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Rapport au monde· Esprit et conscienceOpinion commune

Dualisme des substances

Axe: L'énigme de la conscienceL'expérience vécue est-elle quelque chose de plus que la structure et le fonctionnement du cerveau ?

Le cerveau n'expliquera jamais entièrement l'expérience, car la conscience n'est pas son produit : elle est une réalité d'une autre nature, l'âme, qui pourrait en principe exister à part. Position spontanée de beaucoup et de nombreuses religions, elle est aussi défendue par des arguments philosophiques : si je peux concevoir mon esprit sans mon corps, les deux ne sont peut-être pas une seule chose.

Qui défend cette position

Courants 1

Platonismeexplicite

Ce qui pense ne peut être de même nature que ce qui est pensé du dehors : l'âme connaît les immatérielles, elle se meut elle-même et survit aux états du corps, autant de traits qu'aucune disposition de la matière ne saurait produire. La conscience relève donc d'un autre ordre que le sensible, antérieur et indépendant de lui, et non d'un agencement corporel qui l'engendrerait. Le platonisme refuse ainsi par avance toute de l'esprit à la matière, là où les feront de l'âme un souffle corporel.

Platon, Phédon ; Phèdre

Philosophes 1

Descartesexplicite

L'argument repose sur un principe : ce que je conçois clairement et distinctement comme pouvant exister à part existe réellement à part, Dieu pouvant le créer ainsi. Or je puis concevoir mon esprit, pure chose pensante (res cogitans), sans rien lui attribuer de corporel, et le corps, pure étendue (res extensa), sans pensée. Mon essence est donc de penser, et l'esprit est réellement distinct du corps, une substance d'une autre nature que le cerveau. Ce dualisme des substances rompt avec l'âme aristotélicienne, forme d'un corps, et libère du même coup la matière pour une physique purement mécaniste ; mais il lègue le problème, que Descartes peinera à résoudre, de leur union et de leur interaction.

Méditations métaphysiques, VI

Arguments et objections
ArgumentL'argument de l'indivisibilité de l'espritTout ce qui occupe de l'espace se divise ; le sujet qui pense ne se divise pas : deux choses aux propriétés opposées n'en font pas une.
  1. Tout ce qui est matériel est divisible : un corps, un organe, un cerveau se partagent en parties, et chaque part est encore quelque chose d'étendu. C'est ce que veut dire, pour une chose, occuper de l'espace.
  2. Ce qui pense ne se partage pas ainsi : quand je délibère, je ne trouve pas une moitié de moi qui doute et une autre qui veut, mais un seul sujet qui doute, veut et sent. Retirer une part d'une pensée ne laisse pas une pensée plus petite, cela ne laisse rien.
  3. Or deux choses qui n'ont pas les mêmes propriétés ne sauraient être une seule et même chose : si l'une se divise et l'autre non, c'est qu'il y en a deux.

Donc Donc ce qui pense en moi n'est pas ce qui est étendu : l'esprit est une réalité d'un autre genre, et sa dépendance au corps ne prouve pas qu'il en soit une partie : c'est la thèse du des substances.

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ObjectionAttaque le raisonnementL'objection du cerveau diviséLe sentiment d'être un pourrait n'être que l'effet d'un cerveau intact : coupé, il se dédouble.
  1. L'argument repose entièrement sur une prémisse : ce qui pense ne se laisse pas partager. Si elle tombe, la distinction entre l'esprit indivisible et le corps divisible tombe avec elle.
  2. Or on a sectionné, chez des patients épileptiques, le faisceau qui relie les deux hémisphères, ce qu'on appelle un cerveau divisé. Ils vivent ensuite normalement ; mais dans certaines épreuves, une main désigne ce que le sujet affirme ne pas voir, et il invente aussitôt une raison à ce geste. Un même cerveau semble alors abriter deux flux d'expérience qui s'ignorent.
  3. Le sentiment d'être un ne prouve donc pas qu'on ait affaire à une substance simple : il peut être le produit d'une communication réussie entre des parties, et il se défait quand cette communication est coupée.
  4. Bien avant ces opérations, la vie mentale montrait ses coutures : ce qui admet des degrés (le sommeil, l'ivresse, la démence), ce qui se dissocie, ce qui se construit par étapes chez l'enfant, ressemble à un assemblage plutôt qu'à un indivisible, et rejoint la question de l'.

Donc L'indivisibilité de l'esprit n'est pas une donnée : c'est une apparence produite par un cerveau intact. La prémisse décisive de l'argument tombe.

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ObjectionAttaque la positionL'objection d'Élisabeth de BohêmePlus l'âme est pure, moins on comprend qu'elle puisse lever un bras : le dualisme sauve l'esprit au prix de son commerce avec le corps.
  1. Une chose n'en meut une autre qu'en la touchant, ou en agissant sur elle par une force qui a une direction et un point d'application : c'est ainsi que nous comprenons toute action, du choc des billes au signal qui parcourt un nerf.
  2. Mais un esprit sans étendue n'est nulle part, n'a ni surface ni force : il ne remplit aucune des conditions par lesquelles nous comprenons qu'une chose en modifie une autre.
  3. Il faudrait donc admettre une action d'un genre entièrement inédit, dont on ne peut rien dire sinon qu'elle a lieu. Ce n'est pas expliquer l'union de l'âme et du corps, c'est lui donner un nom.
  4. Et l'énigme est double, car l'esprit devrait aussi être atteint par le corps : un coup, une fièvre, un verre de vin changent immédiatement ce que je pense et ce que j'éprouve, comme si la matière avait prise sur ce qui n'en est pas.

Donc Le dualisme sauve l'irréductibilité de l'esprit au prix de son commerce avec le corps : plus l'âme est pure, moins on comprend qu'elle puisse lever un bras.

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Fondements et implications
↑ Ce qui la fondeDualisme des substances — L'énigme de la conscience=Dualisme dessubstancesL'énigme de la conscience
Descriptif
Dualisme — Nature du réel=DualismeNature du réel
Descriptif
Anthropocentrisme — Cercle moral!AnthropocentrismeCercle moral
Prescriptif
Corps-instrument — Être ou avoir un corps=Corps-instrumentÊtre ou avoir un corps
Descriptif
+
Libre arbitre — Liberté de la volonté=Libre arbitreLiberté de la volonté
Descriptif
+
L'âme immortelle — Après la mort=L'âme immortelleAprès la mort
Descriptif
+
Substantialisme — Nature du moi=SubstantialismeNature du moi
Descriptif
+
↓ Ce qu'elle implique

Ce qui la fonde

Nature du réel

Si la réalité comprend deux substances irréductibles, la matière étendue et la pensée, alors ma conscience relève de la seconde : elle n'est pas le cerveau, mais une réalité d'une autre nature. Le dualisme métaphysique fonde directement le dualisme des substances en philosophie de l'esprit, dont Descartes donne la formulation classique.

Ce qu'elle implique

Cercle moral

Si seule l'âme rationnelle confère une intériorité véritable, les animaux, privés de cette substance pensante, ne sont que des mécanismes sans dignité propre. Le dualisme des substances soutient l'anthropocentrisme moral : chez Descartes, la « bête-machine » n'entre pas dans le cercle de nos devoirs directs. Le lien est toutefois moins net chez les anthropocentristes qui, tel Kant, fondent la dignité sur la raison plutôt que sur une âme-substance.

Être ou avoir un corps

Si je suis essentiellement un esprit distinct de la matière, mon corps devient un instrument que j'utilise, voire une prison dont je me distingue. Le dualisme des substances soutient la conception du corps-instrument, de Platon à Descartes, même si ce dernier a fini par insister sur l'union de l'âme et du corps.

Liberté de la volonté

Si l'esprit n'appartient pas à l'ordre mécanique de la matière, la volonté échappe au déterminisme des causes physiques et peut se déterminer elle-même. Le dualisme des substances soutient ainsi le libre arbitre, en soustrayant la décision à l'enchaînement des causes naturelles.

Après la mort

Si l'esprit est une substance distincte du corps, sa survie devient concevable : le dualisme des substances est le socle métaphysique de l'âme immortelle, de Platon à Descartes.

Nature du moi

Si l'esprit est une substance distincte du corps, le moi qui dit « je » est cette chose pensante, identique à elle-même sous le flux des expériences. Le dualisme des substances fonde le substantialisme : l'identité personnelle repose sur la permanence de l'âme, et non sur la mémoire ou le récit. C'est la position de Descartes.

Problèmes
  • Descriptif Expérience de pensée
    L'effet que ça fait

    Il y a un effet que cela fait d'être moi, et rien de tel, sans doute, pour une pierre. Mais ce « quelque chose » est-il une réalité de plus dans le monde, que la description physique laisse échapper, ou seulement une limite de nous, qui ne pouvons occuper le point de vue d'un autre ?

    le point de vue d'un être
  • Descriptif Expérience de pensée
    La chambre de Mary

    Une scientifique sait tout ce que la physique peut dire de la couleur, sans jamais en avoir vu : le jour où elle voit du rouge, apprend-elle quelque chose ? Si oui, le vécu serait un fait de plus, que le savoir objectif ne contenait pas ; sinon, il faut dire ce qu'elle gagne sans rien apprendre.

    une expérience vécue
  • Descriptif
    Le nœud de l'esprit et du corps

    Ma décision lève mon bras, un verre de vin embrouille ma pensée. Mais si l'esprit n'est pas matériel, comment agit-il sur les muscles ; et si l'ordre physique se suffit à lui-même, le vécu change-t-il quoi que ce soit à ce qui arrive ?

    l'action réciproque de l'esprit et du corps
  • Descriptif
    Mon esprit m'est-il transparent ?

    Je crois savoir mieux que personne ce que je pense et ce que je ressens. Mais l'esprit déborde peut-être ce qu'il aperçoit de lui-même : et si l'introspection racontait, après coup, une histoire sur une vie mentale qui lui échappe en grande partie ?

    sa propre vie mentale
  • Descriptif
    D'autres consciences que la mienne

    Je ne perçois jamais l'expérience d'autrui, seulement des corps qui se comportent : comment savoir qu'il y a quelqu'un derrière ? La seule conscience dont j'aie un témoignage direct est la mienne.

    l'accès à l'expérience d'autrui
  • Descriptif
    Ce qui tient l'expérience ensemble

    À chaque instant je vois, j'entends et je pense à la fois, mais tout cela m'arrive comme une seule expérience. Qu'est-ce qui la tient ensemble ? Quand on sectionne le pont entre les deux hémisphères, un même cerveau semble abriter deux flux d'expérience qui s'ignorent.

    l'unité du champ de conscience
  • Descriptif
    L'instrument ou la source

    Un verre de vin, une lésion, l'âge : le corps altère la pensée jusqu'au caractère. Cette dépendance prouve-t-elle que l'esprit est corporel de part en part, ou seulement que son instrument est abîmé, comme un musicien devant un violon cassé ?

    la dépendance de l'esprit au corps