Rapport à soi· Identité et liberté
Faisceau
Axe: Nature du moi — Qu'est-ce qui fait que je reste moi-même à travers le temps ?
Il n'y a pas de moi permanent : seulement un faisceau de perceptions, de pensées et de sensations qui se succèdent. Le « je » est une fiction commode, et s'en déprendre peut être une libération.
Courants 2
Bouddhismeexplicite
Cherchez le moi parmi les cinq agrégats (forme, sensation, perception, formations, conscience) et vous ne trouvez que leur flux changeant : aucun d'eux n'est stable, ni vôtre, ni un sujet qui les porterait. De cette analyse le bouddhisme tire le contre l' des Upaniṣad, ce Soi permanent identifié au : là où le postule un sujet immuable sous le devenir, le Bouddha tient que postuler un tel substrat est précisément la méprise (avidyā) qui nourrit l'attachement. Le sujet n'est qu'un faisceau de processus impermanents, ce qui fait du bouddhisme la grande figure historique de la théorie du faisceau.
Anattalakkhaṇa Sutta (le discours sur la caractéristique du non-soi) · Nāgārjuna, Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu)
Empirismeexplicite
Appliquer au moi la règle de l'école, ne rien admettre dont l'expérience ne livre l'idée, suffit à dissoudre l'âme-substance cartésienne : l'introspection ne donne jamais la substance pensante, seulement des états successifs. Locke en tire que l' tient non à une substance mais à la continuité de la mémoire et de la conscience, déliant la personne de l'âme métaphysique ; Hume, ne trouvant en lui qu'un faisceau de perceptions en perpétuel flux, nie tout moi substantiel. Contre la res cogitans de , posée comme première certitude, le sujet devient un fait à reconstruire, non un point de départ assuré.
Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 27 (de l'identité et de la diversité) · Hume, Traité de la nature humaine, I, 4, 6 (de l'identité personnelle)
Philosophes 9
Humeexplicite
Le même critère vaut pour le moi : s'il existait, il faudrait l'impression qui le donne. Or l'introspection ne livre jamais un sujet permanent, seulement une perception particulière, chaleur, lumière, plaisir ou douleur, qui aussitôt fait place à une autre. Hume en infère qu'il n'y a pas de substance pensante sous les perceptions : le moi n'est qu'un faisceau de perceptions (bundle of perceptions) en flux perpétuel. L' que nous lui prêtons est une fiction de l'imagination, qui prend pour identité réelle la ressemblance et la continuité de ses contenus. La thèse vise et toute âme-substance ; c'est l'archétype de la théorie du faisceau.
Traité de la nature humaine, I, partie IV, sect. 6 (de l'identité personnelle)
Lucrèceexplicite
L'âme (animus, le siège de la pensée) et le souffle vital (anima, répandu dans tout le corps) ne sont pas une substance simple ni immortelle, mais un composé d'atomes très petits et très mobiles, mêlés à la chair. Né avec le corps, ce faisceau se défait quand l'assemblage se rompt : le moi n'a aucune identité par-delà sa composition matérielle, et il ne saurait y avoir de transmigration. Lucrèce ajoute un argument propre : quand bien même nos atomes se rassembleraient à nouveau après des âges, ce ne serait pas nous, car le fil de la mémoire serait rompu. C'est une théorie du faisceau.
De la nature des choses, III, 94-322 (animus et anima, la nature de l'âme) · De la nature des choses, III, 843-861 (si nos atomes se rassemblaient, ce ne serait plus nous)
Nāgārjunaexplicite
L'analyse bouddhique classique dissolvait la personne en agrégats (corps, sensations, perceptions, formations, conscience), mais traitait ces agrégats comme les éléments ultimes du réel. Nāgārjuna objecte que la critique s'est arrêtée trop tôt : appliqué à la relation du feu et du combustible, son examen montre que le sujet et ses constituants ne sont ni identiques ni séparés, donc dépourvus de . Le vaut alors aussi des agrégats eux-mêmes, à leur tour : le moi est un pur faisceau de processus dépendants, sans aucun terme ultime qui le porterait, théorie du faisceau poussée à son terme.
Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XVIII (l'examen du soi et des phénomènes) · Mūlamadhyamakakārikā, ch. X (l'examen du feu et du combustible)
Le Bouddhaexplicite
L'argument procède par recension exhaustive : Gautama passe en revue les cinq agrégats qui composent une personne (forme, sensation, perception, formations, conscience) et montre qu'aucun ne satisfait aux critères d'un soi. Chacun est , donc source de mal-être, et surtout échappe à notre commandement, « qu'il soit ainsi et non autrement » ; or ce qui ne peut ni durer ni être maîtrisé ne saurait être tenu pour « mon soi ». Aucun cinquième terme ne subsistant derrière ces agrégats, il n'y a pas de moi-substance, seulement un faisceau de processus conditionnés : c'est le , qui récuse frontalement l' des Upaniṣad, le Soi permanent identifié au que la tradition brahmanique tenait pour notre identité véritable.
Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (le discours sur la caractéristique du non-soi) · Dhammapada, XX, 279 (tous les phénomènes sont sans-soi)
Afficher les positions inférées (5)
Épicureinférable
L'âme n'est pas une substance simple et immortelle mais un agrégat d'atomes très fins répartis dans le corps : elle se forme avec lui et se disperse à la mort, comme l'atomisme l'exige. Le moi se réduit ainsi à une composition matérielle transitoire, ce qui correspond à une théorie du faisceau plutôt qu'à un sujet substantiel.
Lettre à Hérodote, 63-68 (la nature corporelle de l'âme) · Lucrèce, De la nature des choses, III, 417-829 (l'âme matérielle et mortelle)
Zhuangziinférable
Le rêve du papillon défait l'assurance d'un moi stable : au réveil, Zhuangzi ne sait plus s'il est l'homme qui a rêvé le papillon ou le papillon qui rêve l'homme. Le « moi » n'est pas une substance qui demeure sous le changement, mais un nœud provisoire dans le flux des transformations, une frontière qu'il faut « oublier » (wuwo) pour se fondre dans le cours des choses. Cette dissolution du moi substantiel, proche du faisceau d'états sans support, fait écho à l' bouddhiste avant même le contact entre les deux traditions.
Zhuangzi, ch. 2 (le rêve du papillon) · Zhuangzi, ch. 6 (l'oubli assis)
Nietzscheinférable
Pour Nietzsche le « moi » unifié est une fiction : le sujet n'est qu'une multiplicité de pulsions en lutte, une société d'instincts dont l'unité apparente résulte d'un commandement provisoire. Cette dissolution de l'ego substantiel rapproche fortement sa psychologie d'une théorie du faisceau, déduite de ses analyses plutôt que professée sous ce nom.
Par-delà bien et mal, §12 et §19 · Fragments posthumes, 1885, 40[42]
Schopenhauerinférable
L'individualité ne tient qu'au , l'espace et le temps qui morcellent l'unique vouloir en une multitude d'êtres séparés ; l'âme-substance est une fiction. Ce qui en nous est indestructible n'est donc pas la personne, vouée à se défaire, mais le vouloir impersonnel qui la traversait.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 41
Charles Sanders Peirceinférable
De son refus de l'intuition Peirce tire une conséquence radicale sur le moi : il n'y a pas de conscience de soi immédiate, le moi est une inférence tardive, que l'enfant construit pour rendre compte de ses erreurs et de l'ignorance que les autres lui révèlent. Surtout, puisque toute pensée est signe, l'homme lui-même est un signe : ce que je suis se déploie dans le tissu sémiotique de mes pensées renvoyant à d'autres pensées, sans noyau substantiel sous le flux. On est loin de la chose pensante de ; la position penche vers le faisceau, mais un faisceau réinterprété en termes de signes plutôt que de pures perceptions.
Quelques conséquences de quatre incapacités (1868)
- Descriptif Expérience de penséeLe téléporteur
Si l'on vous scanne ici, qu'on détruit votre corps et qu'on reconstruit sur Mars une copie exacte avec tous vos souvenirs, est-ce vous qui arrivez, ou êtes-vous mort, remplacé par un double qui se croit vous ?
une personne - DescriptifUn moi ou plusieurs ?
Suis-je un sujet unifié qui dit « je », ou un assemblage de voix et de forces parfois en conflit, dont une part m'échappe et agit sans que je le sache ?
l'unité du moi - DescriptifSe déprendre du moi
Le « je » est-il une fiction commode, qu'on prend à tort pour une chose ? Et s'en libérer serait-il une perte, ou au contraire une délivrance ?
le moi