Rapport aux autres· Liensdifficulté
Sincérité
Est-il parfois permis de mentir pour le bien d'autrui ?
Faut-il toujours dire le vrai, quel qu'en soit le prix, ou peut-on mentir pour épargner ou protéger quelqu'un ? La franchise absolue peut blesser ou trahir ; autoriser le mensonge bienveillant ouvre une porte que chacun peut franchir pour ses propres raisons. Se positionner, c'est dire si respecter l'autre, c'est lui devoir la vérité ou parfois la lui épargner.
Rigorisme véridique
12Le devoir de dire la vérité est inconditionnel : mentir, même par bonté, ruine la confiance qui rend possible toute parole et traite autrui comme un être à manipuler. Aucune bonne intention ne peut transformer un mensonge en acte juste.
Explorer cette position →Diogène de Sinopeexplicite
Si la honte sociale n'est que , la taire revient à se faire complice du mensonge collectif sur lequel reposent les conventions. De là deux exigences solidaires. La (franc-parler) commande de dire le vrai sans détour ni flatterie, fût-ce au visage des puissants : interrogé sur ce que les hommes ont de plus beau, Diogène répondit, le franc-parler. L' (impudeur assumée) en est la preuve par l'acte : accomplir en public, sans rougir, ce que la pudeur convenue interdit, c'est démontrer expérimentalement que cette pudeur n'avait aucun fondement naturel. La franchise cynique n'est donc pas grossièreté gratuite, mais une méthode de réfutation qui prend le corps et le scandale pour arguments.
Diogène Laërce, Vies, VI, 69
Cynismeexplicite
Si la honte sociale n'est que nomos, alors la taire ou la ménager, c'est se rendre complice du mensonge collectif sur lequel reposent les conventions. De là deux exigences solidaires. La (franc-parler) commande de dire le vrai sans détour ni flatterie, fût-ce au visage des puissants, pour qui la complaisance est devenue un dû : c'est, répondait Diogène, ce que les hommes ont de plus beau. L'anaideia (impudeur assumée) en est la preuve par l'acte : accomplir en public, sans rougir, ce que la pudeur convenue interdit, c'est démontrer expérimentalement que cette pudeur n'avait aucun fondement naturel. La franchise cynique n'est donc pas grossièreté gratuite mais une méthode de réfutation, qui prend le corps et le scandale pour arguments.
Diogène Laërce, Vies, VI, 69
Kantexplicite
Contre , Kant soutient que la véracité est un devoir inconditionnel, même envers le meurtrier qui demande où se cache son ami : mentir détruirait le fondement de tout droit. C'est le cas d'école du rigorisme véridique.
D'un prétendu droit de mentir par humanité
Meursaultexplicite
Quand Marie lui demande s'il l'aime, Meursault répond simplement que non sans doute, plutôt que de dire ce qu'elle attend ; il ne joue aucune douleur à l'enterrement de sa mère et avoue qu'il aurait préféré ne pas la voir morte. Il ne sait pas plus tricher pour se sauver que pour plaire : dire ce qu'il éprouve, et rien d'autre, lui est une nécessité plus forte que son propre intérêt.
Partie I, chapitre 4 : à Marie qui demande s'il l'aime, il répond que cela ne veut rien dire, mais que non sans doute · Partie I, chapitres 1-2 : l'absence de tout chagrin feint aux obsèques de sa mère
Beauvoirexplicite
Beauvoir reprend la critique existentialiste de la : se mentir à soi-même pour fuir sa liberté et sa responsabilité. L' consiste à assumer lucidement l'ambiguïté de la condition humaine, sans se réfugier dans un rôle figé, dans le sérieux des valeurs toutes faites ou dans l'image que l'on donne aux autres. La véracité envers soi est une exigence morale forte.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), figures de la fuite (le sérieux, le sub-homme)
Sartreexplicite
La pose une énigme : mentir suppose de connaître la vérité qu'on cache, alors qu'ici le trompeur et le trompé ne font qu'un. Sartre la résout par la non-coïncidence du pour-soi : n'étant pas une chose, je puis me fuir en jouant à en être une, tel le garçon de café qui se fait pleinement « garçon de café ». Manquer ainsi à l', c'est refuser sa propre liberté.
L'Être et le Néant, 1re partie, ch. 2 (la mauvaise foi, le garçon de café)
Voir plus (6)
Confuciusexplicite
L'argument part d'une fonction du langage : un nom (« père », « prince », « ami ») n'étiquette pas seulement, il prescrit un devoir attaché au rôle. Dès lors un mot employé de travers, ou démenti par les actes, dérègle l'ordre qu'il était censé tenir, et la zhengming (rectification des noms) devient la condition même d'une société qui fonctionne. La véracité cesse d'être une affaire privée de conscience : la fidélité de la parole (xin) et la sincérité (cheng) sont requises parce que le mensonge et l'écart entre le dire et le faire désagrègent le tissu social. De là un rigorisme de la véracité, où le junzi 君子 (l'homme de bien) rougit que ses paroles dépassent ses actes.
Entretiens, XIII, 3 (la rectification des noms) · Entretiens, XIV, 27 (le junzi a honte que ses paroles dépassent ses actes)
Épictèteinférable
Le progressant doit être d'une intégrité sans faille, accordant ses actes à ses jugements et ne se parant pas de ce qu'il n'est pas. Cette exigence de cohérence intérieure penche nettement vers un rigorisme de la vérité.
Manuel, §46 · Manuel, §48
Antigoneexplicite
Antigone refuse toute dissimulation : elle somme Ismène de proclamer son acte à toute la ville plutôt que de le taire, accomplit le second rite en plein jour et avoue sans détour devant Créon. Le mensonge prudent, même protecteur, lui fait horreur.
Prologue : elle exige qu'Ismène crie l'acte à tous au lieu de le cacher · Premier et deuxième épisodes : prise sur le fait en plein jour, elle avoue aussitôt
Michel de Montaigneexplicite
Le mensonge est pour Montaigne le vice qu'il déteste le plus : « nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole », et qui ment trahit le lien social en son cœur. Toute l'entreprise des est d'ailleurs un pari de franchise, se montrer « tout entier et tout nu », sans fard. Cette exigence de véracité reste pourtant celle d'un sage tolérant, non d'un rigorisme inflexible : elle vise la bonne foi plus que l'aveu de toute vérité en toute circonstance.
Essais, I, 9, « Des menteurs » et II, 18, « Du démentir »
Lockeinférable
La tolérance de Locke repose sur l'idée que la sincère ne peut être contrainte : l'assentiment intérieur doit suivre la conviction, jamais la dissimulation ou la profession forcée. Cette exigence de véracité intérieure, jointe à sa règle d'évidentialisme, le porte vers un rigorisme de la sincérité, sans qu'il thématise pour autant une casuistique du mensonge.
Lettre sur la tolérance (la foi forcée n'est pas une foi)
Millinférable
La véracité figure parmi les règles dont l'utilité est la plus haute, car la confiance mutuelle est le fondement du bien-être social, et l'affaiblir nuit à tous. Mill tient donc le mensonge pour gravement néfaste ; mais, l'utilité restant le critère ultime, il admet de rares exceptions reconnues, ce qui le maintient nettement, sans absolutisme, du côté du rigorisme de la vérité.
L'Utilitarisme, ch. 2 (la véracité, règle d'utilité transcendante, et ses exceptions)
Arguments et objections (3)
Mensonge bienveillant permis
2Dire la vérité est un devoir, mais seulement envers ceux qui y ont droit. Quand la franchise causerait un tort injuste, protéger un innocent ou épargner une souffrance inutile peut justifier de mentir : la vérité n'est pas due au bourreau.
Explorer cette position →Machiavelexplicite
Puisque les hommes sont mauvais et ne te garderont pas leur foi, tu n'es pas tenu de garder la tienne quand elle te nuit et que les raisons qui te la firent promettre sont éteintes. Le prince doit combattre en homme par les lois et en bête par la force, et parmi les bêtes être renard pour flairer les pièges autant que lion pour effrayer les loups. Reste alors l'essentiel : non ce qu'il est, mais ce qu'il paraît, car peu de gens touchent au vrai quand la majorité s'arrête à l'apparence.
Le Prince, chap. XVIII (comment les princes doivent tenir leur parole)
Ulysseexplicite
Ulysse est le grand menteur de l'épopée, et le poème ne l'en blâme pas : il forge des « récits crétois » où il se donne une fausse identité, se déguise en mendiant pour rentrer chez lui, trompe le Cyclope comme ses hôtes. Quand le démasque, elle ne le réprimande pas mais sourit et l'aime pour cette virtuosité du , la ruse : la déesse partage son goût du mensonge habile. Sa parole sert la fin poursuivie plus qu'elle ne dit le vrai ; encore cette ruse a-t-elle sa contrepartie, quand l'orgueil le trahit et que, nommé triomphant, il nargue le Cyclope au risque de tout perdre.
Odyssée, XIII, 256-286 ; XIV, 191-359 ; XIX (les récits crétois) · Odyssée, XIII, 287-302 (Athéna admire et loue sa ruse)
Arguments et objections (3)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifMoraleL'illusion pour autrui
Taire un diagnostic, embellir une situation : décider qu'un autre vivra mieux sans une vérité, c'est juger à sa place de ce qu'elle vaut pour lui ; qui a ce droit ?
la vérité due à autruiValeur de la vérité
Chacun voit ce que tu parais, mais peu sentent ce que tu es.Machiavel · Le Prince, chap. XVIII
Il faut donc être renard pour connaître les pièges, et lion pour effrayer les loups.Machiavel · Le Prince, chap. XVIII
Ne dis jamais que tu es philosophe : sois-le.Épictète · Manuel, §46
Si les noms ne sont pas corrects, le langage n'est pas conforme à la vérité des choses ; alors les affaires ne peuvent réussir.Confucius · Entretiens, XIII, 3