Rapport au monde· Philosophie de la religion
Immanence
Axe: Où réside le sacré — Le sacré réside-t-il dans ce monde même ou dans un au-delà qui le dépasse ?
Il n'y a pas d'arrière-monde : ce qui mérite d'être appelé sacré ou divin réside dans ce monde-ci, dans la nature, la vie et ses puissances. Chercher le sens ailleurs, c'est déprécier la seule réalité qui soit.
Courants 5
Épicurismeexplicite
L'épicurisme est un pur : il n'y a ni arrière-monde, ni providence, ni finalité . Tout, y compris les dieux, appartient à la nature matérielle ; le bonheur se trouve entièrement dans cette vie et ce monde.
Lucrèce, De la nature des choses, livre I · Épicure, Lettre à Hérodote
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Marxismeinférable
Cohérent avec son matérialisme, le marxisme refuse tout arrière-monde : il n'y a pas d'au-delà ni de fondement transcendant des valeurs, seulement l'histoire des hommes produisant leurs conditions d'existence. L'émancipation est attendue de l'action terrestre des hommes, non d'un salut venu d'ailleurs.
Marx et Engels, L'Idéologie allemande (1845-1846) · Marx, Thèses sur Feuerbach (1845)
Stoïcismeinférable
Le divin stoïcien n'est pas au-delà du monde : la raison divine est , mêlée à la matière comme un souffle (le pneuma) qui traverse et structure le réel. Il n'y a pas de , pas d'arrière-monde, seulement ce cosmos unique, rationnel et divin.
Cicéron, De la nature des dieux, livre II · Diogène Laërce, Vies, VII, 138-139
Taoïsmeinférable
Une source qui engendre tout ne peut se tenir hors de ce qu'elle engendre : si le est l'origine des dix mille êtres, il les habite tous au lieu de régner sur eux depuis un arrière-monde. Loin du dieu personnel et transcendant qui crée par décret et commande de l'extérieur, le dao est et impersonnel : il fait croître sans posséder, agit sans s'attribuer le mérite. D'où la provocation de Zhuangzi, interrogé sur le lieu du dao : il est jusque dans la fourmi, le brin d'herbe, la tuile, et même l'ordure, car ce qui est partout ne saurait manquer dans le plus vil.
Zhuangzi, ch. 22 (La connaissance voyageait vers le nord) · Laozi, Dao De Jing, ch. 34
Le romantismeinférable
Le sacré n'est pas dans un arrière-monde séparé mais répandu dans la nature et au fond de l'âme : tout est vivant, tout est divin, et c'est l'infini qui transparaît dans le fini. Cette re-divinisation panthéiste, héritée de , voisine pourtant avec une de l'au-delà, une nostalgie d'un absolu jamais rejoint, qui tire le romantisme vers la transcendance autant qu'elle l'en éloigne.
Novalis, Hymnes à la nuit · Schleiermacher, Discours sur la religion
Philosophes 14
Camusexplicite
Privé d'arrière-monde, l'homme n'a que ce monde-ci, et c'est assez : Camus refuse de déprécier le sensible au profit d'un ailleurs qui n'existe pas. Contre une longue tradition qui fait de la terre un exil et reporte la vraie vie au-delà, il oppose une fidélité païenne au présent tangible : la chaleur du soleil, le sel de la mer, la pierre des ruines de Tipasa sont la seule vérité offerte, et le seul sacré est celui-là. Cet ancrage dans méditerranéenne n'est pas une simple thèse métaphysique sur l'absence de Dieu, mais une orientation de la valeur : toute mesure du bien se prend ici-bas, dans le bonheur d'exister, non dans une .
Noces (1939) · L'Été (1954)
Spinozaexplicite
Spinoza déduit l'immanence de sa définition de la substance : étant cause de soi et infinie, il ne peut y en avoir qu'une, hors de laquelle rien ne se conçoit. Dieu ne saurait donc être un créateur transcendant séparé du monde, comme chez ou la théologie : il en est la , et le réel tout entier n'est que la déduction de sa nature.
Éthique, I, prop. 18 (Dieu, cause immanente) · Éthique, IV, préface (Deus sive Natura)
Nāgārjunaexplicite
L'argument tire la conséquence de la vacuité universelle : si saṃsāra (le cycle des renaissances conditionnées) et avaient chacun une , un abîme les séparerait et l'on ne pourrait jamais passer de l'un à l'autre. Mais l'un et l'autre sont également , donc privés de la frontière essentielle qui les opposerait. Le saut métaphysique vers un au-delà s'effondre : le nirvāṇa n'est pas un autre lieu à rejoindre, c'est le saṃsāra correctement vu, dépouillé de la saisie qui le faisait souffrir. D'où une immanence radicale, sans arrière-monde, qui démarque le Madhyamaka des conceptions du salut comme évasion hors du monde.
Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XXV (l'examen du nirvāṇa)
Nietzscheexplicite
Zarathoustra exhorte à rester fidèle à la terre et à ne pas croire ceux qui parlent d'espérances supraterrestres. Toute la critique des « arrière-mondes » fait de Nietzsche le penseur de l' radicale : la vie ne doit être justifiée par rien d'extérieur à elle, et toute est démasquée comme une fuite hors du réel.
Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3 · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des hallucinés de l'arrière-monde »
Sénèqueexplicite
Le divin n'est pas un au-delà mais une présence intérieure. La raison divine () pénètre toute la nature et l'âme humaine en est une parcelle, conception nettement immanente du sacré.
Lettres à Lucilius, XLI (un esprit sacré réside en nous)
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Sartreinférable
Sans Dieu ni ordre suprasensible, il n'existe aucun arrière-monde où des valeurs ou un sens seraient déposés d'avance : tout se joue dans l'immanence du monde où l'homme est jeté et qu'il a à façonner. Le sens et les valeurs ne descendent pas d'un au-delà, ils naissent du projet de la conscience finie, ici-bas. La position est donc nettement immanentiste.
L'existentialisme est un humanisme (pas de valeurs a priori, délaissement) · L'Être et le Néant (la transcendance comme structure du pour-soi vers le monde, non vers un au-delà)
Épicureinférable
Il n'existe aucun ordre transcendant, aucun monde des Idées ni providence surplombant la nature : tout, y compris l'âme et les dieux, appartient au seul univers des atomes et du vide. Le sens et le bonheur se trouvent ici-bas, dans la sensation et l', sans recours à un au-delà. C'est une intégrale.
Lettre à Hérodote, 63-67 (l'âme corporelle, dissoute à la mort) · Lucrèce, De la nature des choses, III (mortalité de l'âme)
Lucrèceinférable
Rien n'excède la nature : il n'y a ni monde des Idées, ni providence surplombante, ni au-delà où survivre. Tout, des dieux à l'âme, appartient au seul univers des atomes et du vide. Le poème ne pousse pas le regard vers un ordre supérieur mais vers la profondeur infinie de ce monde-ci, où la pensée, ayant franchi les remparts enflammés du monde, parcourt l'immensité sans rencontrer de borne ni de dehors. C'est une intégrale.
De la nature des choses, I, 62-79 (l'esprit franchit les remparts enflammés du monde) · De la nature des choses, II, 1048-1089 (l'infinité des mondes)
Marxinférable
Toute la critique marxienne ramène les figures de l'au-delà, Dieu, l'État hégélien, les idées éternelles, à des projections de conditions terrestres : il n'y a pas d'arrière-monde à réaliser mais ce monde-ci à transformer. Le salut n'est pas attendu d'un ordre transcendant mais d'une action immanente à l'histoire, d'où une nette .
Thèses sur Feuerbach, IV (renvoyer le monde religieux à sa base terrestre) · Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, introduction
Beauvoirinférable
Sans Dieu ni arrière-monde, le sens et les valeurs se jouent entièrement dans ce monde-ci, dans l'immanence des projets humains et de l'histoire. Beauvoir donne pourtant au mot transcendance un sens existentiel particulier : non un au-delà, mais le dépassement par lequel la liberté s'arrache vers l'avenir, l'oppression consistant à enfermer autrui dans l'immanence d'une condition figée.
Le Deuxième Sexe (1949), Introduction (transcendance et immanence)
Marc Aurèleinférable
Le divin n'est pas un au-delà : la traverse et anime le cosmos, et l'âme humaine en est une parcelle détachée. Conception nettement du sacré, sans arrière-monde.
Pensées pour moi-même, XII, 26 · Pensées pour moi-même, VIII, 54
Zhuangziinférable
Le n'est pas un dieu ni un arrière-monde : il est partout, dans les choses les plus humbles, jusque, dit Zhuangzi pour provoquer, « dans la pisse et le crottin ». Le sacré ne réside pas au-dessus du monde mais coïncide avec le cours immanent de toutes les transformations, accessible à qui s'y accorde plutôt qu'à qui l'adore. Cette immanence radicale ne laisse qu'un mince reste d'inaccessible, l'obscurité du Dao d'avant les distinctions, qui retient d'un score tout à fait extrême.
Zhuangzi, ch. 22 (le Dao dans la pisse et le crottin) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)
Laoziinférable
Le n'est pas un dieu séparé qui ordonnerait le monde d'en haut : il est la matrice immanente d'où tout surgit et où tout retourne, qui « engendre les dix mille êtres » sans les commander, qui les nourrit sans les posséder. Le sacré, ici, n'a pas d'arrière-monde : il coïncide avec le cours même de la nature. Cette immanence retient pourtant un reste d'inaccessible, car le Dao demeure obscur et antérieur à toute distinction, ce qui empêche un score extrême.
Dao De Jing, ch. 25 et 51 · Dao De Jing, ch. 4 et 42
Hegelinférable
Le divin n'est pas un au-delà séparé posé hors du monde : l'Absolu est l' qui vient à soi dans la nature, l'histoire et la conscience humaine. Il n'y a pas d'arrière-monde intact, mais un procès où l'infini se réalise dans le fini et s'y reconnaît. Reste que cet Absolu excède tout moment fini, ce qui interdit d'en faire un pur naturalisme immanent : d'où une position d'immanence, mais nuancée.
Encyclopédie des sciences philosophiques, §553-577 (l'esprit absolu) · Leçons sur la philosophie de la religion (Leçons)
Personnages 1
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Ulysseinférable
lui offre l'immortalité et l'éternelle jeunesse s'il reste ; il refuse, pour retrouver , mortelle, et sa vie d'homme périssable. Ce n'est pas qu'il méprise la vie, qu'il défend au contraire farouchement contre tous les périls, mais qu'aucune survie hors de chez lui ne vaut à ses yeux le retour. Ce choix place ainsi toute la valeur du côté de l'existence finie et terrestre, non d'un au-delà ou d'un état supérieur : sans nier les dieux, omniprésents dans son monde, Ulysse fait de la vie mortelle, avec son terme, le bien qu'il préfère, la finitude assumée contre ce qui la transcenderait.
Odyssée, V, 203-224 (le refus de Calypso : Pénélope mortelle préférée à la déesse)