Rapport au vrai· Croire et savoir
Primauté de la vérité
Axe: Valeur de la vérité — Faut-il vouloir la vérité à tout prix, ou certaines illusions aident-elles à vivre ?
La vérité est un bien en soi : même dure, elle libère, et l'illusion, même douce, diminue. Sortir de la caverne coûte, mais seule une vie qui regarde le réel en face est pleinement humaine ; consentir à l'illusion, c'est renoncer à sa propre puissance de comprendre et d'agir.
Courants 3
Les Lumièresexplicite
Le mouvement se définit par un pari : la diffusion des lumières affranchit, l'obscurité asservit. Oser savoir, arracher les préjugés, publier l'Encyclopédie, c'est tenir que nul progrès moral ou politique ne s'achète au prix d'une ignorance entretenue, et que les tutelles vivent des ténèbres qu'elles cultivent.
Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) · L'Encyclopédie (1751-1772)
Stoïcismeexplicite
Le trouble ne vient pas des choses mais des jugements : la discipline de l'assentiment exige de ne rien ajouter aux représentations, de dire de ce qui arrive exactement ce qu'il est. La sérénité stoïcienne n'est pas une consolation mais une exactitude : voir le réel tel qu'il est, c'est déjà cesser d'en souffrir indûment.
Épictète, Manuel · Marc Aurèle, Pensées pour moi-même
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Cynismeinférable
Falsifier la monnaie des conventions : le programme cynique est une démonétisation des illusions sociales, honneurs, richesses, pudeurs, dont la vie de est la démonstration vivante. Le franc-parler () dit le vrai à la face du pouvoir, et la vie selon la nature est une vérité vécue plutôt que démontrée.
Diogène Laërce, Vies, VI
Philosophes 21
Socrateexplicite
Devant ses juges, Socrate préfère la mort à l'abandon de l'examen : philosopher est pour lui un poste assigné qu'on ne déserte pas, et la pire misère n'est pas de souffrir mais de vivre dans l'ignorance satisfaite de ce qu'on croit savoir. Le soin de l'âme passe par la mise à l'épreuve de toute opinion, la sienne d'abord.
Apologie de Socrate (Platon)
Spinozaexplicite
Comprendre est l'unique salut : chaque idée adéquate accroît la puissance d'agir, et la béatitude n'est rien d'autre que l'amour intellectuel qui naît de la connaissance du troisième genre. L'illusion n'est pas d'abord une faute mais une impuissance, une idée mutilée qui nous fait subir ; il ne s'agit ni de railler ni de maudire, mais de comprendre, parce que comprendre est déjà être libre.
Éthique, IV-V · Traité politique, I
Camusexplicite
Maintenir l' exige de ne truquer aucun des deux termes : toute consolation qui prête au monde un sens caché est une esquive, un suicide philosophique. La lucidité n'est pas tristesse mais honneur de vivre : voir clair et vivre quand même, sans appel, est la seule grandeur accessible.
Le Mythe de Sisyphe (1942)
Platonexplicite
La sortie de la caverne est douloureuse, éblouissante, et pourtant seule libératrice : rester parmi les ombres, c'est prendre des reflets pour le réel et vivre enchaîné sans le savoir ; connaître n'est pas un ornement du bonheur mais la conversion de l'âme entière vers ce qui est. Reste que le philosophe-roi administre à la cité un mensonge noble : la primauté du vrai vaut d'abord pour l'âme qui s'éduque, et Platon assume que l'ordre commun puisse, lui, reposer sur un mythe.
République, VII · République, III
Śaṅkaraexplicite
Si la servitude n'est qu'une surimposition illusoire (), aucun acte ni aucun rite ne peut en délivrer : seule la connaissance qui discrimine le réel de l'apparent dissout l'illusion, comme la lumière dissipe le serpent qu'on croyait voir dans la corde. La délivrance n'est pas produite par le savoir : elle est ce savoir même, reconnaître que le soi n'a jamais été lié.
Upadeśasāhasrī · Commentaires aux Upaniṣad
Aristoteexplicite
Le désir de connaître n'est pas un instrument du bonheur : il est constitutif de notre nature, et la contemplation (theōria), l'activité la plus autarcique et la plus continue, réalise ce qu'il y a de plus haut en l'homme ; une vie accomplie culmine dans le connaître, non dans l'utile.
Métaphysique, A, 1 · Éthique à Nicomaque, X
Sartreexplicite
La conscience étant ce qu'elle n'est pas et n'étant pas ce qu'elle est, la tentation permanente est la mauvaise foi : se raconter qu'on est une nature, un rôle, une chose, pour fuir l'angoisse de sa liberté. L'exigence minimale est de ne pas se masquer sa propre liberté : l'illusion sur soi transforme la liberté en destin.
L'Être et le Néant, I (1943)
Le Bouddhaexplicite
À la racine de la souffrance il n'y a pas une faute mais une méprise : l'ignorance () qui prend l'impermanent pour durable et le sans-soi pour un moi. Le chemin est une thérapeutique du regard, voir les choses telles qu'elles sont ; l'enseignement lui-même n'est qu'un radeau, un moyen qu'on laisse une fois l'autre rive atteinte.
Majjhima Nikāya (parabole du radeau)
Kantexplicite
Oser savoir : sortir de la minorité dont on est soi-même responsable exige de ne s'en remettre qu'à son propre entendement, et partout où une vérité peut être établie, dans le champ de l'expérience possible, elle prime sans partage. Mais la critique borne ce champ : au-delà, la raison ne connaît plus, et prétendre y savoir serait dogmatisme ; la foi rationnelle n'y remplace pas une vérité disponible, elle occupe une place que le savoir ne peut structurellement remplir.
Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) · Critique de la raison pure, préface B (1787)
Baconexplicite
La connaissance commence par une purge : les idoles, de la tribu, de la caverne, du forum, du théâtre, sont les illusions naturelles et acquises qui déforment l'entendement, et la méthode s'emploie d'abord à les dissiper. La vérité ainsi conquise ne vaut pas pour elle seule : elle se prouve par ses œuvres, au service de la condition humaine.
Novum Organum, I (1620)
Descartesexplicite
Le savoir n'est pas chez lui un luxe spéculatif : il veut distinguer le vrai du faux pour voir clair dans ses actions et conduire sa vie avec assurance. La méthode vise à se défaire des préventions et des jugements précipités, parce qu'une vie bien conduite se règle sur des vérités établies plutôt que sur des opinions reçues.
Discours de la méthode, I (1637)
Marxexplicite
La religion est à ses yeux un bonheur illusoire qui console d'une misère réelle : la critique ne vise pas la croyance pour elle-même, mais la situation sociale qui rend cette consolation nécessaire. Renoncer aux illusions n'a de sens que pour transformer les conditions qui les produisent ; la lucidité ne vaut pas comme bien contemplatif, elle est une condition de l'émancipation.
Critique de la Philosophie du droit de Hegel, Introduction (1844)
Charles Sanders Peirceexplicite
Sa première règle de la raison : ne pas barrer la route de l'enquête. Les méthodes qui fixent la croyance par ténacité ou autorité procurent une quiétude réelle mais fragile ; seule l'enquête, qui accepte d'être déçue par le réel, stabilise durablement la croyance en la réglant sur ce qui ne dépend pas de nous.
La Fixation de la croyance (1877)
Lucrèceexplicite
Connaître les causes délivre de la religio et de la peur de la mort : voilà le cœur épicurien. Mais Lucrèce ajoute un aveu sur la manière : comme le médecin borde de miel la coupe d'absinthe, il enduit de poésie une doctrine austère, la douceur au service du vrai, jamais à sa place.
De la nature des choses, I et IV
Épicureexplicite
La connaissance de la nature a une fonction thérapeutique : dissoudre les terreurs des dieux, de la mort et des météores ; sans ces craintes, dit-il, nous n'aurions nul besoin de physique. La vérité vaut ce qu'elle guérit, ni culte du savoir ni illusion consolante : les dieux existent mais ne se mêlent pas de nous, et c'est cette vérité-là qui apaise.
Maximes capitales, XI-XII
Afficher les positions inférées (6)
Thomas d'Aquininférable
La fin dernière de l'homme est une opération de l'intelligence : la vision béatifique, connaître Dieu par essence. Le vrai est le bien propre de l'intellect et aucune félicité ne peut reposer sur une erreur ; la grâce n'abolit pas ce désir naturel de connaître, elle l'achève.
Somme théologique, I-II, q. 3 · Somme contre les Gentils, III
Plotininférable
Le retournement de l'âme vers l'intelligible n'est pas un savoir de plus mais une conversion : se détourner des images pour remonter vers ce dont elles émanent. Le soin de l'âme tient tout entier dans cette montée, et l'attachement aux reflets est la servitude même.
Ennéades, I, 6 · Ennéades, IV, 8
Schopenhauerinférable
Tout l'édifice repose sur le refus des consolations : l'optimisme n'est pas seulement faux mais indécent devant la souffrance du monde, et voir le fond de la Volonté est la condition de toute sagesse. La délivrance passe par plus de lucidité, contemplation et négation du vouloir, jamais par une illusion mieux choisie.
Le Monde comme volonté et comme représentation (1818)
Nāgārjunainférable
La distinction des règle l'édifice : la vérité conventionnelle est indispensable pour enseigner et pour atteindre l'ultime, la vacuité, mais ni l'une ni l'autre ne doit être substantialisée. Qui méprise le conventionnel se prive du chemin, qui s'y arrête se prive du but.
Stances du milieu (Mūlamadhyamakakārikā), XXIV
Millinférable
Le refus d'échanger les facultés supérieures contre une satisfaction plus facile suggère que le bonheur humain inclut une exigence de dignité et de développement, même au prix de l'insatisfaction ; la préférence pour la lucidité s'en déduit plus qu'elle ne s'y affirme.
L'Utilitarisme, ch. 2 (1861)
Beauvoirinférable
L'esprit de sérieux est sa cible constante : se soumettre à des valeurs toutes faites comme à des choses, c'est fuir dans une fausse nécessité la liberté qui les porte. Assumer l'ambiguïté de la condition humaine, sans la résoudre par des absolus rassurants, est la première exigence morale.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947)
- PrescriptifExistentielle Mise en situationLe droit de ne pas savoir
Quand une vérité ne peut ni guider ni changer quoi que ce soit, refuser de la connaître est-il une sagesse ou une démission devant le réel ?
un savoir sur soi - PrescriptifExistentielleL'imbécile heureux
Vaut-il mieux une vie lucide, même troublée par ce qu'elle découvre, qu'une vie heureuse dans l'ignorance ? La vérité est-elle une composante du bien-vivre, ou un instrument qui ne vaut que ce qu'il apporte ?
une vie - PrescriptifVitaleDétourner le regard
Ne plus fixer une vérité qui ne donne aucune prise n'est pas la nier ; mais où passe la ligne entre cette sagesse de l'attention et le déni, si c'est l'inconfort qui décide de ce qu'on regarde ?
une vérité déjà connue - PrescriptifPolitique et droitLa cité et le mensonge
Bien des ordres communs reposent sur des récits invérifiables, du mythe fondateur à la fiction officielle : une société doit-elle le vrai à ses membres, ou peut-elle vivre de mythes partagés ?
l'ordre commun