Rapport aux autres· Liens
Partialisme
Axe: Partialité — Est-il juste d'accorder une priorité morale à nos proches ?
Nos liens particuliers, famille, amis, communauté, fondent des obligations spéciales légitimes. Une morale qui exigerait de traiter ses proches comme des étrangers méconnaîtrait ce qui donne sens à la vie morale : le soin concret porté à ceux qui dépendent de nous.
Courants 3
Confucianismeexplicite
L'affection réelle ne naît pas d'un principe abstrait mais du lien vécu, et c'est dans la famille qu'elle s'apprend d'abord, par la piété filiale (xiao), avant de s'étendre par cercles à la communauté et au monde. De cet enracinement dépend la possibilité même d'une morale praticable : un amour qui prétend embrasser tous les hommes également ne tient à rien et ne meut personne. C'est l'objection décisive contre l'amour impartial (jian'ai) des Mohistes : Mencius leur reproche de traiter leur propre père comme un passant, ce qui revient à abolir l'humanité même au nom de l'humanité de tous. Aimer selon les degrés, ce n'est pas faillir à l'universel, c'est lui donner la seule racine qui le rende effectif.
Mencius (Mengzi), III B 9 · Confucius, Entretiens (Lunyu), I, 2
Aristotélismeexplicite
L'amitié, la , occupe deux livres entiers de l' et constitue un bien indispensable à la vie bonne : on a des devoirs plus grands envers ses proches, ses bienfaiteurs et ses concitoyens. Cette priorité assumée des liens particuliers, jusqu'à l'amitié civique qui tient la cité ensemble, situe l'aristotélisme du côté du partialisme.
Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII-IX
Afficher les positions inférées (1)
Le romantismeinférable
Aimer l'humanité en général est une abstraction froide : c'est au proche, au familier, à ce qui est nôtre, que va d'abord le cœur, et cette partialité du sentiment vaut mieux que l'impartialité calculée des . Le romantisme préfère la chaleur des liens particuliers, la patrie, la famille, l'amitié, à la bienveillance universelle et désincarnée du cosmopolite.
Burke, Réflexions sur la Révolution de France · Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité
Philosophes 5
Confuciusexplicite
La vertu d'humanité ne tombe pas du ciel d'un principe abstrait : elle pousse à partir de l'affection vécue dans la famille, puis s'étend par cercles concentriques. La xiao (piété filiale) est donc présentée comme la racine même du ren 仁 (l'humanité), et c'est ce qui justifie une faveur graduée plutôt qu'une égale considération pour tous. Le cas du fils qui couvre la faute de son père, où le maître donne raison à la solidarité familiale contre la dénonciation, est l'épreuve délibérée de cette thèse : si l'on coupait l'amour de sa source affective et partiale, on tarirait la moralité elle-même, contre tout impartialisme qui prétend aimer également les inconnus et les siens.
Entretiens, I, 2 (la piété filiale, racine de l'humanité) · Entretiens, XIII, 18 (le père couvre le fils, le fils couvre le père)
Aristoteexplicite
L'amitié (philia) est un bien indispensable à la vie bonne, et elle est ordonnée : on doit davantage à ses proches, parents et bienfaiteurs, qu'aux étrangers, et la philia civique tient la cité ensemble. La priorité légitime accordée aux proches inscrit Aristote du côté du partialisme.
Éthique à Nicomaque, VIII-IX ; IX, 2
Thomas d'Aquinexplicite
La charité elle-même est ordonnée, soutient Thomas : nous devons aimer tous les hommes, mais non également tous, car l'ordre de la nature veut qu'on secoure d'abord ses proches, parents et concitoyens, à qui nous sommes liés plus étroitement. Cette hiérarchie des devoirs, fondée sur la proximité réelle, inscrit Thomas du côté du partialisme, sans exclure pour autant l'universalité de principe de l'amour du prochain.
Somme théologique, IIa-IIae, q. 26 (l'ordre de la charité)
Afficher les positions inférées (2)
Humeinférable
La sympathie, source de l'approbation morale, est par nature inégale : nous compatissons plus vivement aux proches qu'aux lointains. Hume reconnaît cette sympathie limitée comme un fait premier de la nature humaine ; les règles de justice et les institutions servent précisément à corriger les effets de cette partialité, sans l'abolir. La pente est donc partialiste, tempérée par un correctif artificiel.
Traité de la nature humaine, III, partie II, sect. 1-2 (l'origine de la justice, la sympathie limitée)
Beauvoirinférable
L'éthique de l'ambiguïté part toujours de la situation concrète et des liens singuliers, non d'un point de vue surplombant et impartial : on s'engage à partir de là où l'on est, auprès de ceux à qui l'on est lié. Mais cet ancrage partial s'ouvre à l'exigence universelle de vouloir la liberté de tous, ce qui modère la pente partialiste.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), l'engagement à partir de la situation
Personnages 2
Antigoneexplicite
Ce qui la met en mouvement n'est pas un devoir abstrait envers tous les morts, mais un visage : Polynice, son frère. Dès le prologue elle réclame d'agir pour lui, et déclare qu'elle est née pour partager l'amour, non la haine. Elle va plus loin dans un raisonnement célèbre et discuté : un époux ou un enfant pourraient se remplacer, mais un frère, ses parents étant morts, ne reviendra jamais, ce qui rend ce lien de sang irremplaçable et fonde la priorité qu'elle lui accorde. La loi divine qu'elle invoque a beau être universelle dans sa forme, elle l'exerce tout entière pour les siens.
Prologue, dialogue avec Ismène : le devoir envers Polynice · Deuxième épisode (v. 523) : « Je suis née pour partager l'amour, non la haine » · Quatrième épisode (v. 904-915, passage contesté) : un frère est irremplaçable
Ulysseexplicite
Ce qui meut Ulysse n'est pas un devoir envers l'humanité mais l'attachement aux siens. Le monde de l'Odyssée est réglé par la , le lien sacré d'hospitalité, et Ulysse en tire une ligne de partage nette entre ceux à qui il doit tout et qu'il récompense, le porcher , la nourrice , le vieux chien , et ceux qui ont trahi la maison. Sa justice honore d'abord la fidélité envers son propre foyer.
Odyssée, XIV (la fidélité du porcher Eumée) · Odyssée, XVII, 291-327 (le vieux chien Argos) · Odyssée, XIX, 386-475 (la reconnaissance par Euryclée)
Argument
- La vie morale ne naît pas dans l'abstrait, mais dans des relations concrètes : le soin d'une mère, la fidélité d'un ami, la dette envers ceux qui nous ont élevés.
- Ces liens ne sont pas des préférences arbitraires ; ils constituent des , qu'aucun calcul impartial n'a créées et qu'aucun ne peut effacer.
- Une « morale » qui traiterait mon enfant comme n'importe quel enfant aurait perdu contact avec la vie morale vécue : le que plaçait au cœur de la vertu, ou l'éthique de la sollicitude, attentive d'abord à ceux qui dépendent de nous.
Donc Privilégier les siens n'est donc pas un défaut de la morale : c'en est une part essentielle, là où elle prend chair.
Voir la pageObjection
- Le mouvement qui me fait passer les miens d'abord nourrit, à plus grande échelle, le népotisme, l'esprit de clan, la fermeture à l'étranger.
- Si le lien est à lui seul une raison suffisante, qu'est-ce qui m'arrête de préférer ma tribu à l'humanité, et de refuser ma porte à qui n'en est pas ?
- Bien des injustices ne viennent pas de l'oubli des proches, mais de l'excès inverse : la fidélité aux siens érigée en seule loi.
Donc Une partialité sans contrepartie ouvre donc la voie aux préférences les plus injustes, faute d'un principe qui la borne.
Voir la pageObjection
- Vous donneriez sans remords la dernière place du canot à votre enfant. Mais vous condamneriez le juge qui acquitte son fils, ou le responsable qui réserve à son neveu le marché public.
- Ces bornes, vous les acceptez : il est des situations où faire passer les siens devient une faute, et vous le savez.
- Or si le lien était à lui seul le fondement, rien ne pourrait s'y opposer ; que vous reconnaissiez des limites, c'est que la partialité répond, au fond, à une exigence d'égalité qui la dépasse.
Donc Les bornes que vous mettez à la partialité montrent donc qu'elle relève, en dernier ressort, d'une justice impartiale.
Voir la pageResserrer les cerclesHabitudeAttestée · Stoïcisme, Hiéroclès
Traiter peu à peu les plus lointains comme s'ils étaient plus proches.
Le stoïcien Hiéroclès imaginait chacun au centre d'une série de cercles : soi, la famille, les proches, les concitoyens, l'humanité entière. La sagesse, disait-il, consiste à resserrer ces cercles, à traiter peu à peu les plus lointains comme s'ils étaient plus proches. Cette habitude met en pratique cette graduée : tous comptent au fondement, mais le soin se déploie par cercles, avec la tâche de les rapprocher. Elle aide aujourd'hui à tenir ensemble l'égale valeur de chacun et la priorité concrète due aux siens.
Débloquer les pratiques
Le déroulé pas à pas fait partie de l'accès Premium : une contribution modeste qui soutient et encourage le développement de Philoscopia. Tout le contenu encyclopédique reste gratuit et open source, ceci ouvre seulement les pratiques à mettre en œuvre.
Découvrir l'accès PremiumDéjà débloqué sur un autre appareil ? Connectez-vous pour le restaurer.
Soigner le lien procheHabitudeAttestée · Confucianisme
Le soin des siens est la racine d'où croît toute bienveillance.
Pour , la vie morale ne commence pas dans l'abstrait, mais dans le soin porté aux siens : bien traiter ses parents et ses proches est la racine d'où croît toute bienveillance plus large. Cette habitude donne corps à ces par des gestes concrets et réguliers envers ceux qui dépendent de vous. Elle aide aujourd'hui à ne pas négliger les liens proches au nom d'un « tout le monde » abstrait.
Débloquer les pratiques
Le déroulé pas à pas fait partie de l'accès Premium : une contribution modeste qui soutient et encourage le développement de Philoscopia. Tout le contenu encyclopédique reste gratuit et open source, ceci ouvre seulement les pratiques à mettre en œuvre.
Découvrir l'accès PremiumDéjà débloqué sur un autre appareil ? Connectez-vous pour le restaurer.
- PrescriptifMorale Mise en situationLe proche ou l'inconnu
Deux vies sont en péril et une seule peut être sauvée ; si toutes comptent également, qu'un des deux soit un être aimé ne devrait rien changer : le lien est-il une raison morale de sauver d'abord les siens, ou une préférence que la morale exige de surmonter ?
le sauvetage - PrescriptifMoraleDes devoirs nés des liens
Mes devoirs envers mes enfants ou mes amis naissent-ils du lien lui-même, qui oblige par sa seule existence, ou sont-ils la part qui me revient d'un souci dû également à tous, parce que chacun veille mieux sur les siens ?
les liens - PrescriptifPolitique et droitLe conflit d'intérêts
Fidèle en amitié, dévoué aux siens : ce qui est vertu dans la vie privée devient favoritisme et corruption dès qu'on exerce une charge ; où passe la ligne entre aimer les siens et être injuste envers tous les autres ?
la charge publique - DescriptifLe cercle de la sympathie
Notre souci des autres faiblit à mesure qu'ils s'éloignent de nous, dans l'espace, le sang ou la ressemblance : la morale doit-elle bâtir sur cette pente naturelle, ou la corriger comme un préjugé de naissance ?
la sympathie humaine - PrescriptifPolitique et droitDes proches aux compatriotes
Les compatriotes sont des inconnus : le patriotisme prolonge-t-il pourtant envers eux la loyauté due aux proches, comme une famille élargie, ou est-ce un tout autre attachement ? À qui l'on appartient d'abord fait l'objet d'un axe à part.
la nation