Les questions

Rapport aux autres· Pouvoir et justicedifficulté

Rapport à l'autorité

Une autorité politique qui commande et contraint est-elle nécessaire, ou faut-il s'en émanciper ?

Tout dépend de ce qu'on attend des humains livrés à eux-mêmes : capables de s'ordonner seuls, ou voués au désordre sans un pouvoir qui tranche. Se positionner, c'est fixer jusqu'où va le devoir d'obéir, et où commence le droit de refuser.

AutoritéAnarchismeConstitutionnalisme
Les pôles, et qui les tient

Autorité

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Sans une autorité commune capable de trancher et de contraindre, la vie sociale sombre dans le conflit ou le chaos. L'État, loin d'être une simple domination, est la condition de la paix, du droit et même de la liberté concrète.

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Figures associées: Hobbes · Hegel
Qui se tient ici
Confuciusexplicite

L'argument repose sur une psychologie de l'obéissance : la contrainte par les lois et les châtiments n'obtient qu'un évitement sans honte, une soumission extérieure qui se défait dès que la surveillance cesse, tandis que l'exemple vertueux du gouvernant fait naître chez le peuple le sens de l'honneur et une adhésion intériorisée. Mieux vaut donc une autorité qui rayonne, comme l'étoile polaire autour de laquelle les astres se rangent, qu'une autorité qui réprime. Cette légitimation de la hiérarchie par le bien des gouvernés s'oppose frontalement au gouvernement par la seule force et la peine, et l'autorité y reste subordonnée à la vertu de qui l'exerce.

Entretiens, II, 1 (gouverner par la vertu, comme l'étoile polaire) · Entretiens, II, 3 (gouverner par la vertu et les rites plutôt que par les châtiments)

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Confucianismeexplicite

Gouverner par la loi et le châtiment obtient au mieux des sujets qui évitent la peine sans rougir de la faute : la contrainte règle les actes mais laisse les cœurs intacts, et l'ordre ainsi tenu reste extérieur et fragile. Gouverner par la vertu et l'exemple, au contraire, donne le sens de la honte et un cœur réformé, donc une obéissance qui vient d'elle-même. C'est l'argument décisif du confucianisme contre les : l'autorité hiérarchique qu'il assume, du prince comme du père, n'est légitime que morale et bienveillante, jamais domination arbitraire, car son efficacité tient à sa capacité d'attirer plutôt que de forcer.

Confucius, Entretiens (Lunyu), II, 1 · Confucius, Entretiens (Lunyu), II, 3

Kantexplicite

Kant affirme un devoir d'obéissance au pouvoir établi et nie tout droit de résistance ou de révolution, même contre un souverain injuste, car renverser la constitution ruinerait l'état de droit lui-même. Le citoyen garde la liberté de critiquer publiquement par sa plume, mais doit obéir.

Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit, §49 · Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?

Thomas d'Aquinexplicite

L'autorité politique est pour Thomas légitime et naturelle, car même un état d'innocence aurait requis une direction du tout vers le bien commun. Mais cette autorité n'est pas absolue : elle est tenue de servir le bien commun et reste soumise à la loi naturelle ; une loi injuste, contraire au bien ou à la loi divine, n'oblige pas en conscience et n'est plus une loi mais une violence. D'où une position favorable à l'autorité, mais bornée par une norme supérieure qui la juge.

Somme théologique, Ia-IIae, q. 96, a. 4 (la loi injuste)

Schopenhauerinférable

L'État n'a rien d'un éducateur ni d'une fin morale : il naît du contrat par lequel des égoïsmes effrayés, calculant qu'ils perdent plus à subir le tort qu'ils ne gagnent à le commettre, se donnent une muselière commune. Nécessaire contre la méchanceté humaine, il est donc légitime et sans grandeur, et l'anarchisme, qui parie sur une bonté naturelle, est une chimère.

Le Monde comme volonté et comme représentation, §62

Ulysseinférable

Ulysse n'est pas un contempteur de l'ordre : il est le roi légitime d'Ithaque, et tout son retour vise à restaurer une autorité légitime usurpée par les prétendants. Il commande, exige l'obéissance des siens, rétablit la hiérarchie du foyer et du royaume ; là où dresse la conscience contre le pouvoir, lui incarne le pouvoir légitime qui reprend son dû, même si la paix finale n'est scellée que par l'intervention d', signe que cette restauration lui échappe encore en partie.

Odyssée, XXI-XXII (l'épreuve de l'arc et la reprise du foyer) ; XXIV (la paix scellée par Athéna)

Hegelinférable

L'État rationnel n'est ni le pouvoir arbitraire d'un maître ni l'absence d'autorité : Hegel défend une monarchie constitutionnelle articulée en pouvoirs, corporations et états (Stände), où l'autorité vaut par sa rationalité et non par la seule force. L'ordre est nécessaire, mais un ordre où la loi rationnelle prime.

Principes de la philosophie du droit, §273-320 (la constitution)

Machiavelinférable

Fonder ou réformer un État exige d'être seul, d'une autorité quasi absolue ; mais durer exige l'inverse, un gouvernement mixte et des lois au-dessus des hommes. Machiavel tient l'ordre coercitif pour nécessaire, contre toute anarchie, tout en logeant la liberté durable dans le constitutionnalisme romain.

Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9 (le fondateur seul) · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 2 (le gouvernement mixte)

Socrateexplicite

Dans le , condamné injustement, Socrate refuse pourtant de s'évader : ayant vécu toute sa vie sous les lois d'Athènes et accepté leurs bienfaits, il leur doit obéissance, et leur désobéir pour se sauver serait commettre à son tour une injustice et ruiner la cité. Mais cette déférence a une limite ferme : il obéira au dieu plutôt qu'aux juges s'ils lui ordonnent de cesser de philosopher, et il a déjà refusé un ordre inique, celui d'arrêter Léon de Salamine.

Platon, Criton, 50a-54d (le discours des Lois) · Platon, Apologie, 29d, 32c-d (obéir au dieu ; le refus d'arrêter Léon)

Marc Aurèleinférable

Marc Aurèle loue chez son père adoptif Antonin un pouvoir mesuré, respectueux des lois et de la liberté des gouvernés, et se forme l'idée d'un État administré selon l'égalité et la liberté de parole. Détenteur de l'autorité suprême, il en conçoit l'exercice comme un service réglé plutôt que comme une domination, ce qui l'incline vers un tempérant l'autorité par la loi.

Pensées pour moi-même, I, 14 · Pensées pour moi-même, I, 16 · Pensées pour moi-même, VI, 30

Constitutionnalisme

milieu nommé1

Un pouvoir est nécessaire, mais il n'est légitime que s'il est limité. Entre l'obéissance due à l'autorité et le refus de toute domination, le constitutionnalisme soumet le pouvoir à des règles et à des droits : on obéit, mais aux lois plutôt qu'aux hommes, et nul ne se tient au-dessus d'elles.

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Qui se tient ici
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Les Lumièresexplicite

Contre l'absolutisme de droit divin, les Lumières ne prônent pas l'absence de pouvoir mais sa limitation par le droit. en donne le ressort : pour que « le pouvoir arrête le pouvoir », il faut séparer et équilibrer le législatif, l'exécutif et le judiciaire. La liberté n'est pas l'affranchissement de toute autorité mais la sûreté que procurent de bonnes lois. Le siècle reste pourtant traversé d'une tension : de à , plusieurs philosophes attendent aussi les réformes d'un despote éclairé, sans toujours la garantie constitutionnelle.

Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XI · Voltaire, Lettres philosophiques

Anarchisme

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Toute autorité imposée d'en haut est une domination illégitime qui mutile la liberté. La société peut s'organiser elle-même par la libre association, l'entraide et le fédéralisme, sans État ni hiérarchie de commandement.

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Figures associées: Bakounine · Proudhon
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Millexplicite

Toute conduite se partage en ce qui ne regarde que l'agent et ce qui touche autrui : de cette distinction Mill tire que la contrainte n'est jamais légitime dans la première sphère, où nul n'est meilleur juge de son bien que l'intéressé lui-même. Le principe de non-nuisance (harm principle) en découle : empêcher le tort fait à autrui est le seul titre du pouvoir social, jamais le bien supposé de la personne. Mill vise ainsi le paternalisme de l'État comme la tyrannie de la majorité, ce despotisme diffus de l'opinion qui, dans une démocratie, menace l'individu plus sûrement que le tyran d'autrefois.

De la liberté (1859), ch. 1 (énoncé du principe de non-nuisance) · De la liberté, ch. 1 (la tyrannie de la majorité)

Antigoneexplicite

Mise en présence du roi, elle n'esquive ni ne nie : « Je l'ai fait, je ne le nie pas. » Cet aveu frontal est le cœur de sa défiance, elle ne désobéit pas en cachette mais conteste à le droit même de commander cela. Ce qui se joue n'est pas l'anarchie : elle oppose au pouvoir une autre autorité, celle des dieux et du dû envers les morts, plus ancienne que la cité. Là où l'édit prétend lier la conscience, elle pose qu'aucun décret ne fonde une obéissance qui violerait cet ordre supérieur.

Prologue, dialogue avec Ismène : elle annonce qu'elle passera outre l'édit · Deuxième épisode : « Je l'ai fait, je ne le nie pas »

Laoziexplicite

Le bon prince gouverne par : le meilleur souverain est celui dont le peuple sait à peine l'existence, et quand l'ouvrage est accompli, chacun dit « cela s'est fait de soi-même ». Moins l'État légifère, taxe et s'agite, mieux le peuple se porte. Ce n'est pas tout à fait l'anarchisme, puisqu'un sage-roi demeure et qu'un ordre subsiste, mais un gouvernement minimal qui se fait oublier, à l'opposé du légisme contemporain.

Dao De Jing, ch. 17 et 60 · Dao De Jing, ch. 57 et 75

Lockeexplicite

Si le pouvoir n'est qu'un dépôt reçu pour préserver les droits naturels, alors il est borné par sa fin même : il ne peut s'étendre au-delà du bien commun, ni gouverner par décrets arbitraires, ni prélever sans consentement. Locke en déduit l'agencement institutionnel (primauté du législatif, séparation des pouvoirs) et, surtout, la conséquence que refusait : le gouvernant qui trahit le dépôt se met lui-même en état de guerre avec le peuple, qui recouvre alors un droit de résistance. Loin d'ouvrir au désordre, ce droit est l'ultime garantie contre la tyrannie, le juge n'étant autre que le peuple lésé.

Traités du gouvernement civil, II, ch. 18-19 (de la tyrannie et de la dissolution du gouvernement)

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Diogène de Sinopeinférable

Si les institutions, les magistratures et les honneurs civiques ne sont que , alors aucune autorité établie ne tient un titre naturel à commander : Diogène méprise les puissants, raille les assemblées et ne reconnaît d'ordre qu'à la nature. La défiance va sans projet politique de remplacement : on peut, par analogie, y lire un anarchisme de l'individu autosuffisant plutôt qu'une doctrine de la cité, et la position reste inférée d'anecdotes plus qu'affirmée en thèse. Sa lanterne en plein jour, cherchant un homme, vise d'abord les figures du pouvoir et de la réputation.

Diogène Laërce, Vies, VI, 41

Cynismeinférable

Le cynique méprise les institutions, les magistratures et les conventions civiques, qu'il tient pour des constructions arbitraires sans valeur naturelle. Cette défiance envers tout ordre établi, sans projet politique de remplacement, tend vers une forme d'anarchisme de l'individu autosuffisant : Diogène cherchait en plein jour, lanterne en main, un homme véritable parmi les figures du pouvoir.

Diogène Laërce, Vies, VI, 41

Sartreinférable

Sartre, intellectuel engagé et contestataire, refuse les autorités constituées qui figent l'homme dans un rôle ou nient sa liberté : il décline le prix Nobel en 1964 pour ne pas se laisser institutionnaliser, soutient les luttes anticoloniales et la révolte de 1968. Sans théoriser un anarchisme systématique, sa méfiance constante envers l'État, les institutions et toute autorité aliénante penche nettement vers ce pôle.

Refus du prix Nobel de littérature (1964) ; engagements politiques (anticolonialisme, mai 1968)

Taoïsmeexplicite

Le bon souverain taoïste est celui qui gouverne le moins : il pratique le en politique, allège les lois et les contraintes, et laisse le peuple suivre sa . Multiplier interdits et règlements ne fait qu'accroître le désordre, d'où une inclination libertaire proche de l'anarchisme.

Laozi, Dao De Jing, ch. 57, 60 · Zhuangzi, ch. 11 (Laisser être, ne pas contraindre)

Beauvoirinférable

Beauvoir se méfie des autorités qui figent les individus dans des rôles imposés (patriarcat, traditions, dogmes) et tient l'obéissance non interrogée pour une forme de mauvaise foi. Sans prôner l'abolition de toute institution, elle subordonne la légitimité d'un pouvoir à ce qu'il élargit ou non la liberté concrète de chacun, d'où une nette défiance à l'égard de l'autorité.

Le Deuxième Sexe (1949), critique de l'autorité patriarcale · Pour une morale de l'ambiguïté (1947), le "sérieux" et la soumission aux valeurs établies

Marxinférable

L'État est conçu comme un instrument de domination de classe, un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise ; après la dictature du prolétariat transitoire, l'État est appelé à dépérir dans la société sans classes. L'horizon est donc l'extinction du pouvoir coercitif, ce qui penche vers le pôle anarchiste, sans rejoindre l'anarchisme qui veut abolir l'État sans phase de transition.

Manifeste du Parti communiste, ch. 1 (l'État, comité de la bourgeoisie) · Critique du programme de Gotha (dépérissement de l'État)

Spinozaexplicite

Dans le , Spinoza soutient que la fin de l'État est la liberté et défend la liberté de penser et de s'exprimer comme condition de la paix civile et du progrès du savoir. Sans être anarchiste, il borne fortement l'autorité, surtout religieuse, au nom de cette liberté.

Traité théologico-politique, ch. 20 (la liberté de philosopher)

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  • Descriptif
    Libre de la loi, ou libre par la loi ?

    Chaque loi retranche quelque chose à ce que je peux faire ; là où les lois se taisent, je fais ce qui me plaît. Mais sans loi, les faibles sont à la merci des forts, et un peuple se donne des lois précisément pour être libre. La loi limite-t-elle la liberté, la protège-t-elle, ou la constitue-t-elle ?

    la loiLiberté politique

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Citations
Ayant allumé une lanterne en plein jour, il disait : « Je cherche un homme. »
Diogène de Sinope · Diogène Laërce, Vies, VI, 41

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Gouverner un grand royaume, c'est comme faire frire un petit poisson.
Laozi · Dao De Jing, ch. 60

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Gouvernez le peuple par la vertu, maintenez-le par les rites, et il aura le sentiment de l'honneur et viendra à vous.
Confucius · Entretiens, II, 3

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Le pouvoir politique moderne n'est que le comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
Marx · Manifeste du Parti communiste, 1848

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Le seul objet qui autorise les hommes, individuellement ou collectivement, à troubler la liberté d'action de quiconque, est la protection de soi-même.
Mill · De la liberté, ch. 1

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Qui gouverne par la vertu est comparable à l'étoile polaire : elle demeure en place, et toutes les étoiles se tournent vers elle.
Confucius · Entretiens (Lunyu), II, 1

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Raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez !
Kant · Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?

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