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Rapport au monde· Esprit et conscience

Monisme à double aspect

Axe: L'énigme de la conscienceL'expérience vécue est-elle quelque chose de plus que la structure et le fonctionnement du cerveau ?

Le vécu n'est pas un ingrédient de plus dans le monde, mais l'envers de ce que la physique décrit du dehors : une seule réalité, deux façons de l'atteindre, du dedans par l'expérience, du dehors par la mesure. L'argument tient à ceci que la physique ne dit jamais ce que la matière est, seulement ce qu'elle fait : elle laisse une place vide, et notre propre cerveau est le seul morceau de matière que nous connaissions de l'intérieur. Reste à dire jusqu'où descend ce dedans : le le fait descendre jusqu'aux constituants les plus simples, dont notre conscience serait la composition la plus élaborée ; d'autres n'y logent qu'un précurseur de l'expérience, ou refusent de fixer un seuil. Ce qui sépare ce pôle du dualisme des propriétés, c'est qu'il n'ajoute rien au monde physique, il en réinterprète l'étoffe ; et du physicalisme, qu'il refuse de réduire cette étoffe à la structure et au fonctionnement.

Qui défend cette position

Philosophes 4

Strawsonexplicite

Strawson part d'une certitude qu'il juge plus solide qu'aucune théorie : l'expérience existe, elle est ce dont nous sommes le plus sûrs. Il refuse ensuite l'émergence brute : qu'une matière absolument dépourvue d'intériorité produise du vécu par simple complexification lui paraît non pas mystérieux, mais inintelligible. Si l'on tient par ailleurs que tout est physique, il ne reste qu'une issue : le physique comporte déjà, à son niveau fondamental, quelque chose d'expérientiel. Il présente donc son comme un physicalisme réel, non comme l'ajout d'un esprit à une matière par ailleurs inerte.

« Realistic Monism — Why Physicalism Entails Panpsychism » (2006)

Russellexplicite

Russell refuse les deux camps hérités : ni la matière ni l'esprit ne sont fondamentaux, tous deux sont construits à partir d'une même étoffe neutre, faite d'événements que l'on peut grouper selon les lois de la physique ou selon celles de la psychologie. Il y ajoute une remarque qui a fait fortune : la physique ne nous livre que la structure des choses, jamais leur nature intrinsèque, et la seule portion du monde que nous connaissions autrement que par sa structure est notre propre expérience, qui est justement ce qui se passe dans un cerveau. On appelle depuis la famille de positions qui logent le vécu dans cette place laissée vide, au prix d'un glissement : Russell, qui adopte le monisme neutre en 1921 après l'avoir longtemps combattu, tient l'étoffe pour neutre, c'est-à-dire pour ni mentale ni physique, là où plusieurs de ses héritiers la peuplent de propriétés expérientielles qu'il refusait.

L'Analyse de l'esprit (1921) · L'Analyse de la matière (1927)

Spinozaexplicite

L'esprit et le corps ne sont pas deux choses en relation, mais une seule et même chose exprimée sous deux attributs, l'ordre des idées suivant exactement celui des choses. L'esprit humain est l'idée du corps, ni produit par lui ni capable d'agir sur lui, ce qui dissout la question cartésienne de leur interaction au lieu d'y répondre. Spinoza ajoute que tous les individus sont animés à des degrés divers, la pensée n'étant pas le privilège des cerveaux : c'est la matrice historique du monisme à double aspect, et l'ancêtre reconnu du contemporain.

Éthique, II, prop. 7 et 13 (scolie) · Éthique, III, prop. 2

Afficher les positions inférées (1)
Schopenhauerinférable

Double thèse : l'intellect est une fonction du cerveau, phénomène second, tardif et fatigable, ce qui a des accents ; mais le fond de toute chose, du minéral à l'homme, est . C'est moins un au sens strict qu'une doctrine de l'objectivation universelle de la Volonté : ce n'est pas l'esprit qui est partout, mais l'aveugle vouloir.

De la volonté dans la nature

Arguments et objections
ArgumentL'argument de la nature intrinsèqueLa physique décrit des relations et laisse en blanc la nature intrinsèque des choses ; notre vécu est le seul échantillon que nous en ayons.
  1. La physique décrit la matière uniquement par sa structure, c'est-à-dire par des relations et des effets : une masse est ce qui résiste à l'accélération, une charge ce qui attire et repousse. Chaque terme renvoie à un autre, jamais à ce que la chose est en elle-même.
  2. Or des relations ne tiennent pas toutes seules : il faut bien que quelque chose les entretienne, une nature intrinsèque que la physique laisse en blanc, non par oubli mais par méthode, puisqu'elle mesure des comportements.
  3. Or il est une chose au monde que nous ne connaissons pas par ses relations : notre propre vécu, qui nous est donné directement, et qui se trouve être ce que fait un morceau de matière, notre cerveau. C'est le seul endroit où nous tenions une donnée qui ne soit pas relationnelle.
  4. Faire au contraire surgir le vécu d'une matière qui n'en contiendrait aucune trace demanderait une sans précédent : ailleurs, ce qui émerge se déduit des propriétés des parties, tandis qu'ici il faudrait tirer un dedans d'un pur dehors.

Donc Donc la nature intrinsèque de la matière est, au moins en partie, expérientielle : la conscience n'apparaît pas dans l'univers, elle s'y compose, et la nôtre en est la forme la plus élaborée.

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ObjectionAttaque la positionLe problème de la combinaisonLe remplace une émergence inexpliquée par une composition tout aussi inexpliquée.
  1. L'argument se veut plus économique qu'une émergence : plutôt que de faire naître le vécu de ce qui n'en a pas, il le suppose déjà là, en petit, dans les éléments dont nous sommes faits.
  2. Mais un vécu n'est pas un ingrédient qui s'additionne : il est toujours le vécu de quelqu'un, un sujet, un point de vue sur quelque chose. Cent points de vue juxtaposés font cent points de vue, non un point de vue plus vaste.
  3. Il faudrait donc expliquer comment des micro-sujets se fondent en un sujet unique qui, lui, ne trouve en lui aucune trace des leurs : ma conscience ne se présente pas comme une foule dont j'entendrais les voix.
  4. Ce passage du multiple à l'un est aussi inexpliqué que le passage du non-vécu au vécu qu'on voulait éviter. L'argument reproche à ses rivaux un miracle, et en installe un autre à la place.

Donc Donc le n'a pas l'avantage qu'il réclame : il remplace une émergence inexpliquée par une composition tout aussi inexpliquée, au prix d'une intériorité prêtée à toute la matière.

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Problèmes
  • Descriptif Expérience de pensée
    L'effet que ça fait

    Il y a un effet que cela fait d'être moi, et rien de tel, sans doute, pour une pierre. Mais ce « quelque chose » est-il une réalité de plus dans le monde, que la description physique laisse échapper, ou seulement une limite de nous, qui ne pouvons occuper le point de vue d'un autre ?

    le point de vue d'un être
  • Descriptif
    Où commence la conscience ?

    Un chien souffre-t-il comme moi ? Et un poisson, une huître, un embryon, une plante, un thermostat ? Entre ce qui vit quelque chose et ce qui ne vit rien, y a-t-il un seuil net, une pente continue, ou la question est-elle mal posée ? Qui refuse de généraliser le vécu à toute la matière doit un critère, et le quantifier est une manière de payer cette dette.

    la distribution de la conscience dans la nature
  • Descriptif
    Ce que la physique laisse en blanc

    La physique décrit la matière par ce qu'elle fait : une masse résiste, une charge attire. Chaque terme renvoie à un autre et jamais à ce que la chose est en elle-même. Cette place vide attend-elle une réponse, ou la question de l'étoffe du monde est-elle un faux besoin ?

    l'étoffe du monde matériel
  • Descriptif
    Des consciences qui s'additionnent ?

    Si une étincelle d'expérience habite déjà la matière, comment des milliards de micro-vécus font-ils un seul sujet, ma conscience une, plutôt qu'une foule ?

    le passage du multiple à l'un
  • Descriptif
    Ce qui tient l'expérience ensemble

    À chaque instant je vois, j'entends et je pense à la fois, mais tout cela m'arrive comme une seule expérience. Qu'est-ce qui la tient ensemble ? Quand on sectionne le pont entre les deux hémisphères, un même cerveau semble abriter deux flux d'expérience qui s'ignorent.

    l'unité du champ de conscience