Rapport au vrai· Croire et savoir
Clarifier la pensée
Axe: Le but de la philosophie — À quoi sert la philosophie ?
La philosophie ne délivre ni vérités sur le monde ni recettes de vie : elle apprend à penser. Sa tâche est d'examiner d'un œil critique toute croyance, toute prétention, tout concept, d'en éprouver les fondements et de dénouer les confusions ; à sa pointe, elle montre que bien des grands problèmes sont des nœuds du langage, à dissoudre plutôt qu'à résoudre. La clarté n'est pas ici un préalable : elle est le but même.
Courants 1
Philosophie analytiqueexplicite
Ce qui unit la tradition analytique n'est pas une thèse sur le monde mais une idée de la tâche philosophique : . Philosopher, c'est analyser concepts et arguments, en éprouver les fondements et dénouer les confusions, souvent nichées dans une grammaire trompeuse. La clarté n'y est pas un préalable au travail : elle en est le but. De la logique de à l'attention au langage ordinaire du second , la méthode prime sur le système.
Russell, « De la dénotation » (1905) · Wittgenstein, Recherches philosophiques
Philosophes 1
Wittgensteinexplicite
Contre l'idée que la philosophie découvrirait des vérités ou construirait des théories, Wittgenstein la tient, tôt et tard, pour une activité : non une doctrine mais une activité de clarification. Les problèmes philosophiques ne sont pas résolus mais dissous, comme on guérit d'un mauvais sortilège du langage, en indiquant à la mouche l'issue hors du piège. Elle laisse tout en l'état : elle ne change rien au monde ni à l'usage ordinaire, seulement à notre compréhension.
Tractatus logico-philosophicus, 4.111-4.112, 6.53-6.54 · Recherches philosophiques, §§109, 116, 124-133, 255, 309
Argument
- Les sciences découvrent des faits ; que reste-t-il en propre à la philosophie ? Non un domaine de faits supplémentaires, mais un travail sur nos concepts, nos manières de parler et de raisonner.
- Or bien des problèmes réputés insolubles naissent d'un mésusage du langage : on file une métaphore, on traite un mot comme s'il nommait une chose, et l'on s'enferme dans une question sans issue. « Les problèmes philosophiques surgissent quand le langage part en vacances. »
- La tâche n'est alors pas de trancher ces questions mais de les dissoudre : montrer d'où vient la confusion, et le problème disparaît, comme un nœud qu'on défait, « apprendre à la mouche à sortir de la bouteille à mouches ».
Donc Donc la philosophie n'apporte pas des thèses de plus mais de la clarté : elle apprend à penser, et se mesure aux illusions qu'elle dissipe, non aux doctrines qu'elle édifie.
Voir la pageObjectionAttaque la position
- L'examen critique s'est fait métier : carrières, revues spécialisées, colloques, querelles d'école. La rigueur y gagne, mais sous une forme si technique, et sur des problèmes si découpés, que le lecteur du dehors n'y reconnaît plus guère ses propres questions.
- Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes, écrivait , qui accordait qu'enseigner est admirable, à condition de vivre ce qu'on enseigne : philosopher, c'est résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non en théorie seulement, mais en pratique. L'objection s'étend d'elle-même à l'université d'aujourd'hui : une clarification qui promettait de dénouer les confusions de chacun consacre une grande part de ses forces à des nœuds qu'elle a elle-même noués.
- Pendant que les spécialistes se spécialisent encore, la demande de sens ne disparaît pas : elle se reporte sur d'autres, vulgarisateurs, coachs, idéologues, qui parlent, eux, la langue de tous. Une clarté qui circule si peu laisse le champ libre aux confusions publiques.
Donc Donc, dans la mesure où elle ne parle qu'à ses spécialistes, la philosophie manquerait sa tâche : une clarté qui ne circule pas ne clarifie rien pour personne, et l'examen des idées, devenu carrière, risquerait de cesser d'être l'examen de la vie.
Voir la pageObjectionAttaque la position
- La clarification tient bien des problèmes philosophiques pour des nœuds de langage, à dissoudre plutôt qu'à résoudre : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » .
- Mais les questions ainsi renvoyées au silence, le sens de la vie, la mort, le juste, le libre, ne sont pas de simples fautes de grammaire : ce sont celles qui pressent chaque existence.
- Rendre le langage clair n'apprend pas encore comment vivre ni ce qui est : à trop vouloir dissoudre, on risque de ne garder qu'une technique sans objet, une propreté logique qui a renoncé à ce qui comptait.
Donc Donc clarifier ne peut être toute la tâche : on peut soigner le langage sans avoir répondu à rien, et les « faux problèmes » qu'on écarte sont souvent les vraies questions qu'on ne sait pas traiter.
Voir la page- PrescriptifExistentielleÀ quoi bon ?
L'inutilité de la philosophie est-elle sa dignité même, le seul savoir libre qu'on ne poursuit pour rien d'autre, ou un vrai défaut au regard des sciences et de l'action, comme Thalès qui tombe dans un puits en observant les astres, sous le rire de la servante thrace ?
l'activité philosophique - PrescriptifExistentielleDiscours ou manière de vivre
La philosophie est-elle un corps de doctrines, ou d'abord une manière de vivre faite d'exercices qui transforment celui qui les pratique, et qu'on aurait réduite à de la théorie ?
la philosophie elle-même - DescriptifVrais problèmes ou confusions
Les grands problèmes philosophiques sont-ils de vraies questions, ou des nœuds de langage à dissoudre plutôt qu'à résoudre, au risque de jeter avec l'eau du bain les questions qui comptent ?
les problèmes philosophiques - DescriptifLa philosophie avance-t-elle ?
Après des siècles, la philosophie n'a pas de résultats acquis comme les sciences et les mêmes questions reviennent : échec à dissoudre de faux problèmes, ou marque de questions qu'on n'est pas censé résoudre une fois pour toutes ?
la discipline elle-même