Rapport à soi· Adversitédifficulté
Rapport au passé
Face à ce qui est arrivé et ne peut être changé, faut-il l'aimer ou se révolter ?
Accepter, voire aimer ce qui fut, apaise et réconcilie, mais peut ressembler à un consentement à l'inacceptable ; se révolter garde vivant le sentiment que cela n'aurait pas dû être, mais peut nous river à une blessure qui ne guérit pas. Se positionner, c'est dire comment vivre avec l'irréversible.
Amor fati
8Vouloir que rien ne soit autrement, ni en avant, ni en arrière : non pas seulement supporter ce qui est arrivé, mais l'aimer comme partie intégrante de sa vie. Le regret et le ressentiment empoisonnent l'existence ; consentir au destin libère.
Explorer cette position →Sénèqueexplicite
Puisque le destin adviendra de toute façon, la seule chose qui dépende de nous est de l'accompagner ou de nous y traîner : le même cours des choses nous mène, mais notre assentiment décide s'il est joug ou liberté. Sénèque pousse donc le stoïcisme au-delà de la simple résignation : non subir ce qui arrive, mais le vouloir, parce que la l'a réglé pour le bien du tout. Cet transforme la nécessité en objet de désir, et la seconde tristesse, celle de regimber contre l'inévitable, est la seule qu'on puisse s'épargner.
Lettres à Lucilius, CVII (ducunt volentem fata, citant Cléanthe) · De la vie heureuse, XV (obéir à Dieu, c'est la liberté)
Épictèteexplicite
L'acceptation aimante de ce qui arrive est une prescription centrale : vouloir que les événements soient comme ils sont, et non comme nous les voudrions. C'est la matrice stoïcienne de .
Manuel, §8 · Entretiens, II, 14
Marc Aurèleexplicite
Si le monde est un seul vivant traversé par une même , aucun événement n'est isolé ni accidentel : ce qui m'advient était de toute éternité tissé avec moi dans la trame du tout (la , sympathie cosmique des choses entre elles). Marc Aurèle va plus loin que la résignation : non pas supporter ce qui arrive, mais l'aimer, car le souhaiter autre reviendrait à exiger que l'univers entier fût autre. La révolte n'est dès lors pas tant interdite qu'absurde, la partie ne pouvant accuser le tout dont elle procède : c'est l' comme forme la plus haute du consentement.
Pensées pour moi-même, IV, 23 · Pensées pour moi-même, V, 8 · Pensées pour moi-même, X, 5
Nietzscheexplicite
L' fonctionne comme une épreuve : si un démon t'annonçait que tu revivras cette vie à l'identique, infiniment, le maudirais-tu, ou serait-ce ta plus grande joie ? Dire oui à chaque instant, c'est l' : non la résignation de , mais l'affirmation la plus haute, aimer le nécessaire au point d'en vouloir le retour éternel.
Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10 · Le Gai Savoir, §276 et §341
Stoïcismeexplicite
La physique commande l'éthique : tout événement est un maillon de la chaîne rationnelle du , ordonnée par la . Se révolter est donc à la fois vain et déraisonnable, puisqu'on combat la raison même dont on participe ; le accorde sa volonté au cours des choses, non par résignation passive mais parce qu'il y reconnaît l'œuvre du : les destins conduisent qui consent, ils traînent qui refuse.
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même · Sénèque, Lettres à Lucilius, 107
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Spinozainférable
Comprendre que tout arrive par diminue le pouvoir des passions tristes sur l'esprit : nous nous affligeons moins de ce que nous savons inévitable. Cette acceptation sereine de la nécessité préfigure , sans révolte contre ce qui doit être.
Éthique, V, prop. 6 (l'esprit pâtit moins des affects qu'il rapporte à la nécessité)
Zhuangziexplicite
Tout ce qui arrive, la disgrâce comme la difformité, la maladie comme la mort, est accueilli comme une donne de la transformation à épouser sans révolte : un personnage à qui pousse une bosse l'examine en riant, prêt à voir son bras changé en coq ou sa hanche en roue. Cet acquiescement au sort rejoint l'amor fati stoïcien, mais sans le ressort d'une rationnelle : on ne consent pas à un ordre voulu, on se laisse porter par un cours qui n'a ni dessein ni cruauté.
Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)
Épicureinférable
La mémoire des plaisirs passés est une ressource du bonheur : le sage la convoque pour rester serein dans la douleur présente, et la gratitude pour ce qui fut tempère le regret. Cette manière d'accueillir le passé comme un bien à savourer, plutôt que de le contester, penche vers une acceptation sereine du côté de l'amor fati.
Diogène Laërce, Vies, X, 22 (la lettre d'adieu d'Épicure, joie du souvenir malgré les douleurs) · Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, I (le souvenir des biens passés)
Révolte
1Consentir à tout ce qui est arrivé, c'est risquer de bénir aussi l'injustice et le mal. La dignité humaine exige de maintenir le refus : reconnaître ce qui fut sans jamais l'approuver, et puiser dans cette révolte la force d'agir.
Explorer cette position →Camusexplicite
L'esclave qui dit non à son maître ne refuse pas seulement un ordre : en traçant la limite qu'on ne franchira plus, il affirme qu'il y a en lui quelque chose qui vaut et qui vaut pour tous. Camus tire de ce geste un raisonnement décisif : le non du révolté révèle une valeur qui déborde l'individu, si bien que la fait passer du constat solitaire de l'absurde à une solidarité, comme le cogito faisait passer du doute à la certitude. Le refus de ce qui humilie, et non le consentement au donné, devient ainsi le principe d'une existence digne, et le fondement immanent d'une morale sans Dieu.
L'Homme révolté (1951)
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Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifExistentielleFaire la paix avec ce qui fut
Le passé est ce qui ne dépend plus de nous par excellence : faut-il l'accepter pleinement, jusqu'à vouloir qu'il ait été, ou en rester prisonnier par le regret ?
le passéPérimètre d'action - PrescriptifMoraleDéfaire l'irréparable
Ce qui est fait ne peut être défait : le pardon est-il le seul pouvoir qui nous délivre de l'irréversible, en nous libérant du poids de ce qui a eu lieu ?
l'irréversiblePardon - PrescriptifExistentielle Expérience de penséeVoudriez-vous la revivre ?
Un démon vous propose de revivre votre vie, identique, à l'infini : la voudriez-vous ? Le test révèle si vous habitez vraiment votre temps, plutôt que de le suspendre à demain ou de le pleurer d'hier.
le temps d'une vieOrientation temporelle - PrescriptifExistentielleLe poids de l'héritage
Nous sommes des héritiers : la fidélité aux racines, aux dettes, aux morts fait-elle la profondeur d'une vie, ou une chaîne qui enferme les vivants dans un passé révolu ? Car trop de mémoire, aussi, peut paralyser.
ce que nous avons reçuOrientation temporelle - PrescriptifExistentielleLe regret et la nostalgie
On peut vivre tourné vers un passé perdu : le regret de ce qui fut, la nostalgie d'un âge d'or. Est-ce honorer ce qui nous a faits, ou déserter le présent pour un pays qui n'existe plus ?
son propre passéOrientation temporelle
Conduis-moi, Zeus, et toi aussi, Destinée, où que vous m'ayez assigné : je vous suivrai sans faillir. Et si je refuse, devenu mauvais, je n'en suivrai pas moins.Cléanthe · Cléanthe, cité par Sénèque, Lettres à Lucilius, 107
J'ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer, de ne pas les détester, mais de les comprendre.Spinoza · Traité politique, I, 4
Je me révolte, donc nous sommes.Camus · L'Homme révolté (1951)
Les destins conduisent celui qui consent et traînent celui qui résiste.Sénèque · Lettres à Lucilius, CVII
Ma formule pour la grandeur de l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni en avant, ni en arrière, ni dans toute l'éternité.Nietzsche · Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10
Tout ce qui s'accorde avec toi, ô Univers, s'accorde avec moi : rien de ce qui vient à temps pour toi n'est pour moi trop tôt ni trop tard.Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, IV, 23