Axe: L'énigme de la conscience — Une science du cerveau peut-elle expliquer entièrement l'expérience vécue ?
Le cerveau n'expliquera jamais entièrement l'expérience, car la conscience n'est pas son produit : elle est une réalité d'une autre nature, l'âme, qui pourrait en principe exister à part. C'est la vision spontanée de beaucoup, et celle de nombreuses religions.
Ce qui pense ne peut être de même nature que ce qui est pensé du dehors : l'âme connaît les Idées immatérielles, elle se meut elle-même et survit aux états du corps, autant de traits qu'aucune disposition de la matière ne saurait produire. La conscience relève donc d'un autre ordre que le sensible, antérieur et indépendant de lui, et non d'un agencement corporel qui l'engendrerait. Le platonisme refuse ainsi par avance toute réduction de l'esprit à la matière, là où les stoïciens feront de l'âme un souffle corporel.
L'argument repose sur un principe : ce que je conçois clairement et distinctement comme pouvant exister à part existe réellement à part, Dieu pouvant le créer ainsi. Or je puis concevoir mon esprit, pure chose pensante (res cogitans), sans rien lui attribuer de corporel, et le corps, pure étendue (res extensa), sans pensée. Mon essence est donc de penser, et l'esprit est réellement distinct du corps, une substance d'une autre nature que le cerveau. Ce dualisme des substances rompt avec l'âme aristotélicienne, forme d'un corps, et libère du même coup la matière pour une physique purement mécaniste ; mais il lègue le problème, que Descartes peinera à résoudre, de leur union et de leur interaction.
Méditations métaphysiques, VI
Fondements et implications
↑ Ce qui la fonde↓ Ce qu'elle implique
↑ Ce qui la fonde
Nature du réel
Si la réalité comprend deux substances irréductibles, la matière étendue et la pensée, alors ma conscience relève de la seconde : elle n'est pas le cerveau, mais une réalité d'une autre nature. Le dualisme métaphysique fonde directement le dualisme des substances en philosophie de l'esprit, dont Descartes donne la formulation classique.
↓ Ce qu'elle implique
Cercle moral
Si seule l'âme rationnelle confère une intériorité véritable, les animaux, privés de cette substance pensante, ne sont que des mécanismes sans dignité propre. Le dualisme des substances soutient l'anthropocentrisme moral : chez Descartes, la « bête-machine » n'entre pas dans le cercle de nos devoirs directs. Le lien est toutefois moins net chez les anthropocentristes qui, tel Kant, fondent la dignité sur la raison plutôt que sur une âme-substance.
Être ou avoir un corps
Si je suis essentiellement un esprit distinct de la matière, mon corps devient un instrument que j'utilise, voire une prison dont je me distingue. Le dualisme des substances soutient la conception du corps-instrument, de Platon à Descartes, même si ce dernier a fini par insister sur l'union de l'âme et du corps.
Liberté de la volonté
Si l'esprit n'appartient pas à l'ordre mécanique de la matière, la volonté échappe au déterminisme des causes physiques et peut se déterminer elle-même. Le dualisme des substances soutient ainsi le libre arbitre, en soustrayant la décision à l'enchaînement des causes naturelles.
Après la mort
Si l'esprit est une substance distincte du corps, sa survie devient concevable : le dualisme des substances est le socle métaphysique de l'âme immortelle, de Platon à Descartes.
Nature du moi
Si l'esprit est une substance distincte du corps, le moi qui dit « je » est cette chose pensante, identique à elle-même sous le flux des expériences. Le dualisme des substances fonde le substantialisme : l'identité personnelle repose sur la permanence de l'âme, et non sur la mémoire ou le récit. C'est la position de Descartes.