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Rapport aux autres· Morale

Maximalisme

Axe: Exigence moraleJusqu'où la morale exige-t-elle de nous ?

La morale exige beaucoup : si je peux empêcher un grand mal au prix d'un sacrifice modeste, je dois le faire. Nos devoirs ne s'arrêtent pas à l'abstention de nuire, ils incluent l'aide active aux plus démunis, où qu'ils soient, et peuvent réclamer une part importante de nos ressources.

Qui défend cette position

Courants 1

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Utilitarismeinférable

La maximisation impartiale du bien-être tend vers une morale très exigeante : soutient que nous devons donner jusqu'au point où sacrifier davantage nuirait à quelque chose de comparable, ce qui peut absorber presque tout notre superflu. Le courant reste sur ce point divisé, limitant l'intervention morale et juridique aux torts causés à autrui.

Singer, Famine, richesse et moralité · Mill, De la liberté

Philosophes 7

Schopenhauerexplicite

Sa formule morale a deux étages : « ne nuis à personne » (justice), un devoir strict et pleinement exigible, et « aide chacun autant que tu peux » (charité), qui n'a pas de borne fixe et déborde le simple dû. L'essentiel de l'obligation est négatif, mais la charité vraie est sans mesure, ce qui empêche de le ranger parmi les minimalistes.

Le Fondement de la morale, §17

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Confuciusinférable

L'exigence morale est maximaliste : devenir junzi 君子 (homme de noble caractère) est une tâche de toute une vie, jamais achevée, où l'on doit se vaincre soi-même sans relâche. Le disciple Zengzi parle d'un fardeau lourd et d'une route longue, car il porte le ren 仁 (l'humanité) jusqu'à la mort. La morale ne se contente pas d'un minimum de non-nuisance : elle réclame un perfectionnement continu de la personne.

Entretiens, VIII, 7 (le fardeau est lourd et la route longue, car il porte l'humanité jusqu'à la mort) · Entretiens, XII, 1 (se vaincre soi-même et revenir aux rites)

Marc Aurèleinférable

L'exigence est sans relâche : ne plus discourir sur ce que doit être l'homme de bien, mais l'être, à l'instant, sans délai ni excuse. Cet appel à l'effort de tous les moments, où chaque acte engage la vertu entière, relève d'un maximalisme moral, tempéré seulement par la .

Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, X, 16 · Pensées pour moi-même, XII, 1

Sénèqueinférable

L'idéal du est si élevé qu'il en est presque inatteignable : il faut un effort de tous les instants, un progrès (prokopê) jamais relâché vers la perfection morale. Sénèque, conscient de ses propres manquements, n'en maintient pas moins une exigence maximaliste de transformation intégrale de soi.

Lettres à Lucilius, V et LXXV (le progrès moral incessant) · De la vie heureuse, XVII-XVIII (Sénèque reconnaît n'être pas un sage)

Benthaminférable

Exiger de toujours agir de manière à produire le plus grand bonheur du plus grand nombre, en comptant chacun à égalité, fait peser sur l'agent une demande potentiellement très lourde : aucune sphère privée n'échappe par principe à l'évaluation par l'utilité. Cette exigence maximaliste se heurte toutefois au réalisme du législateur, qui sait ne pouvoir tout réglementer : le principe lui-même ne pose aucune limite a priori, alors que sa mise en oeuvre en suppose nécessairement.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I-IV (le principe du plus grand bonheur appliqué à toute action)

Kantinférable

L'exigence morale est élevée : agir toujours par devoir et non par simple conformité, soumettre toutes ses maximes à la loi universelle. Kant tempère toutefois en distinguant les devoirs parfaits, stricts et sans exception, des devoirs imparfaits comme la bienfaisance ou le développement de ses talents, qui laissent une latitude au jugement, ce qui retient d'un maximalisme extrême.

Fondements de la métaphysique des mœurs, section II · Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu

Millinférable

Maximiser le bonheur général expose à une exigence morale potentiellement très lourde, puisque toute action peut être pesée à l'aune du plus grand bien. Mill tempère pourtant ce maximalisme : la conduite quotidienne se règle sur des règles secondaires éprouvées, et il n'attend pas de chacun le mobile constant du bien universel, mais seulement qu'il ne nuise pas et contribue à l'occasion.

L'Utilitarisme, ch. 2 (les règles secondaires et le mobile des actions)

Arguments et objections
ArgumentEmpêcher le mal quand on le peutLa souffrance et la mort évitables sont des maux ; si nous pouvons les empêcher sans rien sacrifier de comparable, nous le devons. Et ce principe ne connaît pas de frontière : ni la distance, ni le nombre, ni l'inaction des autres n'atténuent l'obligation.
  1. La souffrance et la mort par manque de nourriture, d'abri ou de soins sont des maux : nul ne le conteste.
  2. Or si nous pouvons empêcher un tel mal sans sacrifier rien de comparable, un peu d'argent, un peu de confort, nous devons le faire : c'est ce que chacun sent devant . Refuser ce principe, c'est dire qu'un enfant qui meurt compte moins que nos petits agréments.
  3. Ce principe ne connaît pas de frontière : ni l'éloignement, ni le fait que d'autres pourraient aider, ni le nombre des victimes n'atténuent l'obligation ; ce qui compte est que je puisse agir, et à quel coût.

Donc Donc la morale exige bien plus que « ne pas nuire » : tant qu'un grand mal reste évitable à un coût modeste, ne pas agir, c'est y consentir. L'aide aux plus démunis, où qu'ils soient, est un , non une faveur.

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ObjectionAttaque la positionUne vie à soiLe principe ne connaît pas de borne : tant qu'un mal reste évitable, je dois donner, jusqu'à avoir moi-même besoin de secours. Mais une vie humaine tient à des attachements poursuivis pour eux-mêmes ; le « saint moral » qui n'agit plus que pour soulager la misère a une vie appauvrie, presque inhumaine. La morale ne peut tout exiger.
  1. Le principe maximaliste, poussé jusqu'au bout, ne s'arrête jamais : tant qu'un mal reste évitable à un coût moindre que lui, je dois donner, mon temps, mon argent, mes projets, jusqu'au point où j'aurais moi-même besoin d'être secouru.
  2. Mais une vie humaine tient à des attachements et des projets poursuivis pour eux-mêmes, non pour maximiser le bien du monde. Les sommer de céder à chaque instant au calcul du plus grand bien, c'est arracher à l'agent son intégrité même.
  3. Un « saint moral » qui n'agirait plus que pour soulager la misère aurait une vie appauvrie, sans projets propres, presque inhumaine : non un idéal, mais la dissolution de la personne dans une exigence sans fin.

Donc Donc la morale ne peut tout exiger : il faut une part de vie qui m'appartienne, faute de quoi le devoir dévore celui-là même qu'il prétend rendre bon.

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ObjectionAttaque le raisonnementL'étang n'est pas le mondeÀ l'étang, je suis seul à pouvoir sauver, le besoin est immédiat, l'acte ponctuel et l'effet certain ; la misère mondiale est permanente, l'affaire de milliards d'acteurs, et l'effet d'un don incertain. Transporter la même obligation, c'est faire peser sur l'individu ce qui relève d'une action collective et institutionnelle.
  1. L'argument tire d'un cas d'urgence, l'enfant qui se noie devant moi, un devoir général de secourir tous les malheureux du monde.
  2. Mais les deux situations diffèrent sur ce qui faisait la force du premier cas : à l'étang je suis seul à pouvoir sauver, le besoin est ici et maintenant, l'acte ponctuel et son effet certain. La misère du monde est permanente, l'affaire de milliards d'acteurs, et l'effet de mon don incertain.
  3. Ce qui rendait le devoir évident, l'unicité, l'urgence, la certitude, disparaît dans le cas global : y transporter la même obligation, c'est traiter une condition durable comme une suite d'urgences, et faire peser sur l'individu ce qui relève d'une action collective.

Donc Donc de l'étang on ne peut conclure à un devoir individuel illimité : la vraie réponse à la misère du monde est une affaire de justice et d'institutions, non le sacrifice sans fin de chacun.

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Problèmes
  • PrescriptifMorale Mise en situation
    L'enfant qui se noie, l'enfant qui a faim

    Chacun accorde qu'il faut sauver l'enfant qui se noie sous nos yeux, fût-ce en ruinant ses vêtements ; mais si la distance ne change rien au devoir, comme le soutient Singer, pourquoi ne s'étend-il pas à tous ceux qu'un don suffirait à sauver ?

    le secours
  • PrescriptifMorale
    Faire et laisser faire

    Laisser mourir quand on pourrait sauver est-il aussi grave que tuer ? Si la différence s'efface, le devoir de ne pas nuire enfle jusqu'à englober tout le mal que nous n'empêchons pas.

    l'omission
  • PrescriptifMorale
    Les saints et les héros

    L'acte héroïque est admiré, jamais exigé : il y aurait un au-delà du devoir. Mais si tout le bien qu'on peut faire est dû, ces actes qui dépassent le devoir ne sont-ils que des devoirs dont nous nous dispensons ?

    les saints et les héros
  • PrescriptifMorale
    Une vie à soi

    S'il faut donner tant qu'un malheur reste à soulager, que reste-t-il de légitime pour mes projets, mes proches, mes goûts ? Une morale qui absorbe toute la vie exige-t-elle trop, ou est-ce notre confort qui se cherche des excuses ?

    une vie entière
  • PrescriptifPolitique et droit
    La charité ou la justice

    Si la misère lointaine tient à des institutions injustes dont nous profitons, donner ne suffit plus : il faudrait réparer et transformer l'ordre, non faire l'aumône. Le don individuel est-il un devoir, ou l'alibi d'une injustice qui continue ?

    l'ordre économique mondial
  • Descriptif
    Ce qu'un être humain peut porter

    Une exigence qui dépasse nos forces produit-elle du découragement et de l'hypocrisie, ou l'idéal doit-il précisément excéder ce que nous sommes pour nous tirer vers le haut ? Ce que la morale peut demander dépend de ce que l'homme peut donner.

    la nature humaine