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Rapport au vrai· Vérité, langage et science

Scientisme

Axe: Place de la scienceLa science est-elle la seule voie d'accès valable à la connaissance ?

La méthode scientifique est la forme la plus aboutie du savoir humain, appelée à remplacer les explications religieuses et métaphysiques. Toute question qui peut recevoir une réponse la recevra de la science, et d'elle seule.

Qui défend cette position

Courants 3

Les Lumièresexplicite

Le modèle est la physique de Newton : une poignée de lois mathématiques rend raison de tout le système du monde, sans qualités occultes ni fin providentielle. Les Lumières érigent cette réussite en méthode universelle, ce que la raison expérimentale a fait pour les cieux, elle peut le faire pour la morale, la politique et la religion. Aucune autorité, tradition, coutume ou révélation, n'est soustraite à l'examen ; tout doit comparaître devant le tribunal de la raison. Ce n'est pas encore le scientisme de , qui fera de la science positive la seule connaissance, mais la science y devient le paradigme du savoir légitime et le levier de l'émancipation.

Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? · d'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie

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Rationalismeinférable

Les mathématiques sont le modèle de toute connaissance certaine : Descartes, inventeur de la géométrie analytique, fait de l'ordre des raisons mathématiques le paradigme de la méthode, et Leibniz, co-inventeur du calcul infinitésimal, rêve d'une caractéristique universelle qui transformerait tout désaccord en calcul. La confiance dans une science déductive unifiée incline l'école vers un fort optimisme épistémique.

Descartes, Discours de la méthode, deuxième partie · Leibniz, Discours de métaphysique

Empirismeinférable

L'école est solidaire de la philosophie naturelle expérimentale : Bacon en fixe la méthode inductive, et Locke se dit le modeste manœuvre déblayant le terrain pour les Newton de son temps. La connaissance la plus assurée est celle qui procède de l'observation et de l'expérimentation, ce qui place l'école du côté favorable à l'autorité de la science.

Bacon, Novum Organum, livre II (l'induction) · Locke, Essai sur l'entendement humain, épître au lecteur

Philosophes 5

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Baconinférable

Bien avant le positivisme, Bacon érige la connaissance de la nature par la méthode en voie royale du savoir humain, seule capable de croître et de porter des fruits, là où la tourne en rond. Il ne va pas jusqu'à congédier toute autre vérité, car il réserve à la religion un domaine propre, mais il dépouille la métaphysique des Anciens de son autorité et fait de l'enquête expérimentale l'arbitre de ce que nous pouvons légitimement tenir pour connu.

Du progrès et de la promotion des savoirs, I-II · Novum Organum, I, §79-92

Descartesinférable

Descartes pense un savoir unifié : toutes les sciences ne sont qu'une seule et même sagesse humaine, qu'il figure par l'arbre dont la métaphysique est la racine, la physique le tronc et les sciences appliquées les branches. Cette unité méthodique du savoir penche vers le scientisme, même si la racine en reste métaphysique.

Principes de la philosophie, Lettre-préface · Règles pour la direction de l'esprit, I

Millinférable

Le Système de logique entend étendre la méthode inductive des sciences de la nature aux faits moraux et sociaux, fondant une science de l'homme (les sciences morales). Cette confiance dans l'unité de la méthode scientifique et son extension au social marque une nette pente , sans pour autant nier la spécificité des phénomènes humains.

Système de logique, livre VI (de la logique des sciences morales)

Marxinférable

Marx revendique pour son analyse du capital le statut d'une science rigoureuse, opposée au socialisme utopique : il s'agit de dégager les lois objectives du mouvement de la société capitaliste. Cette confiance dans une connaissance scientifique de l'histoire et de l'économie, modèle de toute critique sérieuse, traduit une nette pente scientiste, même si Marx ne réduit pas tout savoir aux sciences de la nature.

Le Capital, livre I, préface (les lois du mouvement de la société moderne) · Manifeste du Parti communiste, ch. 3 (socialisme scientifique contre socialisme utopique)

Charles Sanders Peirceinférable

La oppose quatre méthodes, ténacité, autorité, goût a priori, science, et ne retient que la dernière : seule la méthode scientifique soumet nos opinions à quelque chose d'extérieur capable de nous contredire, donc de nous corriger. Cette confiance dans la méthode rapproche Peirce d'un certain scientisme. Mais son faillibilisme et son refus de toute clôture le tiennent à distance d'un Comte : la science n'a pas réponse à tout d'un coup, elle est une marche indéfinie d'une communauté qui se sait corrigible, plus proche d'un rationalisme critique que d'un savoir souverain.

La fixation de la croyance (1877)

Arguments et objections
ArgumentL'argument de la réussiteLe partage entre savoir et opinion tient à une épreuve indépendante de nos désirs ; or seule la méthode scientifique l'institue systématiquement, et là où elle s'applique, les désaccords se résorbent. Les « autres voies » ou bien ne disent rien de testable, ou bien ont reculé devant elle : la science est la mesure même du savoir.
  1. Le partage entre savoir et simple opinion tient à un point : un savoir peut être corrigé par autre chose que nos désirs, par une épreuve indépendante de qui le tient.
  2. Or aucune démarche n'institue cette épreuve aussi systématiquement que la méthode scientifique : elle expose ses énoncés à l'expérience publique et rejette ce qui échoue. Là où elle s'applique, les désaccords se résorbent et les prédictions réussissent, comme aucune théologie ni métaphysique n'y est parvenue.
  3. Les prétendues « autres voies » — intuition, révélation, tradition — ou bien ne disent rien qu'une épreuve puisse trancher, ou bien, quand elles le font, ont toujours fini par reculer devant la science : les astres, la maladie, l'esprit.

Donc Donc la science n'est pas une source parmi d'autres mais la mesure même du savoir : toute question qui admet une réponse finira par recevoir la sienne.

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ObjectionAttaque le raisonnementLa branche sciéeL'argument pose un critère : n'est savoir que ce qui s'expose à l'épreuve des faits. Mais l'énoncé scientiste lui-même n'est pas testable ; à son propre critère, il échoue. Il présuppose en outre un monde vécu et des normes de preuve qu'il ne fonde pas.
  1. L'argument pose un critère : n'est un savoir que ce qui s'expose à l'épreuve publique des faits.
  2. Mais l'énoncé « seule la science donne du savoir » n'est lui-même ni une observation ni une théorie testable : c'est une thèse philosophique sur la science.
  3. À son propre critère, il échoue donc : il faudrait le ranger parmi les « opinions » qu'il prétend disqualifier. Il présuppose en outre un monde vécu, des sujets, des normes de preuve, que la science suppose sans les fonder.

Donc Donc le scientisme se scie la branche : le poser, c'est déjà faire une philosophie que sa propre règle interdit, donc reconnaître un savoir qui n'est pas de la science.

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ObjectionAttaque la position Expérience de penséeLa chambre de MaryMary sait tout le physique de la couleur sans l'avoir vue ; en voyant le rouge, elle apprend quelque chose. Un savoir complet du physique laissait donc un reste : la science n'épuise pas le réel.
  1. Mary sait tout ce que la science physique dit de la couleur, mais n'a jamais rien vu qu'en noir et blanc.
  2. Le jour où elle sort et voit une rose rouge, elle apprend quelque chose de neuf : ce que c'est que de voir le rouge, qu'aucun manuel ne contenait.
  3. Il existe donc des vérités qu'un savoir complet du physique laissait échapper : le réel déborde ce que la science, si aboutie soit-elle, peut mettre en énoncés.

Donc Donc la science n'épuise pas le réel : contre le scientisme, l'expérience vécue en première personne y donne un accès propre, irréductible au savoir objectif.

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Fondements et implications
↑ Ce qui la fondeScientisme — Place de la science=ScientismePlace de la science
Descriptif
Empirisme — Source de la connaissance=EmpirismeSource de la connaissance
Descriptif
Techno-optimisme — Rapport à la technique!Techno-optimismeRapport à la technique
Prescriptif
↓ Ce qu'elle implique

Ce qui la fonde

Source de la connaissance

Si seule l'expérience contrôlée donne un savoir véritable, alors la science devient la seule voie d'accès légitime à la connaissance, et les explications religieuses ou métaphysiques ne sont que des étapes dépassées. L'empirisme nourrit le scientisme : Comte fait de l'état positif le terme de l'évolution de l'esprit humain.

Ce qu'elle implique

Rapport à la technique

Si la science est la forme la plus haute du savoir, appelée à résoudre les problèmes humains, alors la technique qui en découle est le grand levier du progrès. Le scientisme fonde le techno-optimisme : de Bacon à Comte, on attend du savoir appliqué qu'il recule le besoin et la souffrance, et l'on tient ses revers pour des défis appelant plus de technique encore.

Pratiques
Par quelle méthode est-ce que je tiens cette croyance ?RègleAttestée · Peirce

Demandez-vous non pas si votre croyance est vraie, mais par quelle méthode vous la tenez.

Dans « Comment se fixe la croyance », distingue quatre façons d'arrêter le doute : la ténacité (je m'accroche à ce que je crois déjà), l'autorité (je le crois parce qu'on me l'a dit), l'a priori (je le crois parce que cela me paraît raisonnable, conforme à mon goût) et la méthode scientifique (je le crois parce qu'il répond à des faits publics qui pourraient le corriger). Cette règle ne vous donne pas une certitude immédiate : elle vous fait remarquer comment vous tenez réellement une croyance, et vous invite à la déplacer vers la dernière méthode, la seule qui se soumet à un contrôle commun et reste ouverte à la révision.

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Penser par soi-même : passer l'opinion reçue au crible de la raisonRègleInspirée de Les Lumières

Sapere aude : aie le courage de te servir de ton propre entendement.

« Sapere aude », ose savoir : pour , les sont la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, cette paresse qui nous fait préférer le guide tout fait à notre propre jugement. La pratique consiste à ne pas accepter une affirmation sur la seule autorité de la tradition, du nombre ou d'un expert, mais à demander les raisons et les preuves qui la soutiennent. Submergés d'informations et d'avis péremptoires, nous en avons plus besoin que jamais : penser par soi-même n'est pas tout savoir, c'est refuser de déléguer son jugement.

Quand quand on vous présente une affirmation comme allant de soi, au nom de la tradition, de l'autorité ou de ce que « tout le monde sait »

  1. Repérez l'autorité invoquée : qui ou quoi vous demande d'y croire, et à quel titre ? La coutume, un chiffre, un nom prestigieux, l'évidence supposée ?
  2. Mettez l'autorité de côté un instant et demandez : quelles raisons, quelles preuves soutiendraient cette affirmation si personne ne la garantissait ?
  3. Cherchez ce qui pourrait la démentir, et si vous sauriez le reconnaître. Une affirmation qu'aucun fait ne pourrait contredire en dit long.
  4. Concluez à hauteur de vos raisons : adhésion, doute ou suspension. Vous pouvez suivre un expert, mais sachez alors que c'est un choix, et lequel.

Incarné par fit du Selbstdenken, penser par soi-même, la maxime même des Lumières et la première règle d'un entendement sans tutelle.

Inspirée de Les Lumières

Penser par soi-même n'est pas tout rejeter par esprit de contradiction, ni croire qu'une opinion en vaut une autre. Se servir de sa raison, c'est aussi reconnaître une preuve solide et un savoir mieux établi que le sien : l'autonomie du jugement n'est pas le caprice.

Problèmes
  • Descriptif
    Le reste, après la science

    La science dit le comment, jamais le pourquoi ni ce qui vaut : elle pourrait répondre à toutes ses questions possibles sans avoir même effleuré ce qui donne son sens à une vie. Reste-t-il des vérités, sur le sens ou sur le bien, hors de sa portée ?

    les questions de la vie
  • Descriptif
    Expliquer, ou comprendre ?

    Étudier l'homme, l'histoire, une société, est-ce chercher des causes comme en physique, ou comprendre de l'intérieur un sens et des intentions ? Une seule méthode pour tous les objets, ou d'autres savoirs pour ce qui ne se réduit pas à un mécanisme ?

    les affaires humaines
  • Descriptif
    Le scientisme se réfute-t-il lui-même ?

    « Seule la science donne du savoir » : mais cet énoncé n'est lui-même pas scientifique, c'est une thèse philosophique sur la science. En prétendant tout fonder sur elle, ne se scie-t-il pas la branche ?

    la thèse scientiste elle-même
  • Descriptif
    Qu'est-ce qui fait une science ?

    Qu'est-ce qui sépare une science d'une croyance qui s'en donne les apparences, l'astrologie ou une doctrine que rien ne pourrait démentir ? Sa capacité à s'exposer au démenti des faits, ou faut-il un autre critère, à supposer même qu'une frontière nette existe ?

    une théorie
  • Descriptif
    Le vrai, ou l'utile ?

    Les théories scientifiques décrivent-elles la réalité telle qu'elle est, jusqu'aux entités qu'on ne voit pas, ou ne sont-elles que des instruments commodes pour prévoir et agir ?

    une théorie scientifique