Les questions

Rapport aux autres· Société et histoiredifficulté

Individu et société

Pour comprendre la vie sociale, faut-il partir des individus ou du tout social ?

La société n'est-elle que des individus et leurs choix, ou un tout qui les façonne plus qu'ils ne le savent ? Selon la réponse, on explique une crise ou une coutume par des décisions personnelles ou par des structures, et l'on ne tient pas les mêmes responsables. Se positionner, c'est dire ce qui, du tout ou des parties, fait vraiment l'histoire.

IndividualismeHolisme
Les pôles, et qui les tient

Individualisme

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La société n'est rien d'autre que les individus qui la composent et leurs interactions. Ce sont leurs choix, leurs intérêts et leurs droits qui expliquent les phénomènes sociaux, et c'est à partir d'eux qu'il faut penser les institutions.

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Figures associées: Locke · Mill
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Lockeexplicite

L'individu est premier : porteur de droits naturels (vie, liberté, biens) dans l'état de nature, il n'entre en société que par son propre consentement et pour mieux protéger ces droits. La communauté est un agrégat d'individus libres et égaux, non un tout organique qui les précéderait : méthodologique et normatif.

Traités du gouvernement civil, II, ch. 2 (l'état de nature) et ch. 8 (le consentement individuel)

Libéralismeexplicite

Le libéralisme part de l', non du tout social : les institutions se pensent à partir des personnes, de leurs choix et de leurs droits, non l'inverse. La société n'est pas un organisme qui préexisterait à ses membres et les subordonnerait à sa fin, mais une association au service de fins individuelles. De là le primat des droits de la personne sur les exigences de la collectivité.

Locke, Deux traités du gouvernement · Mill, De la liberté

Millexplicite

Parce qu'aucune forme de vie ne vaut a priori pour tous et que nul ne sait d'avance ce qui lui convient, Mill érige la liberté en condition d'expériences de vie par lesquelles chacun éprouve et façonne son propre caractère. L'individualité n'est donc pas un simple agrément privé mais le ressort de tout progrès : c'est des esprits originaux que naissent les vérités et les usages nouveaux dont la société entière hérite. D'où sa cible, le despotisme de la coutume et le conformisme qui nivellent les caractères et tarissent cette source, menace d'autant plus pressante que se renforce le pouvoir de l'opinion de masse.

De la liberté, ch. 3 (de l'individualité comme élément du bien-être)

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Schopenhauerinférable

La parabole des porcs-épics dit tout : pressés par le froid ils se rapprochent, mais leurs piquants les forcent à s'écarter, et ils finissent par trouver la juste distance, celle de la politesse. L'homme à la riche vie intérieure préfère souffrir un peu du froid que se blesser au contact, et tient la solitude pour un privilège plutôt qu'un manque.

Parerga et Paralipomena, t. II, §396

Benthamexplicite

Pour Bentham, la communauté est une fiction : son intérêt n'est que la somme des intérêts des membres qui la composent. Il n'existe pas d'entité collective dotée d'un bien propre au-dessus des individus ; le bonheur social n'est que l'agrégat des bonheurs individuels. C'est un individualisme méthodologique net, fondement de tout le calcul utilitariste.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I, §4 (l'intérêt de la communauté, somme des intérêts individuels)

Zhuangziinférable

La sagesse de Zhuangzi est celle d'un individu qui se déprend des rôles, des charges et de la reconnaissance sociale pour préserver sa liberté intérieure : mieux vaut être une tortue libre dans la boue qu'une carapace vénérée au temple. La société et ses institutions, loin de constituer l'homme, le déforment en lui imposant des distinctions et des ambitions étrangères à son naturel. La priorité va clairement à l'individu singulier contre le tout social, mais par retrait et fuite plus que par revendication de droits.

Zhuangzi, ch. 17 (la tortue dans la boue) · Zhuangzi, ch. 4 (l'arbre inutile)

Les Lumièresinférable

La société se pense à partir de l'individu, et non l'inverse : c'est l'individu, sujet de droits et de raison, qui est premier, et les institutions n'existent que pour servir ses fins. Cet individualisme, prolongé par l'économie naissante de , sous-tend la critique des corps, des ordres et des corporations qui enserrent la personne. fait ici exception en subordonnant l'individu à la , signe que le courant n'est pas monolithique.

Locke, Deux traités du gouvernement · Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations

Holisme

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Le tout social est plus que la somme de ses parties : il possède ses propres lois et exerce sur les individus une influence qui les dépasse. Nos manières de penser, de sentir et d'agir sont d'abord façonnées par la société qui nous précède.

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Figures associées: Durkheim · Hegel
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Hegelexplicite

La société n'est pas une somme d'individus qui lui préexisteraient : c'est le tout éthique, la , qui a sur eux la priorité, non chronologique mais conceptuelle, et où seul ils accèdent à leur liberté substantielle. Famille, société civile et État sont les moments d'un qui se particularise en ses membres et vit en eux. L'individu abstrait, antérieur à toute communauté, est une fiction.

Principes de la philosophie du droit, §142-157 (la vie éthique) · Principes de la philosophie du droit, §257-258 (l'État)

Marxexplicite

Pour Marx, l'individu isolé des économistes classiques est une fiction : on ne comprend les hommes qu'à partir des rapports sociaux et des classes auxquels ils appartiennent. La conscience, les besoins, jusqu'aux idées, sont déterminés par l'être social : une position fortement , où le tout social prime sur l'individu pensé à part.

Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859) · Grundrisse, introduction (critique de l'individu isolé de Robinson)

Marxismeexplicite

Partir de l'individu pour expliquer la société, c'est prendre pour un point de départ ce qui est un résultat : l'individu « isolé et autonome » du libéralisme et du contrat social est lui-même un produit tardif d'une société donnée, non sa cause. Marx renverse l'ordre d'explication : on comprend l'homme à partir de sa classe et de sa place dans les rapports de production, car l'essence humaine n'a pas de siège dans l'individu mais dans l'ensemble des rapports sociaux. Cet holisme n'est pas une préférence collectiviste mais une thèse de méthode, dirigée contre l'individualisme abstrait de l'économie politique et du droit naturel.

Marx, Thèses sur Feuerbach, VI (1845) · Marx, Introduction à la critique de l'économie politique (Grundrisse, 1857)

Aristoteexplicite

Le critère de l'antériorité, pour Aristote, n'est pas chronologique mais fonctionnel : est premier ce sans quoi le reste ne peut remplir sa fonction. Or une main séparée du corps n'est plus une main que de nom, faute de pouvoir saisir ; de même l'individu hors de la cité ne peut accomplir sa nature et reste un homme inachevé. La cité est donc par nature antérieure à l'individu comme le tout à la partie, holisme assumé qui n'efface pas pour autant la fin de la cité, le bien vivre de ses citoyens.

Politique, I, 2 (1253a)

Platonexplicite

La étudie la justice d'abord dans la cité, « écriture en gros caractères », pour la déchiffrer ensuite dans l'âme : le tout politique est premier et éclaire la partie individuelle. La cité est un organisme dont chaque classe est un membre, et le bien commun prime sur l'intérêt privé, jusqu'à l'abolition de la propriété et de la famille chez les gardiens.

République, II, 368c-369a · République, V, 462a-466d

Marc Aurèleexplicite

Les êtres raisonnables sont les membres d'un seul corps, non de simples parties juxtaposées : l'individu ne s'accomplit qu'en œuvrant pour le tout, et l'acte antisocial se retranche lui-même de la nature. Vision holiste, où le bien commun n'est pas une contrainte mais l'achèvement de la nature individuelle.

Pensées pour moi-même, VII, 13 · Pensées pour moi-même, II, 1 · Pensées pour moi-même, IX, 23

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Confuciusinférable

La personne ne se comprend qu'à travers ses rôles et ses relations : on est fils, frère, sujet, ami, et c'est en accomplissant ces relations selon les li 禮 (les rites) qu'on devient pleinement humain. L'identité est relationnelle, non monadique : la pente est nettement holiste, même si la culture de soi conserve une exigence personnelle irréductible.

Entretiens, XII, 11 (la définition de chacun par sa relation) · Entretiens, II, 5-8 (les devoirs relationnels de la piété filiale)

Confucianismeinférable

L'homme confucéen n'existe pleinement que pris dans le réseau de ses relations : le moi se constitue par ses rôles et ses devoirs envers autrui, non comme atome autonome antérieur à la société. L'accomplissement personnel et l'ordre du tout social sont solidaires : se cultiver soi-même, c'est déjà œuvrer à l'harmonie de la famille, de l'État et du monde.

La Grande Étude (Daxue) · Confucius, Entretiens (Lunyu), VI, 30

Aristotélismeexplicite

La cité est antérieure en nature à l'individu, comme le tout l'est à la partie : isolé, l'individu ne se suffit pas et ne peut actualiser sa fin proprement humaine. Cette priorité du tout penche du côté holiste, sans dissoudre l'individu puisque la fin reste l'épanouissement des citoyens.

Aristote, Politique, I, 2

Machiavelinférable

La cité n'est pas pour Machiavel une somme d'individus mais un corps traversé de forces collectives, les deux humeurs du peuple et des grands, dont le heurt produit les lois et la liberté. Le salut de ce corps, la patrie, prime la conscience individuelle, du prince comme du citoyen.

Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4 · Le Prince, chap. IX

Rousseauexplicite

Le pacte ne juxtapose pas des individus : il les transforme en un corps moral et collectif, un « moi commun » doté d'une volonté propre. Le citoyen tient son être et sa liberté de cette totalité, à laquelle il s'aliène tout entier. Contre l'individualisme des Lumières, Rousseau penche du côté holiste, sans dissoudre l'individu puisque la fin reste sa liberté.

Rousseau, Du contrat social, I, 6

Sénèqueinférable

L'homme est né pour la communauté et l'entraide : nous sommes les membres d'un seul grand corps, et le bien individuel s'accomplit dans le service du tout humain. Sans dissoudre l'individu dans la cité, Sénèque subordonne la retraite philosophique à un devoir d'utilité commune, ce qui penche vers une vision holiste de la société.

Lettres à Lucilius, XCV (les membres d'un même corps) · De l'oisiveté, III-VI (le sage doit servir la grande cité)

Beauvoirinférable

L'individu libre reste la source du sens et des valeurs, mais il n'existe pas hors d'un tissu de relations : il se constitue dans le regard d'autrui, dans des institutions et des conditions historiques qui le situent. Beauvoir tient ensemble l'irréductibilité de la liberté singulière et la dépendance concrète à l'égard du collectif, d'où une position à peine inclinée vers le pôle relationnel.

Pour une morale de l'ambiguïté (1947), liberté et monde commun · Le Deuxième Sexe (1949), la femme située dans des rapports sociaux

Sartreinférable

Le premier Sartre part de la liberté individuelle de la conscience, irréductible, ce qui ancre fortement sa pensée du côté de l'individu. Mais le second Sartre, celui de la Critique de la raison dialectique, articule cette liberté à la matière et à l'histoire : l'individu se fait dans des ensembles collectifs (le groupe en fusion, le pratico-inerte) qui le conditionnent en retour. La position oscille ainsi autour d'un quasi-équilibre, légèrement déplacé vers le collectif par cette évolution.

Critique de la raison dialectique (1960), le groupe en fusion et le pratico-inerte

Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous21 figures · 5 courants cartographiés
Citations
Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
Marx · Préface à la Critique de l'économie politique, 1859

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L'intérêt de la communauté, qu'est-ce donc ? La somme des intérêts des divers membres qui la composent.
Bentham · Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I, §4

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La cité est par nature antérieure à l'individu, car le tout est nécessairement antérieur à la partie.
Aristote · Politique, I, 2 (1253a)

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La nature humaine n'est pas une machine que l'on construit sur un modèle, mais un arbre qui doit croître et se développer de tous côtés.
Mill · De la liberté, ch. 3

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Moi qui est nous, et nous qui est moi.
Hegel · Phénoménologie de l'esprit, ch. IV (l'autoconscience)

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