Les questions

Rapport au vrai· Vérité, langage et sciencenoyaudifficulté

Place de la science

La science est-elle la seule voie d'accès valable à la connaissance ?

La science est-elle la seule voie vers le vrai, tout le reste n'étant qu'opinion, ou l'art, l'éthique, l'expérience vécue donnent-ils aussi des vérités qu'elle n'atteint pas ? En faire le seul juge écarte des pans entiers de la vie humaine ; lui refuser toute autorité particulière laisse n'importe quelle croyance se faire passer pour un savoir. Se positionner, c'est dire ce qu'on accepte comme source valable de vérité.

ScientismePluralismeépistémiqueRationalismecritique
Les pôles, et qui les tient

Scientisme

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La méthode scientifique est la forme la plus aboutie du savoir humain, appelée à remplacer les explications religieuses et métaphysiques. Toute question qui peut recevoir une réponse la recevra de la science, et d'elle seule.

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Figures associées: Comte
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Les Lumièresexplicite

Le modèle est la physique de Newton : une poignée de lois mathématiques rend raison de tout le système du monde, sans qualités occultes ni fin providentielle. Les Lumières érigent cette réussite en méthode universelle, ce que la raison expérimentale a fait pour les cieux, elle peut le faire pour la morale, la politique et la religion. Aucune autorité, tradition, coutume ou révélation, n'est soustraite à l'examen ; tout doit comparaître devant le tribunal de la raison. Ce n'est pas encore le scientisme de , qui fera de la science positive la seule connaissance, mais la science y devient le paradigme du savoir légitime et le levier de l'émancipation.

Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? · d'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie

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Baconinférable

Bien avant le positivisme, Bacon érige la connaissance de la nature par la méthode en voie royale du savoir humain, seule capable de croître et de porter des fruits, là où la tourne en rond. Il ne va pas jusqu'à congédier toute autre vérité, car il réserve à la religion un domaine propre, mais il dépouille la métaphysique des Anciens de son autorité et fait de l'enquête expérimentale l'arbitre de ce que nous pouvons légitimement tenir pour connu.

Du progrès et de la promotion des savoirs, I-II · Novum Organum, I, §79-92

Descartesinférable

Descartes pense un savoir unifié : toutes les sciences ne sont qu'une seule et même sagesse humaine, qu'il figure par l'arbre dont la métaphysique est la racine, la physique le tronc et les sciences appliquées les branches. Cette unité méthodique du savoir penche vers le scientisme, même si la racine en reste métaphysique.

Principes de la philosophie, Lettre-préface · Règles pour la direction de l'esprit, I

Millinférable

Le Système de logique entend étendre la méthode inductive des sciences de la nature aux faits moraux et sociaux, fondant une science de l'homme (les sciences morales). Cette confiance dans l'unité de la méthode scientifique et son extension au social marque une nette pente , sans pour autant nier la spécificité des phénomènes humains.

Système de logique, livre VI (de la logique des sciences morales)

Rationalismeinférable

Les mathématiques sont le modèle de toute connaissance certaine : Descartes, inventeur de la géométrie analytique, fait de l'ordre des raisons mathématiques le paradigme de la méthode, et Leibniz, co-inventeur du calcul infinitésimal, rêve d'une caractéristique universelle qui transformerait tout désaccord en calcul. La confiance dans une science déductive unifiée incline l'école vers un fort optimisme épistémique.

Descartes, Discours de la méthode, deuxième partie · Leibniz, Discours de métaphysique

Marxinférable

Marx revendique pour son analyse du capital le statut d'une science rigoureuse, opposée au socialisme utopique : il s'agit de dégager les lois objectives du mouvement de la société capitaliste. Cette confiance dans une connaissance scientifique de l'histoire et de l'économie, modèle de toute critique sérieuse, traduit une nette pente scientiste, même si Marx ne réduit pas tout savoir aux sciences de la nature.

Le Capital, livre I, préface (les lois du mouvement de la société moderne) · Manifeste du Parti communiste, ch. 3 (socialisme scientifique contre socialisme utopique)

Empirismeinférable

L'école est solidaire de la philosophie naturelle expérimentale : Bacon en fixe la méthode inductive, et Locke se dit le modeste manœuvre déblayant le terrain pour les Newton de son temps. La connaissance la plus assurée est celle qui procède de l'observation et de l'expérimentation, ce qui place l'école du côté favorable à l'autorité de la science.

Bacon, Novum Organum, livre II (l'induction) · Locke, Essai sur l'entendement humain, épître au lecteur

Charles Sanders Peirceinférable

La oppose quatre méthodes, ténacité, autorité, goût a priori, science, et ne retient que la dernière : seule la méthode scientifique soumet nos opinions à quelque chose d'extérieur capable de nous contredire, donc de nous corriger. Cette confiance dans la méthode rapproche Peirce d'un certain scientisme. Mais son faillibilisme et son refus de toute clôture le tiennent à distance d'un Comte : la science n'a pas réponse à tout d'un coup, elle est une marche indéfinie d'une communauté qui se sait corrigible, plus proche d'un rationalisme critique que d'un savoir souverain.

La fixation de la croyance (1877)

Arguments et objections (3)
ArgumentL'argument de la réussiteLe partage entre savoir et opinion tient à une épreuve indépendante de nos désirs ; or seule la méthode scientifique l'institue systématiquement, et là où elle s'applique, les désaccords se résorbent. Les « autres voies » ou bien ne disent rien de testable, ou bien ont reculé devant elle : la science est la mesure même du savoir. Voir la page
ObjectionAttaque le raisonnementLa branche sciéeL'argument pose un critère : n'est savoir que ce qui s'expose à l'épreuve des faits. Mais l'énoncé scientiste lui-même n'est pas testable ; à son propre critère, il échoue. Il présuppose en outre un monde vécu et des normes de preuve qu'il ne fonde pas. Voir la page
ObjectionAttaque la position Expérience de penséeLa chambre de MaryMary sait tout le physique de la couleur sans l'avoir vue ; en voyant le rouge, elle apprend quelque chose. Un savoir complet du physique laissait donc un reste : la science n'épuise pas le réel. Voir la page

Rationalisme critique

milieu nommé0

La science est notre connaissance la plus rigoureuse, mais elle procède par conjectures toujours exposées à la réfutation. Elle n'a pas réponse à tout et n'épuise pas le réel, sans pour autant n'être qu'un savoir parmi d'autres. Sa force est précisément d'admettre ses limites et de se corriger.

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Arguments et objections (2)
ArgumentConjectures et réfutationsAucune observation ne prouve une loi universelle, mais une seule peut la réfuter : est scientifique ce qui est réfutable. La science est ainsi un savoir faillible et non exhaustif ; contre le scientisme, des aspects du réel lui échappent et relèvent d'autres discours, dont il faut pourtant critiquer la prétention à valoir comme savoirs. Voir la page
ObjectionAttaque la positionAucune réfutation n'est pureLe rationalisme critique fait de la réfutation le cœur de la science. Mais on ne teste jamais une hypothèse isolée, et l'on peut toujours sauver une théorie en corrigeant une autre pièce ; de fait, les grandes théories tombent pour des raisons historiques autant que logiques. La démarcation nette par la réfutation est un mythe rassurant. Voir la page

Pluralisme épistémique

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Il n'existe pas de méthode unique qui garantirait la connaissance : la science elle-même progresse en violant ses propres règles. L'art, le mythe ou les savoirs traditionnels offrent des accès au réel que rien n'autorise à disqualifier d'avance.

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Figures associées: Feyerabend
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Wittgensteinexplicite

Wittgenstein n'est pas contre la science, mais contre le scientisme : l'idolâtrie de la méthode, du « progrès » et de la généralité, projetée sur la philosophie. Le philosophe qui « aspire à la généralité » et méprise le cas particulier singe la science ; or la philosophie, l'éthique, la religion sont des jeux de langage distincts, non des sciences déficientes. Il doute même que « l'âge de la science et de la technique » soit celui où l'humain trouve son sens.

Le Cahier bleu (l'ouverture, l'« aspiration à la généralité ») ; Tractatus, 6.371-6.372 · Remarques mêlées (Culture and Value)

Husserlexplicite

Husserl ne conteste pas la fécondité des sciences exactes, mais leur prétention à dire seules le réel. Depuis Galilée, la nature est traitée comme un pur tissu mathématique, et l'on oublie que ce vêtement d'idéalités recouvre le (Lebenswelt), le monde sensible, perçu, vécu, qui est le sol et la source de sens de toute théorie. L'objectivisme qui prend la mesure pour la chose même est une abstraction qui se prend pour le tout : la science présuppose toujours une expérience pré-scientifique qu'elle ne peut fonder elle-même. D'où une place de la science seconde, dérivée, qui doit être reconduite à son origine vécue plutôt qu'érigée en mesure unique du vrai.

La Crise des sciences européennes, §9 et §33-34

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Schopenhauerexplicite

L'étiologie, science des causes, explique les relations réglées entre phénomènes mais laisse entière l'énigme de leur essence intime : elle dit toujours comment, jamais quoi. La science est ainsi souveraine dans son ordre et par principe insuffisante, la métaphysique, l'art et la mystique prenant le relais là où elle s'arrête.

Le Monde comme volonté et comme représentation, §17

Le romantismeinférable

La science n'a pas le monopole du vrai : à tout ramener à la mesure et au calcul, elle manque le vivant, le singulier et le sens, que la poésie, le mythe et l'intuition saisissent mieux qu'elle. Le romantisme conteste la prétention des à ériger le savoir scientifique en modèle de toute connaissance, et réhabilite des voies d'accès au réel que la raison calculante avait disqualifiées.

Novalis, Les Disciples à Saïs · Schelling, Idées pour une philosophie de la nature

Leibnizinférable

Mathématicien, physicien et logicien de premier plan, Leibniz tient la science mécaniste pour pleinement valide dans son ordre, celui des causes efficientes. Mais elle ne saurait suffire : la physique requiert un fondement métaphysique (la force, les substances), et l'ordre des fins échappe à la seule explication mécanique. Il refuse donc le scientisme réducteur au profit d'une pluralité de niveaux d'explication accordés entre eux.

Discours de métaphysique, §17-18 (la force, au-delà de l'étendue cartésienne) · Monadologie, §79 (les deux règnes des causes efficientes et finales)

Pragmatismeinférable

Le pragmatisme érige la méthode expérimentale des sciences en modèle de toute enquête rationnelle, y compris morale et sociale, mais sans réduire toute valeur au mesurable : James défend les droits de l'expérience religieuse et morale, et Dewey refuse de tenir la science pour l'unique forme de sens. La position est donc favorable à la science tout en restant pluraliste, à distance du scientisme.

Dewey, La Quête de la certitude (1929) · James, La Volonté de croire (1897)

Rousseauinférable

Si la science accroît le savoir, elle n'est pour Rousseau ni le modèle du bien vivre ni la voie de la vertu : l'érudition et les arts naissent souvent de l'oisiveté et de la vanité, et flattent l' plus qu'ils n'élèvent l'âme. Le savoir du cœur et de la conscience importe plus que celui des académies, d'où une nette mise en cause de l'autorité que le siècle reconnaît à la science.

Rousseau, Discours sur les sciences et les arts

Arguments et objections (2)
ArgumentContre la méthodeAucun jeu de règles n'a été suivi par toute la bonne science et par elle seule ; les grandes avancées ont enfreint les canons de leur temps. Si même la science ne doit pas sa réussite à une méthode fixe, aucune ne peut être sacrée comme la seule porte du vrai, et l'art comme le vécu saisissent un réel qui échappe à la mesure. Voir la page
ObjectionAttaque la positionSi tout se vaut, rien ne se saitLe pluralisme refuse à toute méthode le privilège du vrai. Mais sans critère qui expose une prétention au démenti, on ne peut plus corriger une erreur ni trancher entre thèses rivales : l'astrologie et le charlatanisme réclament leur place, et « tout se vaut » revient à « rien ne se sait ». Voir la page
Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous15 figures · 5 courants cartographiés
Parcours qui traversent cet axe
Problèmes

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  • Descriptif Expérience de pensée
    Ce que seule l'expérience vécue donne

    Le savoir objectif, en troisième personne, saisit-il ce que c'est que de voir un rouge, de souffrir, d'aimer ? La science présuppose un monde vécu qu'elle-même ne décrit pas, et l'intuition atteint une durée que la mesure laisse échapper.

    ce qui est vécu
Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • Descriptif
    Le reste, après la science

    La science dit le comment, jamais le pourquoi ni ce qui vaut : elle pourrait répondre à toutes ses questions possibles sans avoir même effleuré ce qui donne son sens à une vie. Reste-t-il des vérités, sur le sens ou sur le bien, hors de sa portée ?

    les questions de la vie
  • Descriptif
    Expliquer, ou comprendre ?

    Étudier l'homme, l'histoire, une société, est-ce chercher des causes comme en physique, ou comprendre de l'intérieur un sens et des intentions ? Une seule méthode pour tous les objets, ou d'autres savoirs pour ce qui ne se réduit pas à un mécanisme ?

    les affaires humaines
  • Descriptif
    L'art dit-il le vrai ?

    La tragédie, le roman, le poème découvrent-ils, sur la condition humaine, des vérités qu'aucun énoncé scientifique ne saurait formuler, ou n'offrent-ils qu'un agrément sans valeur de connaissance ?

    l'œuvre d'art
  • Descriptif
    Le scientisme se réfute-t-il lui-même ?

    « Seule la science donne du savoir » : mais cet énoncé n'est lui-même pas scientifique, c'est une thèse philosophique sur la science. En prétendant tout fonder sur elle, ne se scie-t-il pas la branche ?

    la thèse scientiste elle-même
  • Descriptif
    Qu'est-ce qui fait une science ?

    Qu'est-ce qui sépare une science d'une croyance qui s'en donne les apparences, l'astrologie ou une doctrine que rien ne pourrait démentir ? Sa capacité à s'exposer au démenti des faits, ou faut-il un autre critère, à supposer même qu'une frontière nette existe ?

    une théorie

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    Foi et raison

    La foi religieuse, l'expérience mystique donnent-elles un accès au réel que la science ne saurait juger, ou relèvent-elles d'une croyance qui n'a rien d'un savoir ?

    la foi, l'expérience mystique
  • Descriptif
    Le vrai, ou l'utile ?

    Les théories scientifiques décrivent-elles la réalité telle qu'elle est, jusqu'aux entités qu'on ne voit pas, ou ne sont-elles que des instruments commodes pour prévoir et agir ?

    une théorie scientifique
  • Descriptif
    La philosophie et les sciences

    La philosophie est-elle une proto-science que les sciences détrônent à mesure qu'elles mûrissent, ou pose-t-elle des questions, sur les valeurs, le sens, ses propres présupposés, qu'aucune science ne peut trancher ?

    philosophie et sciencesLe but de la philosophie
  • Descriptif
    Science ou pseudo-science ?

    Qu'est-ce qui sépare une science d'une doctrine qui en prend les airs, l'astrologie, une théorie que rien ne pourrait démentir ? La question de la démarcation prolonge celle de la méthode.

    une doctrine qui se dit scientifiqueMéthode scientifique

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Citations
Le vêtement d'idées des sciences mathématiques fait prendre pour l'être vrai ce qui n'est qu'une méthode.
Husserl · La Crise des sciences européennes, §9

Voir dans les citations

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est la devise des Lumières.
Kant · Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?

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