Les questions

Rapport au monde· Philosophie de la religiondifficulté

Foi et raison

Quel rapport la foi entretient-elle avec la raison : accord, conflit ou indifférence ?

Peut-on croire et raisonner sans trahir l'un ou l'autre ? Les forcer à s'accorder risque de tordre les deux, les déclarer ennemis oblige à choisir son camp, les séparer les protège mais rend la foi muette devant le savoir. Se positionner, c'est dire quelle place une conviction religieuse peut tenir pour qui veut aussi penser librement.

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Les pôles, et qui les tient

Fidéisme

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La foi échappe à la raison : Dieu se rencontre par le cœur, l'engagement ou le saut, non par la démonstration. Vouloir prouver la foi, c'est méconnaître sa nature, qui commence là où le calcul s'arrête.

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Figures associées: Pascal · Kierkegaard
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Michel de Montaigneexplicite

Le ressort de l' est d'un paradoxal : en ruinant les prétentions de la raison à prouver quoi que ce soit de Dieu, Montaigne ne détruit pas la foi mais lui ôte ses faux appuis. Une raison incapable d'atteindre la moindre certitude ne saurait fonder la religion, qui ne peut donc tenir que de la grâce et de l'autorité, non de la démonstration. Loin d'opposer foi et raison dans un conflit, il les sépare en les hiérarchisant, la faiblesse même de la raison servant d'argument à la soumission croyante.

Essais, II, 12, « Apologie de Raimond Sebond »

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Wittgensteininférable

La croyance religieuse n'est pas une hypothèse rivale de la science : le croyant et l'incroyant sont « sur un tout autre plan ». C'est une image qui règle toute une vie, un engagement inconditionnel, non une conclusion tirée de preuves. D'où une position à la fois fidéiste (la foi comme engagement, non comme démonstration) et de domaines séparés (un autre plan que le factuel). Le « fidéisme wittgensteinien » est d'ailleurs une étiquette de ses critiques, non de lui.

Leçons sur la croyance religieuse (1938) ; Remarques mêlées

Rousseauinférable

La foi du vicaire ne repose ni sur l'autorité de l'Église ni sur une démonstration, mais sur le sentiment intérieur : c'est le cœur qui atteste Dieu là où la raison hésite. Cette religion de la conscience, à mi-chemin du fidéisme et d'une harmonie de la foi et de la raison naturelle, annonce le sentiment religieux des romantiques et de .

Rousseau, Émile, Profession de foi du vicaire savoyard

Harmonie

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Foi et raison ne peuvent se contredire, car elles procèdent de la même source de vérité. La raison peut établir certaines vérités sur Dieu, et la foi achève ce que la raison commence.

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Figures associées: Thomas d'Aquin
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Leibnizexplicite

Le sous-titre des Essais de théodicée annonce le programme : montrer la conformité de la foi avec la raison. Pour Leibniz, foi et raison ne peuvent jamais se contredire, puisqu'elles ont le même auteur ; la raison peut éclairer les mystères sans les épuiser, et défendre la religion contre ses détracteurs. C'est l' au sens propre, contre tout fidéisme comme contre tout conflit.

Essais de théodicée, Discours préliminaire de la conformité de la foi avec la raison

Thomas d'Aquinexplicite

La raison et la foi peuvent-elles se contredire ? Thomas répond non, et son argument tient à une thèse sur leur source commune : un même Dieu est l'auteur de la nature, qui donne à la raison ses lumières, et de la Révélation ; une vérité ne saurait donc en démentir une autre. Contre l'averroïsme de la double vérité, qui réservait à la philosophie un domaine indépendant, il distingue sans les opposer : la raison établit par elle-même les préambules de la foi (l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme), tandis que les mystères proprement révélés, comme la Trinité, la surpassent sans la contredire. Là où un argument paraît réfuter la foi, c'est qu'il est mal conduit, et la philosophie elle-même peut en montrer le défaut.

Somme contre les Gentils, I, 3-9 · Somme théologique, Ia, q. 1, a. 8

Hegelexplicite

Foi et raison ne s'opposent pas : religion et philosophie ont le même objet, le vrai, mais sous deux formes. La religion le saisit en représentations (Vorstellung), récits et images ; la philosophie le pense dans le concept (Begriff). La philosophie ne détruit donc pas la religion : elle en relève le contenu à sa forme la plus haute.

Encyclopédie des sciences philosophiques, §573 · Leçons sur la philosophie de la religion (Leçons)

Descartesexplicite

Dédiant ses Méditations à la Sorbonne, Descartes soutient que l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, vérités de foi, peuvent être démontrées par la raison naturelle. Foi et raison s'accordent donc : loin de se contredire, la philosophie vient confirmer et fonder rationnellement les enseignements de la religion.

Méditations métaphysiques, Épître dédicatoire à la Sorbonne · Discours de la méthode, IV

Lockeexplicite

Pour Locke la foi et la raison ne s'opposent pas : le christianisme est raisonnable, et la raison est le dernier juge de ce qui peut compter comme révélation divine. La foi ne contredit jamais les vérités claires de la raison, mais lui ajoute des vérités au-delà de sa portée, qu'elle authentifie : une harmonie avec une part de domaines distincts (le magistrat ne juge pas le salut, la révélation ne renverse pas l'évidence).

Le Christianisme raisonnable (1695) · Essai sur l'entendement humain, IV, ch. 18 (foi et raison, et leurs limites respectives)

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Platoninférable

Le divin n'est pas l'objet d'une foi opposée à la raison mais se saisit par l'intellect : le Bien et les Idées tiennent lieu de principe divin, et les entendent démontrer rationnellement l'existence des dieux. Les mythes (caverne, Er, attelage) ne contredisent pas le logos mais le prolongent là où la démonstration s'arrête, dans une continuité du religieux et du rationnel.

Lois, X, 893b-899d · République, VII, 517b-c

George Berkeleyinférable

Évêque autant que philosophe, Berkeley ne voit aucune opposition entre la raison bien conduite et la foi : son immatérialisme se présente comme une démonstration rationnelle qui débouche sur l'existence de Dieu et défend la religion contre les libres penseurs. La raison, loin de menacer la foi, en serait l'alliée naturelle dès qu'on l'a délivrée de la matière, mère du scepticisme et de l'irréligion. Cette confiance dans l'accord de la raison et de la révélation le range du côté de l'harmonie, dans la lignée d'un , plutôt que du fidéisme du saut.

Trois dialogues entre Hylas et Philonous, Préface · Principes de la connaissance humaine, §§133-156

Kantexplicite

La raison théorique ne peut ni prouver ni réfuter Dieu, mais la raison pratique postule une foi rationnelle accordée à la morale. Foi et savoir occupent ainsi des domaines distincts, tout en s'harmonisant sous le primat du pratique, avec une nuance fidéiste car la foi reste affaire de besoin de la raison, non de preuve.

Critique de la raison pure, Préface de la seconde édition (B XXX) · La religion dans les limites de la simple raison

Conflit

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Foi et raison sont en opposition : croire sans preuve suffisante, c'est renoncer à l'exigence rationnelle. L'examen critique des croyances religieuses conduit à les rejeter ou, au minimum, à les suspendre.

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Figures associées: Russell
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Camusexplicite

La raison qui a reconnu contracte une dette de lucidité : elle ne peut, sans se contredire, faire de son propre échec à trouver un sens la preuve d'un sens caché. C'est l'objection de Camus aux penseurs religieux de l'existence, et : ils décrivent admirablement l'absurde, puis le divinisent, érigeant le scandale de la raison en raison de croire. Ce saut hors de l'évidence est une démission, non une solution. Foi et raison sont donc ici en conflit ouvert : la première n'apaise l'angoisse qu'en escamotant ce que la seconde a vu, et seule une raison qui consent à ses propres limites, sans les combler par , reste honnête.

Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le suicide philosophique »

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Schopenhauerinférable

La religion est la « métaphysique du peuple » : vraie sous le voile de l'allégorie, fausse prise à la lettre, elle dit en images ce que la philosophie pense en concepts. Foi et savoir ne peuvent loger de bonne foi dans une même tête, mais le besoin métaphysique qui les nourrit l'un et l'autre est indéracinable.

Parerga et Paralipomena, t. II, « Sur la religion, un dialogue »

Humeinférable

Hume oppose la croyance religieuse à l' : aucune religion fondée sur la raison ne tient, la foi excède toujours l'évidence disponible (d'où une pointe ironique de fidéisme quand il conclut que seul un miracle continu, la foi, fait croire au christianisme). De fait, la croyance religieuse relève d'un autre registre que la connaissance, et là où elle prétend démontrer (théologie naturelle), elle entre en conflit avec une raison rigoureuse.

Enquête sur l'entendement humain, sect. X, conclusion (sur la foi) · Dialogues sur la religion naturelle, partie XII

Les Lumièresexplicite

Sur la religion, le courant fait front commun là même où il diverge sur Dieu : la raison, non la révélation ni l'Église, est juge en dernière instance. Beaucoup tiennent la religion révélée pour incompatible avec elle, mêlée de superstition et de fanatisme : c'est l'« Infâme » que veut « écraser ». D'autres lui substituent une religion naturelle, ou , accordée à la raison : un Dieu horloger sans miracles ni clergé. De ce primat découle l'exigence majeure de , et la séparation du civil et du religieux : montre que nul ne peut être contraint de croire, et que le salut ne regarde pas l'État.

Voltaire, Traité sur la tolérance · Locke, Lettre sur la tolérance

Domaines séparés

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Science et religion répondent à des questions différentes : l'une décrit les faits, l'autre traite du sens et des valeurs. Tant que chacune reste sur son terrain, il n'y a ni conflit ni concurrence.

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Figures associées: Gould
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Baconinférable

Bacon sépare nettement les deux livres où Dieu se lit, celui des Écritures et celui de la nature : la science doit s'en tenir aux causes secondes et ne rien emprunter à la théologie, qui de son côté relève de la foi et de la révélation, non de la preuve. Confondre les deux gâte l'une et l'autre, comme le firent les scolastiques. Il garde donc à la religion son domaine propre, intact mais distinct, ce qui le situe du côté des domaines séparés plutôt que de l'harmonie thomiste.

Du progrès et de la promotion des savoirs, II · Novum Organum, I, §65 et §89

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Problèmes

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Aller plus loin

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    L'expérience du divin

    Croire en Dieu, est-ce le conclure d'arguments, ou s'en remettre à une expérience intérieure tenue pour une rencontre directe, qui se passerait de preuve ?

    DieuExistence de Dieu
  • Descriptif
    Croire un miracle

    Un témoignage peut-il rendre croyable un événement qui contredit le cours régulier de la nature, ou est-il toujours plus probable que le témoin se trompe ?

    un miracleExistence de Dieu
  • PrescriptifÉpistémique
    Faut-il des preuves pour croire ?

    N'a-t-on le droit de croire que sur preuves, ou la foi est-elle un pari légitime qui n'a pas à se justifier devant le tribunal des preuves ?

    croireExistence de Dieu
  • Descriptif
    Les raisons cachées de Dieu

    Et si les fins qui justifient le mal excédaient tout entendement humain ? À Job qui réclame des comptes, Dieu ne répond pas par des raisons, mais par la seule immensité de sa création.

    l'homme qui demande des comptes à DieuLe problème du mal
  • Descriptif
    Foi et raison

    La foi religieuse, l'expérience mystique donnent-elles un accès au réel que la science ne saurait juger, ou relèvent-elles d'une croyance qui n'a rien d'un savoir ?

    la foi, l'expérience mystiquePlace de la science

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Citations
C'est la foi seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mystères de notre religion.
Michel de Montaigne · Essais, II, 12, « Apologie de Raimond Sebond »

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J'ai donc dû abolir le savoir afin d'obtenir une place pour la foi.
Kant · Critique de la raison pure, Préface de la seconde édition (B XXX)

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