Les questions

Rapport aux autres· Liensdifficulté

Intérêt propre et autrui

Quelle place accorder à notre propre intérêt face à celui des autres ?

Dois-je me mettre en premier, à charge pour chacun de veiller sur soi, ou faire passer le bien des autres avant le mien ? Ne vivre que pour soi ronge les liens ; se sacrifier entièrement dissout celui-là même qui aime. Se positionner, c'est dire ce qu'on se doit à soi, et ce qu'on doit aux autres.

ÉgoïsmeéthiqueAltruisme
Les pôles, et qui les tient

Égoïsme éthique

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Chacun doit poursuivre son propre intérêt et s'appartenir à soi-même : le sacrifice de soi pour autrui n'est pas une vertu mais une aliénation. Une vie réussie se construit sur l'affirmation de soi, et non sur le renoncement.

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Qui se tient ici
Calliclèsexplicite

Son principe est que chacun doit poursuivre son avantage et que le supérieur a raison d'avoir plus () : se contenter d'une part égale, quand on vaut mieux, est le fait d'un esclave. Le sacrifice de soi et la modération sont les valeurs par lesquelles les faibles domestiquent les forts.

Platon, Gorgias, 483c-d · Platon, Gorgias, 490a-491d

Nietzscheexplicite

Nietzsche fait de la pitié et de l'altruisme des valeurs de décadence, hostiles à la vie, et oppose à la morale du dévouement l'affirmation de soi du type fort. L'objection contre l'idéal du sacrifice de soi traverse toute son œuvre, même s'il ne prône pas un calcul égoïste vulgaire mais l'épanouissement de la puissance propre.

L'Antéchrist, §2 et §7 · Généalogie de la morale, Préface, §5

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Épicureinférable

Le point de départ est la recherche par chacun de son propre bonheur, ce qui paraît égoïste ; mais l'amitié, qui naît de l'utilité, devient pour Épicure le plus grand des biens que la sagesse procure et une valeur recherchée pour elle-même. De tous les biens que la sagesse prépare, le plus grand de beaucoup est l'amitié : l'intérêt bien compris s'épanouit ainsi en lien désintéressé.

Maximes capitales, XXVII (l'amitié, le plus grand des biens) · Sentences vaticanes, 23 et 39 (l'amitié recherchée pour elle-même)

Spinozaexplicite

Chercher son propre utile est le fondement même de la vertu, mais l'utile bien compris, guidé par la raison, conduit l'homme à rechercher ce qui lui est commun avec les autres : rien n'est plus utile à l'homme que l'homme. Le éclairé converge ainsi vers la concorde, sans devenir altruisme désintéressé.

Éthique, IV, prop. 18, scolie (chercher son utile, fondement de la vertu) · Éthique, IV, prop. 35, corollaire (rien de plus utile à l'homme que l'homme)

Benthaminférable

Bentham tient pour un fait que chacun est mû par son propre intérêt, la recherche de son plaisir et la fuite de sa douleur : c'est un égoïsme psychologique. Mais le critère moral, lui, exige de viser le bonheur du plus grand nombre : comment un mobile naturellement intéressé peut-il fonder une exigence d'impartialité ? Tout l'art du législateur consiste à aménager les sanctions pour que l'intérêt particulier coïncide avec l'intérêt général. La norme penche donc vers l'altruisme du décompte impartial, sur fond d'un mobile naturellement intéressé.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. III (les quatre sanctions)

Michel de Montaigneinférable

L'amitié exceptionnelle avec La Boétie, où « parce que c'était lui, parce que c'était moi » les deux âmes se confondent, montre un Montaigne capable du don de soi le plus entier. Mais sa sagesse ordinaire prêche de « se ménager », de garder une « arrière-boutique » à soi et de ne pas se prêter aux autres au point de s'y perdre. Ni égoïsme, ni dévouement sans réserve : une juste distance, qui se donne pleinement là où le lien est rare et se reprend partout ailleurs.

Essais, I, 28, « De l'amitié » et III, 10

Altruisme

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Vivre pour autrui est le cœur de la morale : le bien des autres doit passer avant notre intérêt propre. La rencontre d'autrui nous oblige et nous décentre, et c'est dans cette responsabilité pour l'autre que l'existence trouve son sens.

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Figures associées: Lévinas · Comte
Qui se tient ici
Utilitarismeexplicite

L'utilitarisme exige l'impartialité de l'agent à l'égard de son propre bonheur : la maximisation du bien général commande de compter l'intérêt de chacun également, le sien comme celui d'autrui. La formule benthamienne, chacun compte pour un et personne pour plus d'un, est explicitement dirigée contre la priorité de soi.

Mill, L'Utilitarisme, chapitre 2 · Sidgwick, Les Méthodes de l'éthique

Beauvoirexplicite

Mon projet ne prend forme qu'en dévoilant un monde, et ce monde n'a de relief que peuplé d'autres libertés qui le reprennent et le prolongent : c'est pourquoi vouloir l'homme libre, c'est vouloir qu'il y ait de l'être. La tension entre soi et autrui, que la tradition résout en sacrifiant l'un à l'autre, se dissout donc à la racine : ma liberté ne s'accomplit pas malgré celle des autres mais par elle, si bien qu'opprimer quiconque, c'est appauvrir le sens même de ce que je vise. De là un altruisme qui n'est ni devoir imposé du dehors ni renoncement, mais l'exigence interne d'une liberté lucide sur ses propres conditions.

Pour une morale de l'ambiguïté (1947), "Ambiguïté et liberté"

Camusexplicite

Parce que la valeur découverte dans la n'est jamais celle d'un seul mais celle qu'on partage avec tous les humiliés, le bien d'autrui cesse d'être extérieur à mon propre bien : me solidariser n'est pas un sacrifice de mon intérêt mais la conséquence de ce que la révolte m'a appris sur moi. Ainsi peut soigner les pestiférés sans espérer aucun salut, par simple honnêteté : non par calcul, ni par devoir abstrait, mais par fidélité à cette valeur commune. Camus fonde de la sorte un altruisme sans Dieu et sans transcendance, ancré dans la seule expérience de la condition partagée.

L'Homme révolté (1951) · La Peste (1947)

Marc Aurèleexplicite

De la nature rationnelle et sociale de l'homme, Marc Aurèle déduit que mon bien et celui de la communauté ne font qu'un : doué de comme tout être humain, je suis à la cité du monde ce que le membre est au corps, et le membre qui se sépare se mutile. L' stoïcienne prend ici un tour singulier, car c'est un empereur qui se rappelle au seuil de chaque journée que sa tâche propre est l'acte juste accompli pour le commun : la vertu n'est pas une perfection solitaire mais tout entière tournée vers la coopération.

Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, VI, 54 · Pensées pour moi-même, VII, 13

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Millexplicite

La fin morale n'est pas le bonheur de l'agent mais le bonheur général : la vertu de l'utilitarisme est l', le dévouement au bien de tous. Mill admire à ce titre l'esprit de sacrifice quand il sert le bonheur d'autrui, tout en niant qu'un sacrifice qui n'augmente la somme de bonheur de personne ait la moindre valeur.

L'Utilitarisme, ch. 2 (le sacrifice n'a de valeur que s'il accroît le bonheur)

Schopenhauerexplicite

L'égoïsme est le ressort « colossal » de l'homme empirique, qui rapporte tout à soi et préférerait, dit-il, la destruction du monde à la sienne propre. Mais ce ressort est précisément amoral : seule l'action dont le mobile est le bien d'autrui a une valeur morale, et la vertu ne consiste pas à mieux calculer son intérêt mais à en sortir.

Le Fondement de la morale, §14

Kantinférable

Une action n'a de valeur morale que lorsqu'elle est accomplie par devoir et non par inclination intéressée : le respect de la loi prime sur tout amour de soi. Kant ne prêche pourtant pas l'abnégation pure, car chacun a un devoir indirect à son propre bonheur, ce qui place le score du côté de l'altruisme sans l'absolutiser.

Fondements de la métaphysique des mœurs, section I

Stoïcismeexplicite

La doctrine de l' décrit l'extension naturelle de l'appropriation : partie du souci de soi, elle s'élargit en cercles concentriques jusqu'à embrasser la famille, la cité, puis l'humanité entière. Le stoïcien tend ainsi à traiter le bien d'autrui comme le sien propre, par-delà l'intérêt étroit.

Cicéron, Des fins des biens et des maux, livre III · Hiéroclès, Éléments d'éthique

Diogène de Sinopeinférable

La fin que Diogène poursuit est d'abord sa propre : il ne prêche pas le dévouement à autrui mais l'affranchissement de soi à l'égard des besoins et de l'opinion. Pourtant son franc-parler se veut un service rendu aux autres, qu'il prétend soigner comme un médecin l'âme malade de la cité, et son cosmopolitisme refuse de hiérarchiser les humains. L'égoïsme y est donc moins éthique que méthodique : se rendre indépendant pour pouvoir dire à tous une vérité utile, sans rien attendre d'eux.

Diogène Laërce, Vies, VI, 30 et 63

Sénèqueexplicite

L' stoïcienne étend le souci de soi à tous les hommes : nés pour l'entraide, nous devons à autrui bienfaisance, clémence et secours. La (De beneficiis) et la douceur envers le genre humain portent Sénèque vers l'altruisme, sans nier que la vertu reste d'abord un perfectionnement de soi.

Des bienfaits, I, 1-4 (la pratique du don désintéressé) · De la colère, II, 31 (nous sommes nés pour l'entraide)

Confuciusexplicite

Le junzi 君子 (l'homme de bien) se soucie de la justice (yi) là où l'homme de peu se soucie du gain : la vertu d'humanité implique d'aider les autres à se tenir debout et de ne pas leur infliger ce qu'on ne voudrait pas subir (la règle d'or sous forme négative, le shu, réciprocité). C'est une orientation altruiste, sans renoncement de soi : on s'élève soi-même en élevant autrui.

Entretiens, IV, 16 (le junzi connaît la justice, l'homme de peu le profit) · Entretiens, XV, 24 et VI, 30 (ne pas infliger à autrui ce qu'on ne veut pas subir ; aider autrui à se tenir debout)

Épictèteinférable

La doctrine stoïcienne de l' élargit le souci de soi à tous les êtres raisonnables, faisant du bien d'autrui une part du mien. Épictète n'oppose pas intérêt propre et bien commun : bien jouer ses rôles sociaux, c'est servir le tout, d'où une position altruiste mais sans sacrifice de soi.

Entretiens, II, 10 (Des rôles) · Entretiens, I, 19

Laoziinférable

Le sage « ne thésaurise pas : plus il donne aux autres, plus il possède ». L'effacement de soi, le fait de se tenir en retrait et de ne pas se mettre en avant, est paradoxalement ce qui élève et conserve : c'est en ne luttant pour rien qu'on devient indispensable. L'altruisme y est moins un devoir qu'un effet du non-agir, qui dissout l'égoïsme calculateur sans le retourner en sacrifice héroïque.

Dao De Jing, ch. 81 · Dao De Jing, ch. 7 et 66

Rousseauinférable

À l'égoïsme que la société fabrique par l', Rousseau oppose la , antérieure à toute réflexion, qui tempère l'amour de soi par l'identification à l'être qui souffre. L'homme n'est pas naturellement porté à nuire ; c'est la dénaturation sociale qui l'oppose à autrui. Position penchant vers l'altruisme, fondée sur un sentiment et non sur un devoir.

Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité

Sartreinférable

Vouloir sa propre liberté, c'est du même mouvement vouloir celle d'autrui. Le Sartre engagé, de plus en plus proche du marxisme après 1945, fait de la solidarité et de la lutte contre l'oppression un prolongement de cette exigence. La position penche vers l'altruisme par responsabilité, sans renoncer à l'ancrage de chacun dans son propre projet libre.

L'existentialisme est un humanisme (vouloir la liberté d'autrui) · Critique de la raison dialectique (1960), l'engagement et la praxis collective

Descartesinférable

La cartésienne unit une légitime estime de soi, fondée sur le bon usage du , et l'estime d'autrui : reconnaissant en tout homme ce même pouvoir de bien vouloir, les généreux sont naturellement portés à bien faire envers les autres et à n'estimer rien de plus grand que de leur être utiles. Le souci de soi n'est donc pas évincé mais réconcilié avec la bienveillance, ce qui penche modérément du côté d'autrui sans verser dans l'oubli de soi.

Les passions de l'âme, art. 153-156 · Lettre à Élisabeth, 6 octobre 1645

Humeexplicite

Hume récuse l'égoïsme psychologique qui réduirait toute motivation à l'intérêt propre : il existe une bienveillance désintéressée et une sympathie réelles, sources de l'approbation morale. L'intérêt n'est donc pas le seul ressort, même s'il joue un grand rôle (l'utilité, l'origine de la justice), d'où une position modérément altruiste.

Enquête sur les principes de la morale, appendice II (de l'amour de soi)

Marxinférable

Marx dénonce la société bourgeoise qui a noyé tout lien humain dans les eaux glacées du calcul égoïste, réduisant les rapports à l'intérêt et au paiement comptant. Mais loin d'ériger cet égoïsme en norme, il y voit le produit historique du capitalisme, et vise une communauté où l'épanouissement de chacun serait la condition de celui de tous : c'est une critique de l'égoïsme au nom d'une solidarité de classe, sans idéaliser un altruisme abstrait.

Manifeste du Parti communiste, ch. 1 (les eaux glacées du calcul égoïste) et ch. 2

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  • Descriptif
    L'altruisme existe-t-il vraiment ?

    Nos actions les plus généreuses cachent-elles toujours un intérêt, un besoin d'être aimé, une vanité ? S'il n'existe aucun acte vraiment désintéressé, parler de bonté perd son sens.

    nos meilleures actionsVision de l'homme
  • PrescriptifMorale
    Une vie à soi

    S'il faut donner tant qu'un malheur reste à soulager, que reste-t-il de légitime pour mes projets, mes proches, mes goûts ? Une morale qui absorbe toute la vie exige-t-elle trop, ou est-ce notre confort qui se cherche des excuses ?

    une vie entièreExigence morale

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Citations
Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui.
Confucius · Entretiens, XV, 24

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Ce qui n'est pas utile à l'essaim n'est pas utile non plus à l'abeille.
Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, VI, 54

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Je ne puis prendre ma liberté pour but que si je prends également celle des autres pour but.
Sartre · L'existentialisme est un humanisme

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La bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque et de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste.
Marx · Manifeste du Parti communiste, 1848

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