Rapport au vrai· Croire et savoir
Comprendre le monde
Axe: Le but de la philosophie — À quoi sert la philosophie ?
La philosophie accomplit sa vocation en comprenant : saisir l'ordre des choses, rendre le réel intelligible, est la plus haute activité dont nous soyons capables, et n'a pas à servir autre chose qu'elle-même. Le savoir n'est pas ici un moyen mais la fin : la pensée vient embrasser ce qui est, comme la chouette de Minerve prend son envol au crépuscule.
Courants 1
Idéalisme allemandexplicite
Pour l'idéalisme allemand, la philosophie n'est ni exercice de vie ni critique du langage : elle est le savoir qui dans un système. Contre la limite que imposait à la raison, elle prétend connaître l'absolu lui-même, non plus au-delà des phénomènes mais comme le tout de ce qui se déploie. en donne l'image fameuse : la pensée vient comprendre son époque une fois celle-ci accomplie.
Hegel, Principes de la philosophie du droit (Préface) · Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques
Philosophes 3
Hegelexplicite
La philosophie ne prescrit pas au monde ce qu'il doit être : elle vient toujours trop tard pour cela, quand une figure de la vie a déjà vieilli et qu'on ne peut plus que la comprendre. Elle saisit son temps par la pensée, elle ne le devance pas. D'où sa réserve envers les réformateurs qui opposent au réel le vœu d'un devoir-être. Et « ce qui est rationnel est effectif » ne bénit pas le donné : effectif (wirklich) ne désigne pas tout ce qui existe, mais ce qui accomplit son concept.
Principes de la philosophie du droit, Préface · Encyclopédie des sciences philosophiques, §6 remarque (le sens de « effectif »)
Aristoteexplicite
La science première naît de l'étonnement et se recherche pour elle-même, non pour son utilité : comme l'homme libre, elle est à elle-même sa propre fin. Et la vie théorétique, activité de ce qu'il y a de plus divin en nous, est le bonheur le plus haut. Aristote réserve pourtant une part à la visée pratique : l'éthique ne s'étudie pas pour savoir ce qu'est la vertu, mais pour devenir bon.
Métaphysique, A, 1-2 · Éthique à Nicomaque, X, 7-8 · Éthique à Nicomaque, II, 2 (1103b)
Schopenhauerexplicite
La philosophie ne transforme pas le monde et n'édicte pas de règles : elle interprète et déchiffre l'existence donnée, répétant en concepts abstraits l'énigme que le monde pose. Contemplation d'abord, donc ; mais cette compréhension débouche sur la seule chose qui importe vraiment, la question de la délivrance, ce qui la teinte de transformation de soi.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §53
Argument
- Toute autre activité vise une fin hors d'elle : on se soigne pour la santé, on gouverne pour la cité. Mais à chaque fois on peut demander « et cela, pour quoi ? » ; la chaîne doit s'arrêter à ce qu'on veut pour soi-même.
- Or comprendre, saisir pourquoi les choses sont comme elles sont, est désiré pour soi seul : « tous les hommes désirent naturellement savoir », et le savoir qui ne sert à rien d'autre est le seul entièrement libre.
- C'est aussi l'activité la plus continue et la plus autosuffisante, celle qui exerce ce qu'il y a de plus haut en nous, la pensée, sur ce qu'il y a de plus haut à connaître.
Donc Donc la philosophie accomplit sa vocation en comprenant : sa théôria n'est pas une évasion mais la fin à laquelle le reste sert de moyen, la en nous.
Voir la pageObjectionAttaque la position
- La contemplation se veut désintéressée, au-dessus des partis : comprendre l'ordre du monde sans prétendre le changer.
- Mais toute pensée surgit d'une situation et d'un rapport de forces : décrire l'ordre existant comme « rationnel » ou « naturel », c'est déjà le légitimer ; se dire neutre, c'est prendre parti pour ce qui est.
- La chouette de Minerve ne prend son vol qu'au crépuscule : la contemplation arrive toujours trop tard, quand une forme de vie est déjà finie. Comprendre sans agir, c'est laisser le monde tel quel, donc consentir à ses injustices.
Donc Donc la contemplation manque sa propre prétention : se dire au-dessus des partis est déjà prendre parti, et le regard « pur » sur le monde consent en silence à ce qui est.
Voir la pageObjectionAttaque la position
- La philosophie fut d'abord le savoir total : la nature, l'âme, la cité relevaient d'elle. Or chaque fois qu'une de ses questions a trouvé une méthode d'enquête empirique, elle est devenue une science et a quitté son giron : la physique au XVIIe siècle, puis la chimie, la biologie, la psychologie, la sociologie.
- Le mouvement se poursuit sous nos yeux : l'esprit, que la métaphysique interrogeait, passe aux neurosciences et aux sciences cognitives ; la nature humaine, à l'anthropologie et à la biologie de l'évolution ; la morale elle-même devient objet d'enquête empirique. Les « grandes questions » se découpent en problèmes que des laboratoires instruisent.
- Ce qui demeure à la philosophie, ce sont les questions qui n'ont pas encore de méthode, ou n'en auront jamais : moins un domaine qu'un reste. La philosophie est morte, tranche un physicien contemporain ; la formule est polémique, mais le constat qu'elle appuie est simple : elle n'aurait pas suivi les développements de la science moderne, et sur la connaissance du monde, le flambeau a changé de mains.
Donc Donc, pour l'explication du monde, qui veut comprendre fait de la science, ou la lit : l'histoire de la philosophie de la connaissance serait celle d'un long dessaisissement, et s'y accrocher, ce serait confondre une discipline avec son passé.
Voir la pageLe registre de l'étonnementExerciceInspirée d'Aristote
C'est l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques, écrit dans la : la philosophie commence par l'étonnement, quand on cesse de trouver les choses évidentes. Cet exercice entretient ce commencement : consigner ce qui vous étonne, et suivre régulièrement une de ces questions pour le seul plaisir de comprendre.
- Gardez une page, papier ou téléphone, pour vos étonnements : une question sans utilité immédiate qui vous a traversé (pourquoi la lune ne tombe-t-elle pas ? d'où vient ce mot ? pourquoi cette coutume ?). Notez-la telle quelle, sans la juger.
- Une fois par semaine, choisissez-en une et donnez-lui trente minutes : lisez, creusez, reformulez, jusqu'à comprendre un peu mieux, sans autre but.
- Terminez en notant ce que la réponse a changé pour vous : souvent rien d'utile, et ce n'est pas un échec, c'est la part du comprendre pour comprendre.
- PrescriptifExistentielleÀ quoi bon ?
L'inutilité de la philosophie est-elle sa dignité même, le seul savoir libre qu'on ne poursuit pour rien d'autre, ou un vrai défaut au regard des sciences et de l'action, comme Thalès qui tombe dans un puits en observant les astres, sous le rire de la servante thrace ?
l'activité philosophique - PrescriptifPolitique et droitComprendre ou transformer
La philosophie peut-elle se contenter de comprendre, ou toute contemplation est-elle déjà complice, arrivant trop tard comme la chouette de Minerve, quand toute pensée prend en fait parti pour ou contre un ordre ?
la pensée et le monde - PrescriptifExistentielleDiscours ou manière de vivre
La philosophie est-elle un corps de doctrines, ou d'abord une manière de vivre faite d'exercices qui transforment celui qui les pratique, et qu'on aurait réduite à de la théorie ?
la philosophie elle-même - DescriptifLa philosophie avance-t-elle ?
Après des siècles, la philosophie n'a pas de résultats acquis comme les sciences et les mêmes questions reviennent : échec à dissoudre de faux problèmes, ou marque de questions qu'on n'est pas censé résoudre une fois pour toutes ?
la discipline elle-même - DescriptifLa philosophie et les sciences
La philosophie est-elle une proto-science que les sciences détrônent à mesure qu'elles mûrissent, ou pose-t-elle des questions, sur les valeurs, le sens, ses propres présupposés, qu'aucune science ne peut trancher ?
philosophie et sciences