Les questions

Rapport au vrai· Vérité, langage et sciencedifficulté

Statut du savoir

La science décrit-elle le monde tel qu'il est, ou construit-elle ses propres objets ?

Les théories scientifiques dévoilent-elles le réel tel qu'il est, ou sont-elles des constructions utiles, marquées par nos concepts et notre histoire ? Si elles disent le vrai, la science tranche au-dessus des opinions ; si elles construisent, son autorité n'est qu'un point de vue parmi d'autres. Se positionner, c'est dire ce qu'on peut vraiment attendre du savoir scientifique.

RéalismescientifiqueConstructivisme
Les pôles, et qui les tient

Réalisme scientifique

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Les théories scientifiques qui réussissent décrivent, au moins approximativement, une réalité qui existe indépendamment de nous. Le progrès des sciences nous rapproche de la vérité sur la structure du monde.

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Figures associées: Popper · Putnam
Qui se tient ici
Descartesexplicite

Les idées claires et distinctes atteignent le réel tel qu'il est : garanties par la véracité d'un Dieu non trompeur, elles ne sont pas des constructions de l'esprit mais l'appréhension vraie de la nature des choses, comme l'étendue géométrique du monde matériel. C'est un réalisme scientifique fort, fondé en métaphysique.

Méditations métaphysiques, V et VI · Principes de la philosophie, I, art. 45 et II, art. 4

Charles Sanders Peirceexplicite

Le réel, pour Peirce, est ce dont les caractères sont indépendants de ce que vous ou moi pouvons en penser : ma fantaisie n'y change rien, il s'impose à l'enquête. Ce réalisme scientifique est le pendant de sa définition de la vérité, car l'opinion finale vers laquelle l'enquête converge n'est contraignante que parce qu'un réel extérieur la force. Il s'écarte ainsi de tout constructivisme qui ferait du vrai une affaire de paradigme ou de consensus arbitraire : le consensus des enquêteurs n'est pas la cause de la vérité mais son symptôme, l'effet d'une réalité qui contraint tout esprit suffisamment patient à se rendre. Peirce se dit même réaliste au sens médiéval, tenant pour réelles les lois et les généralités, non les seuls individus.

Comment rendre nos idées claires (1878) · La fixation de la croyance (1877)

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Rationalismeinférable

L'école est résolument réaliste sur le savoir : la raison ne construit pas son objet, elle atteint l'ordre réel des choses tel qu'il est en soi. L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses, écrit Spinoza, l'idée vraie s'accordant avec son idéat. Les idées claires et distinctes de Descartes saisissent l'essence réelle des choses, et l'ordre intelligible des monades chez Leibniz est l'architecture même du réel : connaître, c'est lire la structure du monde, non la fabriquer.

Spinoza, Éthique, II, proposition 7 · Descartes, Méditations métaphysiques, V · Leibniz, Monadologie, §§ 56-62

Baconinférable

Si la méthode vaut la peine d'être réformée, c'est qu'il existe, au fond des phénomènes, des formes et des lois réelles à découvrir, et non à inventer. Toute la réforme baconienne suppose une nature ordonnée, indépendante de notre esprit, dont la connaissance droite épouse la structure ; la connaissance se mesure d'ailleurs à son pouvoir opératoire sur les choses, garant qu'elle a bien saisi le réel et non une fiction de l'esprit.

Novum Organum, II, §1-4 (la doctrine des formes)

Les Lumièresinférable

La confiance newtonienne porte une thèse réaliste : les lois de la nature ne sont pas des conventions commodes mais la structure réelle d'un monde ordonné, que la raison déchiffre sans la construire. Connaître, c'est lever le voile des préjugés et des apparences pour atteindre les choses telles qu'elles sont ; l'erreur tient à l'ignorance et à l'imposture, non à une relativité constitutive du savoir. Cet objectivisme fonde l'autorité que les Lumières reconnaissent à la science contre les opinions et les traditions.

d'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie · Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton

Empirismeinférable

L'empirisme conçoit la science comme un savoir des régularités observables plutôt que de la nature intime des choses : Locke juge l'essence réelle des corps hors de notre portée et n'accorde qu'une essence nominale, forgée par l'esprit, aux espèces que nous classons. Berkeley, troisième grande figure de l'école, radicalise ce primat de l'expérience jusqu'à l'idéalisme : pour lui, esse est percipi, être, c'est être perçu, et les corps ne sont que des collections d'idées sensibles, ce qui congédie la matière inintelligible sans menacer la science des phénomènes. La position penche vers un réalisme sobre, attaché à l'expérience, sans prétendre saisir les essences.

Locke, Essai sur l'entendement humain, III, 6 et IV, 3 (essence réelle et nominale) · Berkeley, Principes de la connaissance humaine, §3 et §9 (esse est percipi, contre la matière) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section IV

Lockeinférable

Locke distingue l'essence réelle d'une chose (sa constitution interne, inconnue de nous) et son essence nominale (l'idée abstraite que nous formons à partir des qualités observables, par laquelle nous la classons). Les genres et espèces sont ainsi en partie l'ouvrage de l'entendement ; mais Locke maintient une réalité indépendante des qualités premières des corps, ce qui ancre sa position du côté d'un prudent plutôt que d'un constructivisme assumé.

Essai sur l'entendement humain, III, ch. 3 et ch. 6 (essence réelle et essence nominale) · Essai sur l'entendement humain, II, ch. 8 (qualités premières et secondes)

Constructivisme

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Le savoir est une construction historique et sociale : les paradigmes, les institutions et les rapports de pouvoir façonnent ce qui compte comme vrai à une époque donnée. La science ne reflète pas le monde, elle l'organise selon ses propres cadres.

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Figures associées: Kuhn · Foucault
Qui se tient ici
Marxexplicite

Les idées dominantes d'une époque sont les idées de la classe dominante : la pensée juridique, morale et religieuse est une idéologie, un reflet inversé des rapports de production qui masque les intérêts de classe sous l'apparence de vérités universelles. Le savoir social est donc largement construit par les positions matérielles, d'où une nette pente , même si Marx revendique pour sa propre analyse une scientificité.

L'Idéologie allemande, I (les idées dominantes sont les idées de la classe dominante) · Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (base et superstructure)

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Nāgārjunainférable

Aucune description ne saisit une réalité dotée de , puisqu'il n'y en a pas : les catégories et les distinctions du savoir relèvent de la vérité conventionnelle, des constructions dépendantes et utiles, jamais le reflet d'essences en soi. Nos énoncés ordonnent un monde plutôt qu'ils ne reflètent des structures indépendantes : c'est un constructivisme épistémique marqué, au plan conventionnel.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), XXIV, 8-10 (les deux vérités) · Vigrahavyāvartanī (Réfutation des objections), sur les moyens de connaissance (pramāṇa)

Pragmatismeinférable

L'enquête, pour Dewey, ne reflète pas passivement un objet préexistant : elle transforme une situation indéterminée en une situation déterminée, et façonne ainsi ses propres objets de connaissance. Le savoir est une construction active, instrumentale, située dans une pratique, plutôt que le décalque d'une réalité indépendante. La tendance est constructiviste, sans nier toute résistance du réel.

Dewey, Logique : la théorie de l'enquête (1938) · Dewey, La Quête de la certitude (1929)

George Berkeleyinférable

Dans le De Motu, Berkeley anticipe l' scientifique : la force, l'attraction, l'espace absolu de la mécanique de Newton ne sont pas des réalités cachées que la physique découvrirait, mais des termes commodes, des fictions de calcul qui permettent de prévoir et d'ordonner les phénomènes. Le physicien ne dévoile pas des causes réelles, il établit des règles d'usage entre des signes. Cette défiance envers la prétention de la science à décrire une structure du monde indépendante de l'esprit l'éloigne du réalisme scientifique, sans relever pour autant d'un constructivisme social : c'est l'idéalisme qui en commande la coloration.

De Motu (Du mouvement), §§1-6 et 35-42

Scepticismeinférable

Une même chose paraît autrement selon l'animal qui la perçoit, l'organe, l'état du sujet, la distance, le mélange ou la coutume : tel est le constat que les dix tropes d'Énésidème recensent et ordonnent. Or, pour départager ces apparences inconciliables et dire laquelle livre la chose réelle, il faudrait un point de vue absolu, hors de toute condition d'apparition, dont nul ne dispose. Le trope mord donc précisément là où le prétend décrire les natures en soi : on ne saisit jamais que du relatif, ce qui réduit toute assertion sur l'essence à l'.

Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 36-163 · Diogène Laërce, Vies, IX, 79-88

Marxismeinférable

La théorie de l'idéologie soutient que les idées dominantes d'une époque sont les idées de la classe dominante : la conscience est socialement située et tend à travestir les rapports réels. Le savoir n'est pas une pure contemplation neutre mais est façonné par les intérêts de classe, ce qui rapproche le marxisme d'un constructivisme social, sans renoncer à une vérité dévoilée par la critique.

Marx et Engels, L'Idéologie allemande (1845-1846)

Phénoménologieinférable

Le point d'appui est l'intentionnalité reprise de : toute conscience est conscience de quelque chose, jamais un contenu clos sur lui-même. Il s'ensuit qu'on ne peut séparer l'objet de l'acte qui le vise : le sens et l'objectivité ne sont pas des faits bruts déposés dans la nature, ils se constituent dans ce rapport. La cible est le naturalisme objectiviste, qui prend le monde pour un en-soi indépendant de toute conscience et oublie qu'il l'a lui-même posé. Husserl montre ainsi que les idéalités scientifiques s'enracinent dans le monde de la vie (Lebenswelt), oublié comme leur sol ; Merleau-Ponty rappelle que la science est une expression seconde du monde perçu. La position penche vers le constructivisme, sans verser dans le relativisme.

Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1936) · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945), avant-propos

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Problèmes

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  • Descriptif
    Le vrai, ou l'utile ?

    Les théories scientifiques décrivent-elles la réalité telle qu'elle est, jusqu'aux entités qu'on ne voit pas, ou ne sont-elles que des instruments commodes pour prévoir et agir ?

    une théorie scientifiquePlace de la science
  • Descriptif
    Y a-t-il des faits bruts ?

    La science est censée partir des faits, neutres et donnés. Mais observe-t-on jamais un fait pur ? Ce qu'on remarque, ce qu'on tient pour un résultat, dépend déjà des attentes, des instruments et de la théorie qu'on a en tête : deux savants devant le même ciel n'y voient pas la même chose. Si l'observation est toujours orientée, sur quoi la science prend-elle appui ?

    l'observationMéthode scientifique
  • Descriptif
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    La méthode qui éprouve les lois de la nature vaut-elle pour l'histoire, la société, l'esprit ? Expliquer par des causes, comme en physique, ou comprendre du dedans des significations, comme le veulent Dilthey et Weber : les sciences humaines ont-elles leur logique propre, ou une seule méthode gouverne-t-elle tout savoir ?

    les sciences de l'esprit et de la sociétéMéthode scientifique
  • Descriptif
    La science telle qu'elle se fait

    La logique des philosophes décrit-elle ce que font vraiment les laboratoires, la discussion, le consensus, la revue par les pairs, la construction de modèles et les simulations ? Ou la méthode réelle est-elle d'abord une pratique sociale, que la reconstruction logique idéalise après coup ?

    le travail réel des laboratoiresMéthode scientifique

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Citations
L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses.
Spinoza · Éthique, II, proposition 7

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Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes.
Marx · L'Idéologie allemande

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