géométrique. C'est le dualisme cartésien, qui fonde la possibilité d'une physique entièrement matérielle et d'une âme immatérielle.
Méditations métaphysiques, VI · Principes de la philosophie, I, art. 51-54
Voir plus (6)
Thomas d'Aquininférable
Thomas n'est ni matérialiste, le réel comportant des substances spirituelles (Dieu, les anges, l'âme intellective), ni idéaliste, le monde sensible ayant une consistance propre. Sa position approche d'un dualisme modéré : la créature humaine est composée d'un corps matériel et d'une âme spirituelle subsistante, mais ce dualisme est tempéré par l'unité hylémorphique, qui refuse de tenir l'homme pour deux substances juxtaposées comme le fera .
Somme théologique, Ia, q. 75-76
Lockeinférable
Locke admet une réalité corporelle dotée de qualités premières (étendue, figure, mouvement) que nos idées copient, mais aussi un esprit pensant ; et il avoue ne pas savoir si Dieu n'aurait pu donner à la matière la faculté de penser. Ce dualisme prudent du corps et de l'esprit, doublé d'un solide réalisme des corps, écarte aussi bien l'idéalisme que le matérialisme strict, d'où des poids partagés entre matérialisme et dualisme.
Essai sur l'entendement humain, II, ch. 8 (qualités premières et secondes) et IV, ch. 3, §6 (la matière pensante)
Beauvoirextrapolée
Beauvoir n'élabore pas de métaphysique systématique, mais sa phénoménologie d'inspiration existentialiste suppose une réalité matérielle et corporelle première, comprise à travers la conscience qui lui donne sens. Le corps, ni pure chose ni pure idée, est vécu comme situation, ce qui interdit de la ranger franchement dans le matérialisme ou l'idéalisme.
Le Deuxième Sexe (1949), "Les données de la biologie" et le corps comme situation
Sartreinférable
L'ontologie de L'Être et le Néant oppose deux régions d'être : l'en-soi, plein, opaque, ce qu'il est, et le pour-soi, la conscience, néant qui fait surgir le monde et les significations. Ce n'est pas un dualisme de substances à la , car le pour-soi n'est aucune chose pensante, mais une fissure dans l'être ; ce n'est pas non plus un matérialisme, la conscience n'étant pas réductible à l'en-soi. La position se tient entre une base d'être brut et l'irréductibilité du surgissement conscient, d'où des poids partagés.
L'Être et le Néant, Introduction (l'en-soi et le pour-soi)
Humeinférable
Hume suspend toute thèse forte sur la nature ultime du réel : il tient pour une fiction la croyance à l'existence continue et indépendante des corps comme à une substance spirituelle, sans pour autant les nier dans la vie courante. Ce sur la substance, matérielle ou immatérielle, interdit de le classer franchement et donne des poids quasi équilibrés, avec une pointe vers le doute dualiste hérité de l'examen des perceptions.
Traité de la nature humaine, I, partie IV, sect. 2 (du scepticisme à l'égard des sens) · Traité de la nature humaine, I, partie IV, sect. 5 (de l'immatérialité de l'âme)
Spinozainférable
Spinoza est moniste : une seule substance, Dieu ou la Nature, dont la pensée et l'étendue sont deux attributs exprimant la même réalité sous deux aspects (l'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses). Sa position ne se range donc dans aucune des trois cases : elle se tient au centre, ni matérialiste (l'étendue n'est pas première) ni idéaliste (la pensée non plus), et son dualisme des attributs n'est pas le dualisme de deux substances. D'où des poids quasi égaux.
Éthique, II, prop. 7 (parallélisme des idées et des choses) · Éthique, I, déf. 4 et prop. 14 (les attributs de la substance unique)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifLe monde, ou nos représentations ?
À supposer même que nos perceptions soient cohérentes, atteignent-elles les choses telles qu'elles sont, ou seulement nos représentations, sans moyen de comparer les deux ?
le monde extérieurRapport à la certitude
Cette demeure, c'est la prison ; la lumière du feu qui s'y trouve, c'est le soleil ; et la montée vers le haut, c'est l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible.Platon · République, VII, 517b
De telles personnes ne tiendraient-elles pas pour la réalité rien d'autre que les ombres des objets fabriqués ?Platon · République, VII, 515c
Le brahman est réel, le monde est apparence, et le soi n'est rien d'autre que le brahman.Śaṅkara · formule attribuée à Śaṅkara (Brahmajñānāvalīmālā)
Le monde est ma représentation.Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I, §1
Le tout est constitué de corps et de vide.Épicure · Lettre à Hérodote, 39
Les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir.Leibniz · Monadologie, §7
Leur être est d'être perçus ; il n'est pas possible qu'ils aient une existence hors des esprits qui les perçoivent.George Berkeley · Principes de la connaissance humaine, §3
Rien ne se crée jamais de rien par une volonté divine.Lucrèce · De la nature des choses, I, 150
Tout dépend de ceci : saisir et exprimer le vrai non comme substance, mais tout autant comme sujet.Hegel · Phénoménologie de l'esprit, Préface