Les questions

Rapport aux autres· Société et histoirenoyaudifficulté

Tradition et transformation

Faut-il préserver l'héritage des institutions ou transformer la société au nom du progrès ?

Le passé transmet une expérience que personne n'a conçue seul, mais aussi des injustices qu'on n'ose plus toucher ; réformer peut libérer, ou défaire ce qui marchait sans qu'on sache pourquoi. Se positionner, c'est dire à qui faire confiance : à ce qui a duré, ou à notre pouvoir de refaire mieux.

ConservatismeProgressisme
Les pôles, et qui les tient

Conservatisme

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Les institutions héritées condensent une sagesse accumulée que nulle raison individuelle ne saurait remplacer. Les réformes doivent être prudentes et graduelles : vouloir tout refonder d'un coup, c'est risquer de détruire des équilibres fragiles et précieux.

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Figures associées: Burke · Montesquieu
Qui se tient ici
Confuciusexplicite

Le présupposé est que la a déjà été pleinement réalisée par les sages rois et les li 禮 (les rites) de la dynastie Zhou, et que le désordre du temps vient de leur dégradation, non d'un manque de nouveauté. Si le bien a un précédent accompli, alors la tâche rationnelle est de restaurer et de transmettre, non d'inventer : se déclarer transmetteur et non créateur n'est donc pas une modestie mais une thèse, le refus de fonder la norme sur l'invention présente. La référence normative est le passé exemplaire, ce qui en fait un au sens fort, à rebours de toute foi dans le progrès.

Entretiens, VII, 1 (je transmets et n'invente pas, j'aime et je crois aux Anciens) · Entretiens, III, 14 (Confucius suit les Zhou)

Confucianismeexplicite

L'ordre humain a déjà été réalisé une fois, par les sages-rois de l'antiquité (Yao, Shun, les Zhou) : il existe donc un modèle accompli à ressaisir, et non une voie à inventer de toutes pièces. Le présent est en désordre précisément parce qu'il a rompu avec lui, d'où la tâche : transmettre et raviver les rites (li 禮) reçus plutôt que les remplacer. Cette confiance dans le legs distingue le confucianisme à la fois du naturalisme , qui voudrait défaire l'artifice des rites pour retrouver la spontanéité du , et de l'innovation , qui fonde l'ordre sur des lois nouvelles indifférentes au passé. Pour le confucéen, l'autorité morale ne se décrète pas : elle se reçoit d'une tradition éprouvée.

Confucius, Entretiens (Lunyu), VII, 1 · Confucius, Entretiens (Lunyu), III, 14

Michel de Montaigneexplicite

Si nos lois ne tiennent pas à la raison mais à la , le réformateur qui veut les refaire au nom du vrai risque, en ébranlant l'édifice, plus de maux qu'il n'en guérit, comme le montrent les guerres de Religion. Montaigne en tire un conservatisme paradoxal : il faut obéir aux lois « parce qu'elles sont lois », non parce qu'elles sont justes, car leur autorité tient à leur ancienneté, non à leur fondement. Ce n'est pas amour de l'ordre établi mais défiance envers les nouveautés, dont le coût certain l'emporte sur le gain incertain. Un sceptique en politique est volontiers conservateur, faute de certitude pour justifier le risque du changement.

Essais, III, 13, « De l'expérience » et I, 23, « De la coutume »

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Schopenhauerinférable

Aucune foi dans le progrès moral ni dans les réformes politiques : la nature humaine ne change pas, seule la muselière peut être mieux ou plus mal ajustée, et l'histoire ne fait que varier le même. Effrayé par la révolution de 1848, il prête sa lorgnette aux soldats visant les émeutiers et lègue une part de sa fortune au fonds de secours des militaires, geste où son pessimisme se fait franchement contre-révolutionnaire.

Parerga et Paralipomena ; correspondance et biographie

Sextus Empiricusinférable

N'ayant aucune vérité au nom de laquelle réformer l'ordre établi, le sceptique se règle par défaut sur les lois, les coutumes et les institutions reçues de son pays, qu'il observe sans y croire dogmatiquement. Ce conformisme est conservateur par abstention plutôt que par conviction : non l'amour de la tradition, mais l'absence de tout critère qui justifierait de la renverser. La position penche donc vers le conservatisme, mais sans le fondement axiologique qu'un Burke lui donnerait.

Esquisses pyrrhoniennes, I, 17 et 23-24 (suivre la loi et la coutume)

Humeextrapolée

Tenant l'ordre établi pour un produit de la coutume et de l'utilité éprouvée, Hume se méfie des réformes guidées par des principes abstraits et des enthousiasmes (l'enthousiasm religieux ou factieux). Sans être un réactionnaire, il valorise la stabilité des institutions et la prudence : une sensibilité plutôt conservatrice, prudente face au changement brusque.

Essais moraux, politiques et littéraires (notamment « Du contrat originel » et « De la naissance et du progrès des arts et des sciences »)

Laoziinférable

Laozi ne croit pas que l'histoire monte vers le mieux : le mouvement propre du Dao est le retour, et la civilisation a fait déchoir l'homme de sa simplicité première. Mais sa visée n'est pas la conservation des institutions, des rites et des hiérarchies, qu'il critique tout autant : c'est un primitivisme qui veut remonter en-deçà de la tradition, ce qui le situe du côté du refus du progrès sans en faire un conservateur des formes établies.

Dao De Jing, ch. 18, 19 et 38 · Dao De Jing, ch. 16 et 25

Rousseauinférable

Rousseau n'est ni un progressiste qui attend le salut de la civilisation, ni un conservateur qui vénère la tradition établie. Il récuse l'idée, centrale au siècle, que le progrès des lumières porte celui des mœurs, et prend l'homme naturel pour étalon critique du présent ; mais il appelle une refondation politique radicale, non le maintien de l'ordre ancien. D'où une position en retrait du progressisme des Lumières, sans bascule dans le conservatisme.

Rousseau, Discours sur les sciences et les arts · Rousseau, Du contrat social

Progressisme

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Les sociétés peuvent et doivent s'améliorer : la raison permet d'identifier les injustices héritées et de les corriger. La tradition n'a pas d'autorité en soi ; ce qui compte, c'est l'émancipation et le perfectionnement de l'humanité.

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Figures associées: Condorcet · Marx
Qui se tient ici
Marxexplicite

Marx ne réclame pas une réforme graduelle mais un renversement révolutionnaire de l'ordre social : le prolétariat doit abattre l'État bourgeois et abolir les rapports de production existants : c'est un radical, hostile à toute conservation de l'ordre établi.

Manifeste du Parti communiste, conclusion · Thèses sur Feuerbach, XI (transformer le monde)

Marxismeexplicite

Si l'exploitation tient à la structure même des rapports de production, alors la réforme ne peut que l'aménager : seul leur renversement la supprime. De là le caractère révolutionnaire du progressisme marxiste, et son refus des autres voies : ni l'attente d'une évolution morale, ni les cités idéales du socialisme utopique, ni la simple critique philosophique ne suffisent, car interpréter le monde le laisse intact. La pensée elle-même n'a de valeur que comme , moment d'une transformation réelle portée par la classe qui n'a « rien à perdre que ses chaînes ». La philosophie cesse d'être contemplation pour devenir une arme, ce que résume la onzième thèse sur Feuerbach.

Marx, Thèses sur Feuerbach, XI (1845) · Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste (1848)

Transhumanismeexplicite

Le transhumanisme porte à sa limite la foi des dans le progrès : non seulement les savoirs et les institutions, mais l'être humain lui-même peut et doit être amélioré. Aucune tradition, aucun ordre hérité n'a d'autorité qui résisterait à une amélioration démontrable ; le passé n'est qu'un point de départ que la raison et la technique ont vocation à dépasser.

More, « The Extropian Principles » · Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (filiation)

Beauvoirexplicite

Beauvoir est résolument émancipatrice : Le Deuxième Sexe est un appel à transformer les structures qui font de la femme l'Autre, et son engagement (féminisme, anticolonialisme, soutien aux luttes d'émancipation) vise l'abolition des oppressions héritées. Les traditions qui figent les rôles relèvent pour elle de l'aliénation, non d'un ordre à conserver.

Le Deuxième Sexe (1949), perspective de libération · La Force des choses (1963), engagements politiques

Benthamexplicite

Bentham juge les institutions à leur seule utilité présente, jamais à leur ancienneté : il faut réformer méthodiquement le droit, codifier les lois, abolir les survivances irrationnelles. Réformateur radical du système pénal et carcéral (le projet du Panoptique), il dénonce la déraison de la common law et milite pour une refonte rationnelle des codes. C'est un progressisme réformateur affirmé.

A Fragment on Government (critique de Blackstone et de la common law) · Panopticon, ou la maison d'inspection

Millexplicite

Réformateur convaincu, Mill voit dans le progrès de l'humanité l'horizon de la morale et de la politique. Il milite pour l'extension du suffrage, l'éducation populaire, les réformes sociales et, dans L'Asservissement des femmes, pour l'émancipation des femmes, qu'il porte aussi au Parlement. La liberté de pensée vaut précisément parce qu'elle est le moteur de l'amélioration humaine.

L'Asservissement des femmes (1869), ch. 1 (l'égalité des sexes comme exigence du progrès) · De la liberté, ch. 2 (la liberté d'opinion, condition du progrès)

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Les Lumièresexplicite

De l'accumulation des connaissances et de la diffusion des lumières, le courant tire une thèse neuve : l'humanité avance, et cette marche peut être consciente et voulue. Les institutions et les lois ne sont pas sacrées du seul fait d'être anciennes ; elles doivent prouver leur utilité présente, faute de quoi la réforme est légitime. pousse l'idée jusqu'à une loi de l'histoire, l'esprit humain progressant par étapes vers la vérité, la liberté et le bonheur. Contre ce credo, dressera la sagesse accumulée de la tradition : c'est l'acte de naissance du clivage entre progressisme et conservatisme.

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain · Turgot, Discours sur les progrès successifs de l'esprit humain

Baconinférable

Contre le préjugé qui révère l'Antiquité comme l'âge de la sagesse, Bacon renverse l'argument : les Anciens étaient la jeunesse du monde, et c'est nous, venus après tant de siècles accumulés, qui sommes les véritables anciens. L'autorité des maîtres reçus n'a donc aucune valeur en soi ; le savoir n'est pas un héritage à conserver mais un chantier ouvert, indéfiniment perfectible. Cette confiance dans le pouvoir réformateur de la raison vaut d'abord pour les sciences ; en politique, le grand commis de la Couronne reste prudent, ce qui retient d'un score extrême.

Novum Organum, I, §84 · Du progrès et de la promotion des savoirs, I

Pragmatismeexplicite

Le méliorisme tient le monde pour ni fatalement bon ni fatalement mauvais, mais améliorable par l'effort intelligent : c'est le ressort du réformisme de Dewey, qui investit l'éducation et la démocratie comme leviers d'un progrès graduel et expérimental. La société n'est pas un ordre à conserver mais un chantier à réviser sans cesse, par essais, erreurs et corrections.

Dewey, Le Public et ses problèmes (1927) · James, Le Pragmatisme (1907), leçon VIII

Kantexplicite

Les Lumières sont la sortie de l'homme hors de sa minorité dont il est lui-même responsable. Kant fait du libre usage public de la raison le moteur d'un progrès graduel de l'humanité, ce qui le situe nettement du côté progressiste.

Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?

Utilitarismeexplicite

L'utilitarisme naît comme un programme réformateur : soumet le droit, les prisons et les institutions à l'épreuve de l'utilité, et rejette le respect de la tradition pour elle-même. prolonge cet élan en faveur de l'émancipation, notamment celle des femmes. Les institutions ne valent que par le bien-être qu'elles produisent, ce qui invite à les réformer dès qu'elles y manquent.

Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation · Mill, L'Asservissement des femmes

Lockeinférable

En justifiant le droit de résistance et la révocabilité du gouvernement, Locke offre à la Glorieuse Révolution sa théorie et rompt avec l'ordre du droit divin. Sa confiance dans le progrès du savoir par l'expérience et dans la réforme de l'éducation le situe du côté réformateur, sans radicalité révolutionnaire, d'où une valeur modérément progressiste.

Traités du gouvernement civil, II, ch. 19 (la dissolution du gouvernement)

Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous20 figures · 6 courants cartographiés
Problèmes

Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →

  • Descriptif Expérience de pensée
    La sagesse des siècles, ou la raison ?

    L'ordre hérité condense-t-il un savoir qu'aucune raison individuelle ne peut égaler, imposant la prudence, ou la raison peut-elle examiner les institutions et corriger ce qui s'y est glissé d'injuste ?

    l'ordre hérité
Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • PrescriptifPolitique et droit
    Ce qui dure est-il bon ?

    La durée d'une institution prouve-t-elle sa valeur, ce qui a tenu ayant fait ses preuves, ou « ça a toujours été ainsi » couvre-t-il aussi des injustices qui ont duré tout autant ?

    une tradition
  • PrescriptifPolitique et droit
    Réformer ou refonder ?

    Même quand le changement s'impose, faut-il réformer pas à pas, au risque de la lenteur qui laisse durer l'injustice, ou refonder d'un coup, au risque de défaire des équilibres qu'on ne comprenait pas ?

    le changement social
  • PrescriptifPolitique et droit
    Les vivants, ou l'héritage ?

    Les vivants ont-ils le droit de réécrire ce que les morts ont bâti, « la terre appartient aux vivants », ou sommes-nous les dépositaires d'un legs que nous devons transmettre aux générations à venir ?

    les générations

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    L'histoire va-t-elle vers le mieux ?

    Le progressisme suppose que le changement tend vers le meilleur, mais l'histoire a-t-elle une direction, ou « progrès » est-il parfois un autre nom pour une perte ?

    le cours de l'histoire
  • PrescriptifPolitique et droit
    Le progrès, choisi ou subi ?

    La technique transforme la société qu'on le veuille ou non : le « progrès » est-il alors une décision politique, ou une force qui nous emporte sans qu'on l'ait votée ?

    la transformation technique
  • PrescriptifPolitique et droit
    Choisir ses techniques

    Nul n'a voté pour le smartphone ni pour l'intelligence artificielle, qui réorganisent pourtant nos vies : l'adoption d'une technique peut-elle être une décision commune, ou est-ce une force qui s'impose et qu'on ne discute qu'après coup ?

    l'adoption des techniquesRapport à la technique
  • PrescriptifExistentielle
    Le poids de l'héritage

    Nous sommes des héritiers : la fidélité aux racines, aux dettes, aux morts fait-elle la profondeur d'une vie, ou une chaîne qui enferme les vivants dans un passé révolu ? Car trop de mémoire, aussi, peut paralyser.

    ce que nous avons reçuOrientation temporelle

Tous les problèmes →

Citations
Je transmets et je n'invente pas ; j'aime les Anciens et je leur fais confiance.
Confucius · Entretiens, VII, 1

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La perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie ; et le progrès de cette perfectibilité n'a d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés.
Condorcet · Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795)

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Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois.
Michel de Montaigne · Essais, III, 13, « De l'expérience »

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Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer.
Marx · Thèses sur Feuerbach, XI (1845)

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Les prolétaires n'ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.
Marx · Manifeste du Parti communiste, 1848

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Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est la devise des Lumières.
Kant · Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?

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