Rapport à soi· Bonheur et désir
Vertu / perfectionnisme moral
Axe: Souverain bien — Qu'est-ce qui rend une vie véritablement bonne : le plaisir, l'épanouissement ou la vertu ?
Seule la vertu, ou la bonne volonté, a une valeur inconditionnelle : la vie bonne est la vie moralement droite, même au prix du plaisir ou du confort. Le bonheur ne vaut que s'il est mérité par l'excellence morale.
Courants 6
Stoïcismeexplicite
Le bien, soutiennent les stoïciens, doit être ce qui profite toujours et ne nuit jamais ; or santé, richesse ou plaisir peuvent être mal employés : ce ne sont pas des biens mais des , tout au plus « préférables ». Seule la vertu, droit usage de la raison, satisfait le critère, d'où la thèse la plus disputée de l'école, contre : elle , et le sage demeure heureux jusque dans les tourments.
Sénèque, Lettres à Lucilius · Cicéron, Des fins des biens et des maux, livre III
Cynismeexplicite
Tout ce qui peut être mal employé, ou perdu par un coup du sort, ne saurait être un vrai bien : ni la santé, ni la richesse, ni le plaisir ne passent l'épreuve. Antisthène, élève de Socrate, en conclut que seule la vertu mérite ce nom, parce qu'elle seule profite toujours et ne peut être ôtée ; une fois acquise elle ne se perd pas, et elle suffit dès lors au bonheur. Mais les cyniques durcissent l'héritage socratique sur un point décisif : la vertu n'est pas un savoir mais une force, qui s'acquiert par l' et se prouve par les actes, non par la définition, contre l'intellectualisme qui ferait du bien une science enseignable en paroles.
Diogène Laërce, Vies, VI, 11 · Diogène Laërce, Vies, VI, 104-105
Vedānta (Advaita)explicite
Le souverain bien du védânta est la libération (moksha) : l'affranchissement du cycle des renaissances par la connaissance que le Soi (atman) est identique au Brahman. Ce n'est ni un plaisir ni une vertu mondaine, mais la réalisation suprême, félicité (ananda) au-delà de toute satisfaction sensible, qui suppose détachement et discipline spirituelle.
Upanishads (Chandogya, Mundaka) · Shankara, Le Joyau de la discrimination
Bouddhismeexplicite
Le bouddhisme place le souverain bien dans le nirvana, la cessation de la soif et de la souffrance, paix suprême au-delà du plaisir et de la douleur. Il se conquiert par la voie aux huit branches, qui unit sagesse, conduite éthique et méditation : une perfection libératrice, et non un bonheur de jouissance ni une simple droiture morale.
Sermon de Bénarès (les quatre nobles vérités) · Dhammapada, XXV
Confucianismeexplicite
Le souverain bien confucéen est moral : devenir pleinement humain (ren), homme de bien (junzi) accompli par une longue culture de soi, les rites et l'étude. Cette excellence morale est aussi un épanouissement, l'homme réalisant sa vocation propre dans la société et les relations justes, mais le plaisir n'y est jamais la fin.
Entretiens (Lunyu) · Mencius
Platonismeexplicite
Le souverain bien platonicien est l'assimilation au divin par l'ascension de l'âme vers le Bien, qui suppose l'ordre des vertus et la justice de l'âme. La félicité, l', en découle, mais elle se subordonne à une perfection morale et contemplative qui passe par la conversion du regard hors du sensible.
Platon, République, livre IV, sur la justice de l'âme · Platon, Théétète, 176a-b, l'assimilation au dieu
Philosophes 12
Marc Aurèleexplicite
Le seul bien réside dans la vertu, c'est-à-dire dans la rectitude du ; santé, honneurs et plaisirs ne sont que des dont nul bon usage ne fait des biens. Rien, répète-t-il, n'égale la justice, la vérité et la tempérance d'une âme.
Pensées pour moi-même, II, 5 · Pensées pour moi-même, III, 6 · Pensées pour moi-même, VI, 41
Diogène de Sinopeexplicite
Tout ce qui peut être mal employé, ou perdu par un coup du sort, ne saurait être un vrai bien : ni la santé, ni la richesse, ni le plaisir ne passent l'épreuve. Seule la vertu mérite ce nom, parce qu'elle seule profite toujours et ne peut être ôtée ; une fois acquise elle suffit au bonheur. Mais Diogène durcit l'héritage socratique sur un point décisif : la vertu n'est pas un savoir mais une force, qui s'acquiert par l' et se prouve par les actes, non par la définition, contre l'intellectualisme qui ferait du bien une science enseignable en paroles. Une mince part eudémoniste demeure, car cette vie selon la nature est aussi présentée comme la plus heureuse.
Diogène Laërce, Vies, VI, 11 et 104-105
Épictèteexplicite
Le bien réside exclusivement dans la vertu, c'est-à-dire dans le bon usage des et de la volonté : c'est le perfectionnisme moral stoïcien. La dimension demeure, car cette vertu est aussi la voie de la sérénité (), mais le plaisir n'est jamais le critère.
Entretiens, I, 29 · Manuel, §8
Kantexplicite
Rien n'est bon sans restriction qu'une volonté bonne : la moralité, et non le bonheur, est le bien suprême et la condition de toute valeur. Le souverain bien complet inclut cependant le bonheur, mais seulement proportionné à la vertu et comme la couronnant, d'où un poids minoritaire et l'exclusion de l'.
Fondements de la métaphysique des mœurs, section I · Critique de la raison pratique, Dialectique, II
Plotinexplicite
Le bonheur ne tient ni au plaisir ni même à la seule vie vertueuse : la vertu n'est qu'un premier degré, une purification qui détache l'âme du sensible et la rend semblable au divin. Le souverain bien véritable est au-delà, dans la contemplation de l'Intellect puis dans l'union avec l', où l'âme rejoint sa source. Plotin reprend l'eudémonisme grec, la vie heureuse comme activité de la meilleure part de nous, mais en déplace le sommet : la félicité n'est plus l'excellence de l'agir mais une remontée contemplative qui passe la vertu morale elle-même. Le sage parfait, déjà uni à l'intelligible, demeure heureux jusque dans l'infortune, car son vrai moi n'y est pas atteint.
Ennéades, I, 4 (Du bonheur) · Ennéades, I, 2 (Des vertus)
Socrateexplicite
Socrate exhorte les Athéniens à ne pas se soucier de leur corps, de leurs biens ni de leur réputation autant que de la perfection de leur âme. Le seul bien véritable est l'excellence de l'âme, la vertu : tout le reste n'a de prix que par elle, la richesse même procédant de la vertu et non l'inverse. Le souverain bien n'est donc ni le plaisir ni la simple réussite d'une vie, mais l'état d'une âme rendue bonne.
Platon, Apologie, 29d-30b (le soin de l'âme)
Le Bouddhaexplicite
Le souverain bien du Bouddha est le nirvana, l'extinction de la soif et la cessation de la souffrance, présenté comme la paix et la félicité les plus hautes, mais au-delà du plaisir des sens comme de la douleur. Il se conquiert par la voie, qui unit la sagesse, la discipline éthique (sila) et la méditation : une perfection libératrice, non un bonheur de jouissance.
Dhammapada, XV et XXIII · Sermon de Bénarès (les quatre nobles vérités)
Sénèqueexplicite
Le souverain bien est la vertu, seule véritablement bonne ; le bonheur () en découle, jamais l'inverse. Les biens extérieurs sont des : ni la richesse, ni la santé, ni le plaisir n'entrent dans le bien. Le perfectionnement moral prime donc nettement sur tout épanouissement reçu de la fortune.
De la vie heureuse, IV-VII (la vertu seule est bonne) · Lettres à Lucilius, LXXVI (le seul bien est l'honnête)
Thomas d'Aquinexplicite
Reprenant l' d', Thomas accorde que toute action vise une fin dernière, le bonheur ; mais il montre qu'aucun bien fini, ni richesse, ni honneur, ni plaisir, ni même la contemplation philosophique, ne peut combler le désir naturel de l'homme, qui ne s'apaise que dans le bien universel. Or seul Dieu est ce bien sans limite : la béatitude parfaite ne peut donc consister qu'en la , la contemplation de l'essence divine, inaccessible en cette vie et reçue par grâce. L'eudémonisme grec est ainsi conservé mais dépassé, le souverain bien étant rapporté à un perfectionnement que la nature appelle sans pouvoir l'atteindre seule.
Somme théologique, Ia-IIae, q. 1-5
Afficher les positions inférées (3)
Platoninférable
Le souverain bien est l'assimilation au divin par la contemplation du Bien et la justice de l'âme, un perfectionnisme moral où l'existence ordonnée selon la vertu vaut par elle-même. La dimension subsiste, car cette vie de l'âme juste est présentée comme la plus heureuse, le plaisir restant subordonné et trompeur.
République, IX, 580a-588a · Théétète, 176a-b
Confuciusinférable
Le bien suprême est l'excellence morale de la personne accomplie, le junzi 君子 (l'homme de noble caractère) parvenu à la pleine vertu d'humanité : un . Une part d'épanouissement subsiste, car la pratique de la vertu procure une joie sereine, mais le plaisir sensible n'est jamais le critère.
Entretiens, VII, 15 (la joie au sein d'une vie frugale, l'injuste richesse comme nuage flottant) · Entretiens, IV, 5 (le junzi ne quitte jamais l'humanité, fût-ce le temps d'un repas)
Nāgārjunainférable
Le souverain bien reste, pour Nagarjuna, la libération (nirvana), mais comprise à la lumière de la vacuité : voir que le samsara et le nirvana sont également vides, c'est cesser de saisir et se libérer. La voie du bodhisattva y joint la compassion pour tous les êtres. Une perfection spirituelle par la sagesse, au-delà du plaisir comme de la simple vertu mondaine.
Stances du milieu (Mūlamadhyamakakārikā), XXV · Précieuse Guirlande (Ratnāvalī)
Argument
- Passons en revue ce qu'on tient pour des biens : l'intelligence, le courage, la richesse, le pouvoir, et jusqu'au bonheur même. Tous ont ceci de commun qu'ils peuvent servir au mal : l'habileté du fourbe, le sang-froid du criminel, la prospérité du tyran les rendent nuisibles.
- Un bien qui, mal employé, devient un mal n'est donc bon que sous condition : il vaut si celui qui en use le veut bien. Ce qui décide de sa valeur n'est pas lui, mais la volonté qui s'en sert.
- Or une seule chose reste bonne quel qu'en soit l'usage, parce qu'elle est précisément la droiture de cet usage : la bonne volonté, la vertu, le fait de vouloir le juste pour lui-même. Elle seule ne peut être retournée en mal, car elle est ce par quoi tout le reste devient bon ou mauvais.
Donc Donc seule la vertu a une valeur inconditionnelle ; et si le souverain bien est ce qui vaut sans réserve, alors c'est la droiture morale, non le plaisir ni l'épanouissement, qui mérite ce nom.
Voir la pageObjectionAttaque la position
- La voie du dépassement fait de l'effort sur soi le lieu du bien : se vaincre, se discipliner, aller plus loin qu'hier vaudrait mieux que jouir ou que réussir.
- Mais ériger le dépassement en valeur suprême, c'est se donner une mesure sans terme : il y a toujours plus fort, plus rapide, un record à battre, un soi d'hier à humilier. Le installe au cœur de soi un juge qui ne dit jamais « c'est assez ».
- Le sportif en offre l'image : celui qui ne vaut qu'autant qu'il se surpasse s'épuise à le prouver, et vit chaque limite non comme un fait, mais comme une faute. Alain Ehrenberg a nommé cet envers « la fatigue d'être soi » : la dépression comme ombre portée de l'injonction à toujours performer.
- Ce qui devait forger le caractère le ronge donc : la discipline se retourne en tyrannie intérieure, l'exigence en violence contre soi.
Donc Donc faire du dépassement le souverain bien, ce n'est pas s'élever, c'est se condamner : une valeur sans mesure devient un maître sans pitié.
Voir la pageObjectionAttaque le raisonnement
- L'argument établit ceci : la vertu est le seul bien qui reste bon sous tous ses usages, le seul « sans réserve ».
- Mais de « seul bien inconditionnel » à « seul bien », il y a un saut : qu'une chose soit la seule à valoir en toute circonstance ne dit pas qu'elle soit la seule à valoir. Le plaisir, la santé, l'amitié peuvent être des biens véritables, quoique conditionnels, c'est-à-dire bons quand ils ne servent pas au mal.
- lui-même le voit : la bonne volonté est le bien sans réserve, mais le souverain bien complet unit la vertu et le bonheur qu'elle mérite, non la vertu seule. La valeur inconditionnelle de la droiture en fait la condition du reste, non son remplacement.
Donc Donc l'argument prouve que la vertu doit commander les autres biens, non qu'elle les abolit : le souverain bien pourrait être non la droiture seule, mais l'ensemble ordonné des biens sous la conduite de la droiture.
Voir la pageObjectionAttaque la position Expérience de pensée
- Le perfectionniste tient la vertu pour le seul bien, et le reste, santé, biens, êtres aimés, pour « indifférent » : le juste demeurerait heureux jusque dans le malheur le plus complet.
- Mais dire cet homme heureux force les mots : la perte de ses enfants, la douleur, l'abandon sont des maux réels, non de simples indifférents.
- Rendre le bien invulnérable à la fortune le paie d'un prix : il faut nier que ces pertes soient des maux, et donc appauvrir ce que nous appelons une vie bonne.
Donc Donc la vertu ne suffit peut-être pas au bonheur : reconnaître que l'infortune abîme une vie bonne, c'est admettre des biens que la seule droiture ne donne pas.
Voir la pageL'examen du soirExerciceAttestée · Stoïcisme, Sénèque
Sénèque rapportait qu'il passait chaque soir sa journée en revue devant son propre tribunal intérieur, sans complaisance ni dureté inutile. Cette transforme l'expérience en apprentissage et affermit le caractère jour après jour. Aujourd'hui, c'est une alternative apaisante au défilement nocturne des écrans et des regrets.
- Le soir, au calme, repassez votre journée du réveil jusqu'à maintenant.
- Demandez-vous : quel mal ai-je corrigé aujourd'hui ? À quel défaut ai-je résisté ? En quoi suis-je meilleur ?
- Repérez un moment où vous avez mal agi ou réagi, et examinez-le en juge équitable, sans vous flageller.
- Décidez d'une seule chose à faire autrement demain.
- Terminez en reconnaissant ce qui a bien marché, puis laissez la journée derrière vous.
L'examen vise le progrès, non la culpabilité. S'il tourne à l'autocritique anxieuse, recentrez-le sur une seule leçon concrète et terminez toujours par ce qui a été bien.
- PrescriptifMorale Expérience de penséeLa vertu face au malheur
Sa vie fut-elle, malgré tout, une vie bonne ? Autrement dit : le bonheur est-il à l'abri de l'infortune, ou peut-il nous être arraché ?
une vie - PrescriptifMorale QuestionRéussir sans la droiture
Imaginez quelqu'un d'habile et sans scrupule : il a menti, trahi, écrasé ses rivaux, sans jamais être inquiété. Riche, admiré, entouré, il meurt vieux et content, sans le moindre remords.
une vie