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Rapport au monde· Esprit et conscience

Matérialisme

Axe: Nature du réelDe quoi la réalité est-elle faite : de matière, d'esprit, ou des deux ?

Tout ce qui existe est matériel, y compris la pensée, qui n'est qu'un produit de l'organisation de la matière. L'esprit n'est pas une substance à part : il s'explique entièrement par le corps et le cerveau.

Qui défend cette position

Courants 4

Épicurismeexplicite

Deux principes sûrs commandent toute la physique : rien ne naît de rien, rien ne retourne au néant, et le mouvement même des corps prouve qu'il existe du vide où ils se meuvent. De là il suit qu'il n'y a que des atomes, particules pleines et insécables, et le vide qui les sépare : tout le reste, qualités, âmes, dieux, n'est qu'arrangement transitoire de ces grains. L'enjeu n'est pas spéculatif mais libérateur : si l'âme elle-même est un agrégat d'atomes qui se dissout à la mort, alors l'au-delà, le jugement et la providence s'effondrent d'un coup, et avec eux les deux grandes peurs. Ce matérialisme, repris de Démocrite mais réorienté vers le bonheur, s'oppose frontalement au cosmos animé d'un des stoïciens comme au monde des Idées de .

Épicure, Lettre à Hérodote, 38-44 · Lucrèce, De la nature des choses, livre I

Marxismeexplicite

Le point de départ n'est pas une idée mais un fait : les hommes doivent d'abord produire leurs moyens de subsistance avant de pouvoir penser, prier ou légiférer. De là Marx « retourne » la dialectique de , chez qui l'Esprit se déployait dans le monde : ce n'est pas l'idée qui engendre le réel, c'est l'activité matérielle qui engendre les idées. Le droit, la religion et la philosophie deviennent des superstructures, reflets de la base économique et non causes premières. La cible n'est pas seulement mais tout l'idéalisme qui croit changer le monde en changeant les idées : pour Marx, c'est confondre le reflet et la source.

Marx et Engels, L'Idéologie allemande (1845-1846) · Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888)

Stoïcismeexplicite

La physique stoïcienne est corporaliste : seul ce qui agit ou pâtit existe, et seuls les corps le peuvent. Même l'âme et le divin sont corporels, faits d'un souffle subtil, le pneuma. C'est un matérialisme, quoique animé d'une raison interne, qui distingue le stoïcisme de l'idéalisme platonicien.

Diogène Laërce, Vies, VII, 134-135 · Sénèque, Lettres à Lucilius, 65

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Taoïsmeinférable

La cosmologie taoïste se laisse mal réduire aux catégories occidentales : le réel est un flux continu de qi 氣 (le souffle, l'énergie qui anime toute chose), sans coupure nette entre matière et esprit, ce qui rapproche le taoïsme d'un monisme à coloration matérialiste plutôt que d'un idéalisme ou d'un dualisme. Le , source indifférenciée d'où naissent le Un, puis le Deux, puis les dix mille êtres, n'est ni pur esprit séparé de la matière ni esprit individuel : tout procède d'un même fond énergétique.

Laozi, Dao De Jing, ch. 42 · Zhuangzi, ch. 22 (La connaissance voyageait vers le nord)

Philosophes 5

Épicureexplicite

Tout ce qui existe se réduit à des atomes et au vide : rien ne naît du non-être, rien ne s'y dissout, le tout est corps et espace. L'âme elle-même est faite d'atomes très subtils et se dissout à la mort. C'est un matérialisme intégral, hérité de et développé par , sans place pour une réalité immatérielle.

Lettre à Hérodote, 39-44 (atomes et vide, rien ne naît du néant) · Lucrèce, De la nature des choses, I-II

Lucrèceexplicite

Tout part de deux principes que établit avant toute autre chose : rien ne naît du néant, rien n'y retourne. S'il en allait autrement, tout pourrait sortir de tout, sans semence ni saison ; or l'expérience montre des natures fixes et des cycles réglés, donc le réel se réduit à des corps premiers, les atomes, et au vide qui les laisse se mouvoir. Hors de ce couple, rien n'existe par soi : l'âme et l'esprit eux-mêmes sont des agrégats d'atomes très fins, et il n'y a aucune place pour une substance immatérielle. Ce matérialisme intégral, hérité de et d', Lucrèce le déploie en système complet et le donne à voir, du grain de poussière dansant dans un rayon de soleil jusqu'à l'infini des mondes.

De la nature des choses, I, 146-264 (rien ne naît du néant, rien n'y retourne) · De la nature des choses, I, 418-448 (le tout est corps et vide)

Marxexplicite

Si l'on veut expliquer une époque, il faut partir non de ce qu'elle dit d'elle-même mais de la manière dont les hommes produisent leur vie matérielle : c'est cette inversion de l'ordre explicatif qui commande tout. Là où faisait de l' le sujet réel de l'histoire et des conditions concrètes ses simples manifestations, Marx déclare retourner la dialectique, qui marchait sur la tête, et la remettre sur ses pieds : l'être social, l'ensemble des rapports de production, forme la base réelle dont les idées, le droit et la religion sont la superstructure. Ce matérialisme n'est pourtant pas le mécanisme contemplatif des matérialistes antérieurs, qu'il leur reproche d'oublier l'activité humaine, d'où un poids écrasant au matérialisme avec une part résiduelle.

Le Capital, livre I, postface à la 2e édition (la dialectique remise sur ses pieds) · L'Idéologie allemande, I (la conception matérialiste de l'histoire)

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Nietzscheinférable

La critique des « arrière-mondes » et l'exhortation à rester fidèle à la terre rabattent tout sur l' sensible : le corps, les forces, ce monde-ci. Sans souscrire à un matérialisme mécaniste qu'il raille aussi, Nietzsche refuse tout monde vrai derrière le phénomène, ce qui le situe du côté d'une ontologie de ce monde plutôt que de l'idéalisme.

Crépuscule des idoles, « Comment le monde vrai devint enfin une fable » · Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3

Sénèqueinférable

La physique stoïcienne que Sénèque expose dans les Questions naturelles est corporaliste : seul ce qui agit ou pâtit existe, donc seuls les corps. Le principe actif lui-même, la raison divine (), est un souffle (pneuma) matériel répandu dans le monde, ce qui range sa métaphysique du côté du matérialisme, avec une légère réserve dualiste âme-corps de surface.

Questions naturelles, II (la nature corporelle du principe actif) · Lettres à Lucilius, CVI et CXVII (seuls les corps existent)

Fondements et implications
C'est une fondation racine, rien ne la fonde plus avant.Matérialisme — Nature du réel=MatérialismeNature du réel
Descriptif
Athéisme — Existence de Dieu=AthéismeExistence de Dieu
Descriptif
+
Hédonisme — Souverain bien!HédonismeSouverain bien
Prescriptif
Corps-sujet — Être ou avoir un corps=Corps-sujetÊtre ou avoir un corps
Descriptif
+
Mécanisme — Explication de la nature=MécanismeExplication de la nature
Descriptif
+
Rien ne survit — Après la mort=Rien ne survitAprès la mort
Descriptif
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Pathocentrisme — Cercle moral!PathocentrismeCercle moral
Prescriptif
Réductionnisme — Tout et parties=RéductionnismeTout et parties
Descriptif
Physicalisme réducteur — L'énigme de la conscience=PhysicalismeréducteurL'énigme de la conscience
Descriptif
↓ Ce qu'elle implique

Ce qui la fonde

C'est une fondation racine, rien ne la fonde plus avant.

Ce qu'elle implique

Existence de Dieu

Si tout ce qui existe est matière en mouvement, il ne reste aucune place pour une substance spirituelle infinie. Poser le matérialisme revient donc à fermer l'espace ontologique qu'occuperait Dieu, ce qui conduit naturellement à l'athéisme.

Souverain bien

S'il n'existe que des corps et leurs affections, sans âme immortelle ni fin transcendante, le bien ne peut se mesurer qu'au plaisir et à l'absence de douleur. Le matérialisme fonde l'hédonisme : pour Épicure, c'est parce que tout est atomes et que rien ne nous attend après la mort que la vie réussie se joue dans le plaisir bien compris.

Être ou avoir un corps

S'il n'existe aucune âme immatérielle pour habiter le corps, je ne « possède » pas un corps comme un pilote son navire : je suis cet organisme vivant qui perçoit, agit et vieillit. Le matérialisme appuie ainsi le versant naturaliste du corps-sujet, l'homme comme corps animal façonné par l'évolution. Il ne livre pas pour autant le « sujet » au sens de la phénoménologie de Merleau-Ponty, où le corps propre est le foyer de toute perception et de tout sens, contenu qui ne se déduit pas du seul matérialisme.

Explication de la nature

Une réalité faite uniquement de matière n'agit que par contact et transfert de mouvement, sans fins ni forces vitales. Le matérialisme appelle ainsi une lecture mécaniste de la causalité, où tout effet s'explique par ses antécédents physiques.

Après la mort

Si tout est matière, la conscience se défait avec le corps qui la porte : le matérialisme fonde l'anéantissement, comme chez Lucrèce, où l'âme faite d'atomes fins se disperse à la mort. Le lien n'est pas absolu : van Inwagen défend une résurrection matérialiste par re-création divine.

Cercle moral

Si l'homme n'est pas une âme à part mais un animal parmi les animaux, aucune frontière métaphysique ne sépare radicalement ses intérêts de ceux des autres êtres sensibles. Le matérialisme soutient le pathocentrisme : ce qui compte moralement n'est pas la raison, mais la capacité de souffrir, partagée avec les bêtes. Bentham en tire que la vraie question est « peuvent-ils souffrir ? », argument que Singer reprend contre le spécisme.

Tout et parties

Si seule la matière existe, les propriétés des touts doivent en principe s'expliquer par celles de leurs parties physiques. Le matérialisme encourage ainsi le réductionnisme, pour lequel le supérieur se ramène en droit à l'inférieur.

L'énigme de la conscience

Si tout ce qui existe est matériel, la conscience ne peut être qu'une propriété du cerveau : les états mentaux sont des états physiques, que la science finira par identifier. Le matérialisme conduit ainsi au physicalisme réducteur, qui refuse à l'esprit toute réalité distincte de l'activité neuronale.