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Rapport au monde· Nature et vivant

Pessimisme anthropologique

Axe: Vision de l'hommeL'être humain est-il fondamentalement bon ou porté au mal ?

L'être humain est traversé par l'égoïsme, l'amour-propre et des pulsions agressives que rien n'efface entièrement. Les institutions, les lois et la morale sont des digues nécessaires contre une violence toujours possible.

Qui défend cette position

Philosophes 7

Schopenhauerexplicite

L'égoïsme sans borne est le ressort naturel de l'homme, jusqu'à la méchanceté désintéressée, cette cruauté qui jouit de la souffrance d'autrui pour elle-même ; la civilisation muselle ce fond sans le transformer. L'État n'est pas un éducateur mais une muselière.

Parerga et Paralipomena, t. II, « Sur l'éthique »

Machiavelexplicite

Qui institue une république doit présupposer tous les hommes méchants, prêts à suivre leur malignité dès qu'ils en ont la libre occasion : c'est un postulat de législateur, non une métaphysique de la chute. Les hommes sont ingrats, changeants, simulateurs, fuyards devant le péril, avides de gain. Mais ce mal n'est pas figé : de bonnes lois et l'aiguillon de la nécessité peuvent les rendre bons, ce qui écarte le pessimisme absolu.

Le Prince, chap. XVII · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 3

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Michel de Montaigneinférable

Montaigne rabaisse la prétention de l'homme à se croire le chef-d'œuvre de la création, « la plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures », vaniteuse, inconstante, plus souvent menée par la et la fantaisie que par la raison qu'elle s'attribue. Mais ce procès de l'orgueil n'est pas un pessimisme noir : l'homme reste capable de bonté, de mesure et de joie pourvu qu'il accepte sa condition et cesse de se vouloir ange. C'est moins un verdict sur sa méchanceté qu'un constat de sa plasticité et de sa faiblesse.

Essais, II, 12, « Apologie de Raimond Sebond »

Nietzscheinférable

L'homme est une corde tendue entre la bête et le , quelque chose qui doit être surmonté : Nietzsche porte un regard sévère sur l'humanité grégaire, médiocre et marquée par le de son temps. Mais ce diagnostic critique s'accompagne d'une confiance dans la possibilité d'une élévation, ce qui tempère le pessimisme.

Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3 et §4 · Généalogie de la morale, I, §11

Kantinférable

Kant soutient un : il y a dans la nature humaine une propension à subordonner la loi morale à l'amour de soi, et l'« insociable sociabilité » mêle en chacun un penchant à s'opposer à autrui. Ce diagnostic, tempéré par la prédisposition au bien et la perfectibilité, penche du côté d'un pessimisme anthropologique modéré.

La religion dans les limites de la simple raison, Première partie · Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Quatrième proposition

Platoninférable

L'homme ordinaire est prisonnier de la caverne, enchaîné à l'ombre et à l'opinion, et la plupart des âmes sont dominées par les appétits : l'élévation vers le vrai est rare, difficile et réservée à un petit nombre. Sans être un pessimisme noir, cette vision insiste sur l'aveuglement spontané de l'âme, que seule une longue éducation peut redresser.

République, VII, 514a-517a · Phèdre, 248a-249d

Camusinférable

Camus ne croit ni à la bonté naturelle de l'homme ni à sa corruption radicale : sa pensée de la mesure oppose une limite humaine à la démesure qui, au nom d'un absolu, finit par justifier le meurtre. Ce sens du penchant humain à l'excès l'éloigne d'un optimisme anthropologique, sans verser dans le pessimisme.

L'Homme révolté (1951), « La pensée de midi »

Personnages 2

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Calliclèsinférable

Chacun, s'il l'osait, poursuivrait son avantage et voudrait posséder plus que les autres : la modération affichée n'est qu'un aveu de faiblesse ou une ruse. Ce fond d'égoïsme et de rivalité, que la loi contient sans l'abolir, le range du côté d'un pessimisme anthropologique.

Platon, Gorgias, 483b-c ; 491e-492a

Ulysseinférable

Ulysse ne se fie à personne sur parole : il éprouve la loyauté avant de se découvrir, sonde ses serviteurs, teste jusqu'à et son vieux père. Cette défiance méthodique trahit une vue prudente, sans illusion, des hommes, prompts à la traîtrise dès que l'occasion s'offre ; mais elle n'équivaut pas à un pessimisme foncier, puisque le poème lui donne aussi de retrouver, chez quelques-uns, une fidélité sans faille.

Odyssée, XIII-XXIV (le déguisement et les mises à l'épreuve de la loyauté) · Odyssée, XXIII (l'épreuve du lit, que Pénélope retourne contre lui)

Arguments et objections
ArgumentLe bois tordu de l'humanitéCe qui resurgit à chaque effondrement de l'ordre, pillages et cruautés, n'est pas un accident ; nos meilleures conduites elles-mêmes sont minées par l'amour-propre. Les institutions ne guérissent pas cette nature, elles la contiennent : une vie commune vivable doit compter avec ce fond.
  1. Regardons ce que les hommes font dès que tombent la contrainte et le regard d'autrui : pillages, cruautés, guerres reparaissent à chaque effondrement de l'ordre. Ce qui resurgit si constamment n'est pas un accident de l'histoire.
  2. Nos meilleures conduites elles-mêmes sont minées de l'intérieur : sous la générosité, le besoin d'être aimé ou admiré ; sous la vertu affichée, un qui se cherche. La part sombre n'est pas dehors, elle nous habite.
  3. Aussi les digues qui nous tiennent, lois, mœurs, institutions, ne guérissent pas cette nature : elles la contiennent. Qu'elles se relâchent, et ce qu'elles retenaient reparaît.

Donc Donc l'homme n'est pas un ange que la société aurait déchu, mais un « bois tordu » que rien ne redresse tout à fait : une vie commune vivable exige de compter avec ce fond, non de parier sur une bonté première.

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ObjectionAttaque le raisonnementLa statue de GlaucusLe pessimiste lit la nature dans l'homme des sociétés, tout de rivalités et de calculs. Mais cet homme n'est plus l'homme originel : à la statue de Glaucus, la mer avait tant rongé les traits qu'elle semblait une bête. Nommer « nature » cette figure défigurée, c'est prendre l'effet de l'histoire pour l'origine.
  1. Le pessimiste lit la nature humaine dans l'homme tel qu'il est sous nos yeux : rivalités, calculs, avidité. Il en conclut que tel est notre fond.
  2. Mais l'homme des sociétés n'est plus l'homme originel : à la statue de Glaucus, ce dieu marin, le temps et les tempêtes avaient tant rongé les traits qu'elle ressemblait moins à un dieu qu'à une bête féroce. Ainsi l'âme humaine, altérée par la vie sociale et les passions qu'elle fait naître, a changé au point d'être presque méconnaissable.
  3. Décrire cette figure défigurée et la nommer « nature », c'est prendre l'effet pour l'origine : les traits que le pessimiste impute à l'homme en soi sont l'empreinte de son histoire.

Donc Donc le pessimiste raisonne sur une image abîmée : il faut, sous les couches déposées par la société, retrouver l'homme de la nature avant d'en juger le fond, faute de quoi l'on tient la maladie pour la santé.

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ObjectionAttaque la positionCe sont les circonstances, non la natureLe pessimisme lit une nature mauvaise dans nos crimes. Mais nos conduites varient énormément avec les circonstances, et le mal massif tient souvent à des exécutants ordinaires plus qu'à des monstres ; l'histoire connaît de vrais reculs de la cruauté. Ce qui change ainsi n'est pas un fond fixe mais une plasticité.
  1. Le pessimisme lit dans nos crimes une nature mauvaise, un fond qui resurgit toujours.
  2. Mais ces conduites varient énormément avec les circonstances : les mêmes individus, selon qu'ils ont peur ou se sentent en sûreté, qu'ils obéissent ou répondent d'eux-mêmes, se montrent lâches ou courageux, cruels ou secourables. Le mal le plus massif tient souvent moins à des monstres qu'à des exécutants ordinaires et irréfléchis.
  3. Ce qui change à ce point avec la situation n'est pas une nature fixe : et de fait, l'histoire connaît de vrais reculs de la cruauté, l'esclavage aboli, la torture proscrite, signe qu'on peut refaire les mœurs.

Donc Donc ce que le pessimisme prend pour un fond immuable ne l'est pas : ses preuves mêmes, cruautés d'exécutants ordinaires, reculs historiques de la violence, témoignent de situations qui produisent le mal, non d'une nature qui le sécréterait.

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Fondements et implications
C'est une fondation racine, rien ne la fonde plus avant.Pessimisme anthropologique — Vision de l'homme=PessimismeanthropologiqueVision de l'homme
Descriptif
Autorité — Rapport à l'autorité!AutoritéRapport à l'autorité
Prescriptif
Conservatisme — Tradition et transformation!ConservatismeTradition et transformation
Prescriptif
Réalisme politique — Idéal et réel!Réalisme politiqueIdéal et réel
Prescriptif
↓ Ce qu'elle implique

Ce qui la fonde

C'est une fondation racine, rien ne la fonde plus avant.

Ce qu'elle implique

Rapport à l'autorité

Si l'homme est par nature porté à la violence et à l'intérêt propre, l'absence de pouvoir commun le livre à la guerre de tous contre tous. Le pessimisme anthropologique justifie ainsi une autorité forte, seule capable de garantir la paix civile.

Tradition et transformation

Si l'homme est traversé de pulsions égoïstes et agressives que rien n'efface, la raison individuelle est trop faible pour refonder l'ordre social à neuf. Le pessimisme anthropologique soutient le conservatisme : Burke voit dans les institutions héritées une sagesse accumulée qu'il vaut mieux réformer avec prudence que détruire.

Idéal et réel

Si la nature humaine est durablement imparfaite, espérer une cité parfaite expose à l'aveuglement et à la tyrannie des bonnes intentions. Le pessimisme anthropologique recommande donc un réalisme politique, attentif aux rapports de force réels plutôt qu'aux idéaux.

Problèmes
  • Descriptif Expérience scientifique
    Des gens ordinaires, un ordre à exécuter

    Que des gens ordinaires infligent le pire sur un simple ordre : est-ce une méchanceté latente qui se réveille, ou la preuve que ce sont les circonstances, non la nature, qui décident de nos actes ?

    l'homme ordinaire sous l'autorité
  • Descriptif
    D'où vient le mal en l'homme ?

    Si l'homme fait le mal, ce penchant est-il en lui dès l'origine, comme une pulsion ou une nature déchue, ou naît-il du dehors, de la comparaison sociale et des inégalités ? Selon la réponse, la méchanceté est notre fond ou notre produit.

    la source de nos actes mauvais
  • Descriptif
    Jusqu'où peut-on changer l'homme ?

    Le pari de l'éducation suppose qu'on peut refaire l'homme, l'adoucir, le rendre meilleur. Mais y a-t-il des travers immuables, un « bois tordu » qu'aucune éducation ne redresse jamais ?

    la capacité humaine de changer
  • Descriptif
    Mi-ange, mi-bête

    L'homme est-il un être partagé, capable en même temps du plus haut et du plus bas, grand par cela même qui le rend misérable, ou cette image dramatique n'est-elle qu'une façon d'ennoblir un simple animal en le disant déchu ?

    l'être humain partagé