Rapport au monde· Esprit et conscience
Physicalisme
Axe: L'énigme de la conscience — L'expérience vécue est-elle quelque chose de plus que la structure et le fonctionnement du cerveau ?
La conscience n'est rien d'autre que l'activité du cerveau : le vécu n'est pas un fait supplémentaire qui s'ajouterait au fonctionnement cérébral, il en fait partie, si difficile soit-il à expliquer. Reste à comprendre comment, ce que la plupart tiennent pour une difficulté de recherche et non pour un mystère de principe. Le pôle réunit plusieurs nuances : la théorie de l'identité, pour qui chaque état mental sera un jour identifié à un état cérébral, et le naturalisme biologique, pour qui la conscience est une propriété du cerveau aussi ordinaire que la digestion, irréductible à une description en troisième personne sans être pour autant un ingrédient de plus dans le monde. Que cette réduction aboutisse se joue sur l'axe du tout et de ses parties ; que le support doive être biologique, sur celui de la machine pensante.
Courants 1
Épicurismeexplicite
L'âme est corporelle : un assemblage d'atomes très fins qui se dissout à la mort comme le reste. La pensée et la sensation sont des processus matériels, sans rien d'immortel ni d'immatériel.
Épicure, Lettre à Hérodote ; Lucrèce, De la nature, III
Philosophes 2
Smartexplicite
Smart soutient que les sensations ne sont pas seulement corrélées aux processus cérébraux : elles leur sont identiques, comme l'éclair est une décharge électrique. Cette théorie de l'identité repose sur un principe d'économie : si tout le reste du vivant s'explique en termes physico-chimiques, faire de la conscience la seule exception obligerait à admettre des lois pendantes, sans rôle dans l'édifice de la science. On objecte qu'on peut connaître sa propre sensation sans rien savoir du cerveau : il répond par une analyse topiquement neutre, dire « j'ai une image rémanente orange » revenant seulement à dire qu'il se passe en moi quelque chose de semblable à ce qui se passe quand je vois une orange. L'énoncé ne dit rien de la nature de ce « quelque chose », et rien n'interdit qu'il soit un processus cérébral.
« Sensations and Brain Processes » (1959) · Philosophy and Scientific Realism (1963)
Searleexplicite
Searle tient la conscience pour un phénomène biologique ordinaire, au même titre que la digestion ou la photosynthèse : elle est causée par des processus neuronaux de bas niveau et se réalise dans le cerveau comme une propriété de plus haut niveau. De ce qu'un état est vécu à la première personne, il ne suit pas qu'il soit immatériel : son mode d'existence est subjectif, sa nature reste biologique. Ce naturalisme biologique refuse les deux camps hérités, le qui fait de l'esprit une autre substance, et les qui, pour sauver l'objectivité, finissent par tenir le vécu pour négligeable. Ses critiques répliquent qu'une irréductibilité de principe le rapproche malgré lui du dualisme des propriétés : il conteste en distinguant la réduction causale, qu'il accorde puisque le cerveau produit bien la conscience, de la réduction ontologique, qui supprimerait le point de vue à première personne au lieu de l'expliquer. C'est ce qui décide de sa place ici : l'irréductibilité qu'il maintient est bien celle du caractère subjectif du vécu, qu'il tient pour une ontologie à la première personne, mais elle ne fait pas de la conscience une propriété qui s'ajouterait au cerveau. La conscience est pour lui une manière d'être du cerveau lui-même, à un niveau supérieur, non un ingrédient de plus dans l'inventaire du monde.
« Minds, Brains, and Programs » (1980) · La Redécouverte de l'esprit (1992)
- Descriptif Expérience de penséeL'effet que ça fait
Il y a un effet que cela fait d'être moi, et rien de tel, sans doute, pour une pierre. Mais ce « quelque chose » est-il une réalité de plus dans le monde, que la description physique laisse échapper, ou seulement une limite de nous, qui ne pouvons occuper le point de vue d'un autre ?
le point de vue d'un être - Descriptif Expérience de penséeLa chambre de Mary
Une scientifique sait tout ce que la physique peut dire de la couleur, sans jamais en avoir vu : le jour où elle voit du rouge, apprend-elle quelque chose ? Si oui, le vécu serait un fait de plus, que le savoir objectif ne contenait pas ; sinon, il faut dire ce qu'elle gagne sans rien apprendre.
une expérience vécue - DescriptifLe zombie philosophique
Imaginez un double physiquement identique à vous, qui agit et parle comme vous, mais sans rien ressentir : rien à l'intérieur. Si un tel double est seulement concevable, la matière ne suffit pas à fixer le vécu ; mais ce qu'on peut imaginer prouve-t-il quoi que ce soit sur ce qui est possible ?
un double sans vécu - DescriptifLe nœud de l'esprit et du corps
Ma décision lève mon bras, un verre de vin embrouille ma pensée. Mais si l'esprit n'est pas matériel, comment agit-il sur les muscles ; et si l'ordre physique se suffit à lui-même, le vécu change-t-il quoi que ce soit à ce qui arrive ?
l'action réciproque de l'esprit et du corps - DescriptifSe tromper sur ce qu'on ressent
Je peux me tromper sur le monde, et même sur mes motifs, mais sur ma douleur même ? Elle semble le seul point où paraître et être coïncident. Et si cette évidence était l'illusion la mieux installée, un cerveau se représentant à lui-même une vie intérieure telle qu'il croit l'avoir ?
sa propre expérience - DescriptifD'autres consciences que la mienne
Je ne perçois jamais l'expérience d'autrui, seulement des corps qui se comportent : comment savoir qu'il y a quelqu'un derrière ? La seule conscience dont j'aie un témoignage direct est la mienne.
l'accès à l'expérience d'autrui - DescriptifOù commence la conscience ?
Un chien souffre-t-il comme moi ? Et un poisson, une huître, un embryon, une plante, un thermostat ? Entre ce qui vit quelque chose et ce qui ne vit rien, y a-t-il un seuil net, une pente continue, ou la question est-elle mal posée ?
la distribution de la conscience dans la nature - DescriptifCe qui tient l'expérience ensemble
À chaque instant je vois, j'entends et je pense à la fois, mais tout cela m'arrive comme une seule expérience. Qu'est-ce qui la tient ensemble ? Quand on sectionne le pont entre les deux hémisphères, un même cerveau semble abriter deux flux d'expérience qui s'ignorent.
l'unité du champ de conscience - DescriptifL'instrument ou la source
Un verre de vin, une lésion, l'âge : le corps altère la pensée jusqu'au caractère. Cette dépendance prouve-t-elle que l'esprit est corporel de part en part, ou seulement que son instrument est abîmé, comme un musicien devant un violon cassé ?
la dépendance de l'esprit au corps - DescriptifÉmerger, est-ce expliquer ?
La réponse la plus courante aujourd'hui : la conscience « émerge » du cerveau comme la vie a émergé de la chimie. Mais nommer une émergence, est-ce expliquer comment du vécu peut naître de ce qui n'en a pas ?
le passage des neurones au vécu