Rapport à soi· Corps et vie
Ascétisme
Axe: Plaisirs corporels — Faut-il se méfier des plaisirs du corps ou les célébrer ?
Les plaisirs du corps détournent l'âme de ce qui compte vraiment : la vérité, le bien, le salut. Il faut donc les discipliner, voire s'en détacher, car celui qui s'y abandonne devient esclave de ses désirs et passe à côté des biens supérieurs.
Courants 5
Cynismeexplicite
Le cynisme est un ascétisme radical : par l' (entraînement), le sage se contente de l'eau, du pain et d'un manteau grossier, rejetant luxe et raffinements comme autant de servitudes. Voyant un enfant boire dans ses mains, Diogène jeta son écuelle, jugeant qu'un enfant l'avait surpassé en simplicité.
Diogène Laërce, Vies, VI, 37 · Diogène Laërce, Vies, VI, 22-23
Platonismeexplicite
L'ascétisme platonicien repose sur l'image du corps comme tombeau de l'âme (sôma/sêma) et sur la défiance envers les plaisirs sensibles, qui enchaînent l'âme au devenir et entravent son ascension vers l'intelligible. La purification consiste à se détacher du corps autant que possible.
Platon, Phédon, 64c-67b, la purification · Platon, Gorgias, 493a, le corps comme tombeau
Bouddhismeexplicite
Le sermon de Bénarès écarte deux extrêmes, la recherche des plaisirs sensuels et la mortification, au profit de la . Sans condamner le corps, le bouddhisme tient les plaisirs sensoriels pour des attachements qui entretiennent la soif, et prône une sobriété mesurée : la tendance est ascétique, mais modérée et sans excès de rigueur.
Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès)
Épicurismeexplicite
Contre la caricature de la débauche, Épicure prône une vie sobre : le plaisir visé est surtout catastématique, le plaisir stable du besoin satisfait, plutôt que le plaisir en mouvement (cinétique) de la jouissance. La position penche donc légèrement vers la frugalité, sans condamner le corps.
Épicure, Lettre à Ménécée, 130-131 · Épicure, Sentences vaticanes, 33
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Stoïcismeinférable
Le plaisir corporel n'est qu'un : ni bien ni mal, il ne mérite ni recherche ni culte. Sans condamner le corps, les stoïciens prônent une sobriété maîtrisée et l'entraînement à se passer du superflu, afin que rien d'extérieur ne tienne l'âme en son pouvoir. La tendance est ascétique, mais modérée.
Sénèque, Lettres à Lucilius, 18 · Épictète, Manuel, §33
Philosophes 11
Plotinexplicite
Les plaisirs du corps attachent l'âme au plus bas degré de l'être et la détournent de sa remontée : la première vertu, dite « purificatrice », consiste précisément à s'en détacher pour rendre l'âme à elle-même. Sans condamner le corps comme un mal positif, Plotin prône une ascèse résolue, le sage tenant les besoins corporels pour de simples nécessités à satisfaire au minimum, jamais pour des fins.
Ennéades, I, 2 (Des vertus) · Ennéades, I, 4
Schopenhauerexplicite
L'idéal déclaré est l' : chasteté, pauvreté volontaire, jeûne, par lesquels le corps, objectivation la plus immédiate du vouloir, est méthodiquement affamé afin de briser le vouloir-vivre. Mais c'est là l'idéal du saint, que le philosophe décrit sans l'incarner : Schopenhauer vivait en rentier gourmet et assumait l'écart, pas plus qu'il n'est requis que le sculpteur soit lui-même beau, le philosophe n'a besoin d'être un saint pour en tracer le portrait.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Śaṅkaraexplicite
Le renoncement (saṃnyāsa) au monde et à ses jouissances est tenu pour la condition la plus favorable à la connaissance libératrice : le sage idéal de Śaṅkara est l'ascète errant, détaché des plaisirs du corps comme de tout bien mondain. Les plaisirs sensibles attachent au composé corps-mental que la voie invite précisément à dépasser. C'est un ascétisme prononcé, qui ne tient pas le corps pour mauvais en soi mais le subordonne entièrement à la quête de la délivrance.
Upadeśasāhasrī · Commentaire sur la Bhagavad Gītā
Diogène de Sinopeexplicite
L'ascèse de Diogène est radicale : par l' (entraînement), il se contente d'eau, de pain et d'un manteau grossier, s'exerçant au froid et à la faim pour s'endurcir. Voyant un enfant boire dans ses mains, il jeta son écuelle, jugeant qu'un enfant l'avait surpassé en simplicité. La position n'est pourtant pas un pur ascétisme méprisant le corps, et c'est là sa nuance propre : ce qui est conforme à la nature ne fait jamais honte, et Diogène assume en public les fonctions corporelles les plus crues. Le luxe et le raffinement, eux, sont rejetés comme servitudes, non parce que le plaisir serait mauvais, mais parce que le besoin factice asservit. D'où un ascétisme du superflu plus qu'une condamnation du corps.
Diogène Laërce, Vies, VI, 37 et 22-23
Sénèqueexplicite
Le plaisir n'est pas le bien : confondre vie heureuse et vie de plaisir, c'est abaisser l'homme au rang des bêtes. Sénèque recommande une vie sobre, l'endurance volontaire de la faim et du froid, et tient le plaisir corporel pour un à ne pas rechercher pour lui-même, sans verser dans une mortification absolue.
De la vie heureuse, X-XV (contre l'assimilation du bonheur au plaisir) · Lettres à Lucilius, XVIII et CXXIII (s'exercer à la frugalité)
Épictèteexplicite
Le corps et le plaisir sont des : il faut user des biens extérieurs avec mesure, ne s'y attacher que comme on use d'auberges de passage, et différer le plaisir pour s'assurer qu'on en reste maître. Une ascèse modérée, sans condamnation absolue du plaisir.
Manuel, §11 et §34 · Manuel, §33
Marc Aurèleexplicite
Décomposer les objets du désir en dénoue le prestige : ce mets n'est qu'un cadavre d'animal, ce vin du jus de raisin, l'union des corps un simple frottement. Le plaisir étant un , il faut en user avec sobriété et sans s'y asservir, ascèse mesurée plutôt que mortification.
Pensées pour moi-même, VI, 13 · Pensées pour moi-même, III, 2
Le Bouddhaexplicite
Le critère n'est pas moral mais pragmatique : ce qui compte, c'est ce qui conduit effectivement à l'éveil. Or Gautama avait éprouvé dans sa propre chair les deux échecs, la vie de plaisir du palais et les six années de jeûne extrême qui l'avaient laissé exsangue sans l'éveiller ; il en tire que les deux extrêmes manquent leur but. Le premier sermon récuse donc à la fois la quête des plaisirs des sens, « basse et vulgaire », et la mortification, « douloureuse et vaine », pour la seule . Sans condamner le corps, il tient les plaisirs sensoriels pour des attachements qui nourrissent la : la pente reste ascétique, mais réglée et délibérément mesurée, à contre-courant de l'ascétisme radical des renonçants de son temps.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (les deux extrêmes et la Voie du Milieu)
Épicureexplicite
Bien que le plaisir soit le bien, Épicure prône une sobriété mesurée : le plus haut plaisir n'est pas l'abondance des jouissances mais l'absence de douleur, qu'un peu de pain et d'eau suffit à procurer. Quand nous disons que le plaisir est la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés mais de l'absence de souffrance du corps et de trouble de l'âme. La valeur penche légèrement vers l'ascèse, par frugalité plus que par mépris du corps.
Lettre à Ménécée, 130-132 (l'éloge de la frugalité) · Maximes capitales, XV (la richesse selon la nature est facile à obtenir)
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Platoninférable
Le dualisme âme-corps invite à se détacher des plaisirs du corps, qui « clouent » l'âme au sensible et l'empêchent de connaître : le philosophe les réduit autant que possible. La position reste mesurée, car le accorde une place aux plaisirs purs et vrais dans une vie mêlée bien ordonnée.
Phédon, 64c-67b, 82e-83d · Philèbe, 63e-64a
Laoziinférable
« Les cinq saveurs émoussent le palais, la course et la chasse affolent le cœur » : la surabondance sensorielle use et égare, et le sage préfère la sobriété, « le ventre plutôt que l'œil ». Ce n'est pas un ascétisme de mortification mais une frugalité accordée au , qui retranche l'excès sans condamner le plaisir simple.
Dao De Jing, ch. 12 · Dao De Jing, ch. 9 et 67
L'inconfort volontaireHabitudeAttestée · Stoïcisme
S'imposer parfois le manque, pour n'en plus dépendre.
, à la suite de Sénèque, s'imposaient par moments le froid, la faim ou la simplicité pour s'entraîner à ne rien craindre du manque. L'idée n'est pas de souffrir, mais de constater que l'on survit très bien à ce que l'on redoutait. Aujourd'hui, c'est un antidote à la dépendance au confort et un puissant générateur de gratitude.
- Choisissez une petite privation volontaire et sans danger (une douche froide, sauter un repas, marcher au lieu de prendre la voiture), en vous disant clairement que c'est choisi et limité dans le temps.
- Pendant l'épreuve, observez vos pensées : la gêne réelle est-elle aussi forte que la peur que vous en aviez ?
- Au retour du confort, savourez-le pleinement : la privation choisie ravive la gratitude pour l'ordinaire.
Restez dans l'inconfort, jamais le danger. Cette habitude ne convient pas en cas de problème de santé, de trouble alimentaire ou de précarité subie : elle perd tout sens si elle n'est pas librement choisie.