Rapport au monde· Nature et vivantdifficulté
Place de l'homme dans la nature
Quelle place l'être humain doit-il occuper dans la nature : maître, gardien ou simple membre ?
Sommes-nous les propriétaires d'une nature à exploiter, les gardiens responsables d'un jardin confié, ou une espèce parmi d'autres sans droit particulier ? Selon la réponse, ce qu'on s'autorise à faire des forêts, des bêtes et du climat n'a plus les mêmes limites. Se positionner, c'est fixer ce que la nature peut légitimement attendre de nous.
Maîtrise
7Par la connaissance et la technique, l'être humain a vocation à se rendre comme maître et possesseur de la nature, pour soulager sa condition et améliorer la vie. La nature est une ressource à comprendre et à transformer au service de l'humanité.
Explorer cette position →Baconexplicite
La chute, pour Bacon, a fait perdre à l'homme son empire sur la création, et la science a pour tâche de le restaurer : commander à la nature pour le soulagement de la condition humaine. Mais cette maîtrise repose sur un paradoxe qui la distingue de toute domination naïve : on ne commande à la nature qu'en lui obéissant, en se pliant à ses lois pour la fléchir. Connaître d'abord, contraindre ensuite, et seulement dans le sens de ses propres causes. La nature reste une ressource à transformer au service de l'humanité, mais une ressource qui n'obéit qu'à qui l'a d'abord comprise.
Novum Organum, I, §3 et §129
Descartesexplicite
Dès lors que la nature matérielle n'est plus qu'étendue régie par les lois du mouvement, connaître les forces des corps comme on connaît un mécanisme permet de les appliquer à tous les usages, médecine en tête. Descartes substitue à la philosophie spéculative de l'École, qui contemple les essences, une philosophie pratique qui transforme : la fin du savoir n'est plus de comprendre un ordre donné mais de l'asservir. La nature cesse d'être une communauté ou une mère pour devenir un domaine à posséder, un programme qui inaugure le rapport technicien moderne au monde.
Discours de la méthode, VI
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Transhumanismeinférable
Prolongeant le projet cartésien de se rendre « maître et possesseur de la nature », dont il abandonne jusqu'au prudent « comme », le transhumanisme étend cette maîtrise à la nature humaine elle-même. L'humain n'est ni un simple membre de l'ordre naturel auquel se conformer, ni seulement son gardien, mais l'agent appelé à le reconfigurer et à diriger consciemment sa propre évolution : la nature n'a pas de normativité, elle est matière à transformer.
Descartes, Discours de la méthode, VI · More, « A Letter to Mother Nature »
Aristoteexplicite
La nature ne fait rien en vain et a tout disposé pour une fin : les plantes pour les animaux, les animaux pour l'homme. Cette téléologie hiérarchique ordonne le vivant à l'usage humain, d'où une orientation nette vers la maîtrise anthropocentrique de la nature.
Politique, I, 8 (1256b) ; Physique, II, 8
Les Lumièresexplicite
Dans le sillage de et de , le courant tient la nature pour un champ à connaître afin de la maîtriser et de la mettre au service de l'homme : savoir, c'est pouvoir, et le progrès des sciences vaut par les maux qu'il soulage. Cet anthropocentrisme conquérant n'est pourtant pas sans contrepoint : conteste déjà l'idée que les arts et la domestication du monde nous aient rendus meilleurs, amorçant une critique qui ne mûrira que plus tard.
Bacon, Novum Organum, livre I · Buffon, Histoire naturelle
Aristotélismeexplicite
L'ordre naturel est pour l'aristotélisme hiérarchique et finalisé : rien dans la nature n'est vain, et les plantes existent en vue des animaux, les animaux en vue de l'homme. Cet anthropocentrisme téléologique, où le reste de la nature est ordonné à l'usage humain, incline nettement vers la maîtrise, sans nier pour autant que l'homme demeure lui-même un vivant inscrit dans cet ordre.
Aristote, Politique, I, 8
Thomas d'Aquininférable
De l'ordre des créatures à l'homme découle une vision où la nature est confiée à son usage, mais cet usage est encadré : l'homme n'est pas propriétaire absolu, il administre une création qui reste l'œuvre de Dieu et qui porte partout sa trace. La position incline vers la maîtrise, mais une maîtrise responsable, plus proche de la gérance que de l'exploitation prométhéenne que la modernité revendiquera.
Somme contre les Gentils, III, 112 ; Somme théologique, Ia, q. 96
Gardiennage
0La puissance technique de l'humanité lui confère une responsabilité inédite : préserver la nature et les conditions d'une vie authentiquement humaine. L'homme n'est ni propriétaire ni simple élément du monde, mais son gardien.
Explorer cette position →Aucune figure ici, dans ce corpus.
Membre parmi d'autres
8L'être humain n'occupe aucune position privilégiée dans la nature : il est un vivant parmi d'autres, inséré dans un réseau d'interdépendances. Toutes les formes de vie ont une valeur propre, indépendante de leur utilité pour nous.
Explorer cette position →Taoïsmeexplicite
Toute chose, jusqu'au ciel et à la terre, prend modèle sur plus originaire qu'elle, et au terme de la série le ne prend modèle que sur la : l'homme n'occupe donc aucune place de surplomb, il est un être parmi les êtres, suspendu au même ordre. La place juste n'est pas de soumettre la nature mais de s'y conformer comme on suit une pente : prétendre la corriger, c'est se croire plus sage que ce qui nous a faits. Le taoïsme renverse ainsi l'anthropocentrisme implicite des écoles qui font de l'ordre humain, des rites et du gouvernement le sommet du réel.
Laozi, Dao De Jing, ch. 25 · Zhuangzi, ch. 17 (Les crues d'automne)
Zhuangziexplicite
L'homme n'a ni à maîtriser la nature ni à la gérer en intendant : il lui faut « laisser les choses être ce qu'elles sont » et accorder son agir au leur. Le bonheur des poissons que Zhuangzi prétend connaître en les regardant nager, sa polémique avec à ce sujet, disent une continuité vécue entre l'homme et le vivant qui rend vaine toute position de surplomb. Suivre le naturel, ce n'est pas exploiter ni protéger, c'est se savoir membre du même flux, exactement à l'opposé du prométhéisme.
Zhuangzi, ch. 17 (le bonheur des poissons) · Zhuangzi, ch. 7 (le maître ne s'oppose à rien)
Laoziexplicite
« L'homme prend modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le Dao, et le Dao sur ce qui est ainsi de soi-même » : loin de dominer la nature, l'homme s'insère dans un emboîtement où il prend rang après elle. Il n'est ni maître ni gardien chargé d'une mission, mais un être parmi d'autres appelé à suivre le du vivant. Cette inscription humble dans l'ordre naturel le rapproche de l'écologie profonde de Næss.
Dao De Jing, ch. 25 · Dao De Jing, ch. 51 et 64
Le romantismeexplicite
L'homme n'est pas le maître et possesseur d'une nature-objet, mais une voix dans le grand tout vivant : il s'y enracine et y communie, et c'est dans le sentiment de cette appartenance, non dans la domination, qu'il se découvre. Contre le projet baconien et cartésien de soumettre la nature, le promeneur romantique y cherche un miroir de l'âme et la présence de l'infini ; y voit un même esprit qui dort dans la pierre et s'éveille en nous.
Wordsworth, Tintern Abbey · Schelling, Idées pour une philosophie de la nature
Éthique environnementaleexplicite
Contre le programme de et , l'homme « maître et possesseur de la nature », le courant refuse la comme rapport premier au monde naturel. Il se partage entre deux réponses : l'homme d'une communauté du vivant, sans position privilégiée, chez et ; ou responsable que sa puissance même oblige, chez .
Næss, Écologie, communauté et style de vie (1976) · Jonas, Le Principe responsabilité (1979)
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Schopenhauerinférable
Le même vouloir s'objective par degrés dans la gravitation, le cristal, la plante, l'animal et l'homme : notre place dans la nature n'est pas celle d'un maître mais d'un degré parmi d'autres d'une seule et même énergie aveugle. Cette parenté métaphysique fonde des devoirs directs envers l'animal et récuse l'idée que l'homme serait le propriétaire souverain du vivant.
De la volonté dans la nature ; Le Fondement de la morale, §19
Marc Aurèleinférable
L'homme n'est pas un empire dans un empire mais une partie du tout cosmique, apparenté à tous les êtres qui en procèdent : étant une partie, dit-il, je ne me plaindrai d'aucune part qui m'est assignée par le tout. Plus que maître ou gardien du monde, Marc Aurèle se voit membre parmi d'autres d'un seul grand vivant.
Pensées pour moi-même, X, 6 · Pensées pour moi-même, IX, 9 · Pensées pour moi-même, IV, 40
Rousseauinférable
Contre le projet baconien de se rendre maître et possesseur de la nature, Rousseau oppose l'harmonie de l'homme avec un ordre naturel dont l'éloignement fait son malheur. La nature n'est pas un matériau à exploiter mais un modèle et un refuge ; l'homme y est d'abord un vivant parmi d'autres, non un souverain.
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité · Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire
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- PrescriptifMorale Expérience de penséeLe dernier homme
Si le dernier être humain pouvait, en mourant, anéantir sans témoin toute vie restante, commettrait-il une faute ? La nature n'a-t-elle de valeur que pour nous, ou vaut-elle par elle-même, indépendamment de tout regard humain ?
le monde vivant
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifUne créature à part ?
L'homme est-il un être à part, tenu par la raison et l'esprit au-dessus de la nature et porteur d'une dignité singulière, ou un vivant issu d'elle, continu avec l'animal et soumis comme lui à ses lois ? La posture qu'on adopte en dépend.
l'être humain - PrescriptifVitaleLa domination de la nature
Commander à la nature en la comprenant a fait reculer la faim et la maladie ; mais la volonté de la dominer ne se retourne-t-elle pas en domination de l'homme, réduisant le monde à un simple stock disponible ? La maîtrise émancipe-t-elle, ou appauvrit-elle à la fois la nature et nous ?
la nature comme ressource - PrescriptifEsthétiqueSanctuaire ou jardin
Faut-il laisser la nature sauvage et intacte, préserver la part que nous n'avons pas faite, ou l'idéal est-il une nature soignée et jardinée, que le soin humain achève au lieu de la violer ? Et reste-t-il seulement une nature « intacte » à sauver ?
une nature sauvage - DescriptifFaut-il suivre la nature ?
La nature est-elle un ordre sage qu'il faut imiter et respecter, ou une puissance aveugle qui broie et affame sans égard pour le bien ? Dire d'une chose qu'elle est naturelle nous apprend-il quoi que ce soit sur sa valeur ?
l'ordre naturel
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifMoraleLa souffrance des animaux sauvages
Si la souffrance des animaux nous oblige, celle qu'ils s'infligent entre eux nous oblige-t-elle aussi ? Devrions-nous intervenir contre la prédation et les maux de la nature que nous n'avons pas causés, ou est-ce présumer que nous avons à les corriger ?
la prédation dans la natureCercle moral - PrescriptifMoraleL'individu ou le tout
L'écologie valorise l'intégrité de la communauté biotique, quitte à abattre les animaux d'une espèce envahissante pour préserver l'ensemble : la valeur est-elle dans le tout, ou dans chaque individu sensible que cette gestion sacrifie ?
la communauté biotiqueCercle moral - PrescriptifVitaleLa maîtrise de la nature
Depuis Bacon et Descartes, la technique promet de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ; elle a fait reculer la faim et la maladie, mais déchaîne aussi des forces que nul ne gouverne : cette maîtrise à moitié tenue est-elle en chemin, ou contradictoire dans son principe ?
la natureRapport à la technique
Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique […] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.Descartes · Discours de la méthode, VI
L'homme prend modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le Dao, et le Dao sur lui-même.Laozi · Dao De Jing, ch. 25
On ne commande à la nature qu'en lui obéissant.Bacon · Novum Organum, livre I, aphorisme 3
Vois comme les poissons sortent et folâtrent à leur aise : voilà le bonheur des poissons !Zhuangzi · ch. 17 (Les crues d'automne)