Rapport aux autres· Liens
Philia (amitié)
Axe: Nature de l'amour — Qu'est-ce qui est au fond de l'amour : un manque, un don, ou autre chose ?
Le cœur de l'amour n'est ni un manque à combler ni un don à sens unique : c'est le lien réciproque et choisi de l'amitié, où chacun veut le bien de l'autre pour lui-même. Nourri de temps, d'égalité et de vertu partagée, il est la forme la plus accomplie de l'amour : une vie bonne menée ensemble.
Philosophes 5
Michel de Montaigneexplicite
Reprenant la d' mais la portant à l'incandescence, Montaigne réserve, dans le chapitre « De l'amitié » de ses , le nom d'amitié à un lien unique, librement choisi, qui passe avant l'amour-passion : l'ardeur amoureuse n'est qu'un feu volage et changeant, tandis que l'amitié parfaite est une chaleur constante où deux âmes se mêlent et se confondent l'une en l'autre. Il la dit sans autre fondement qu'elle-même, irréductible à l'utilité, au plaisir ou au devoir de parenté ; chacun s'y donne sans réserve, part de don qui excède le simple échange de bons offices. De sa communion avec La Boétie, il ne sait donner d'autre raison que l'évidence réciproque des deux êtres.
Essais, I, 28 (« De l'amitié »)
Aristoteexplicite
Contre l' platonicien qui fait de l'amour un désir du beau qu'on n'a pas, Aristote place au sommet non le manque mais le lien : la . Dans les livres VIII et IX de l', il distingue trois amitiés selon leur ressort, l'utile, le plaisant et le bien ; les deux premières sont fragiles, car elles aiment l'autre pour ce qu'il procure. L'amitié parfaite, celle des gens de bien qui se veulent mutuellement du bien pour l'autre lui-même, est stable, rare et réciproque, au point que l'ami compte comme un prolongement de soi ; vouloir son bien pour lui seul, sans rien attendre en retour, y garde une part de don au cœur même de la réciprocité. Loin d'être un supplément à la vie bonne, elle en est une part constitutive : nul, fût-il comblé de tous les autres biens, ne choisirait de vivre sans amis.
Éthique à Nicomaque, VIII-IX (les trois amitiés ; l'ami comme autre soi-même) · Éthique à Nicomaque, IX, 9 (le bonheur et le besoin d'amis)
Épicureexplicite
Le sage épicurien ne cherche ni la passion ni l'extase de l'union, mais l' : de tous les biens que la sagesse procure pour le bonheur de la vie entière, il en fait le plus grand (, ). Née d'abord du besoin de sécurité, elle affranchit de la crainte d'autrui et soutient l' ; mais Épicure passe du calcul au lien, car le sage finit par chérir l'ami pour lui-même et risquerait au besoin sa vie pour lui. C'est une amitié sans ciel ni instinct d'espèce, réciproque et cultivée dans le Jardin ; seule la trace de son origine utilitaire lui laisse une faible part de manque comblé.
Maximes capitales, XXVII · Sentences vaticanes, 23, 34 et 52
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Beauvoirinférable
Beauvoir critique l'amour où la femme s'aliène et se fait l'objet de l'autre : l'amoureuse qui se perd dans l'aimé, faute de projet propre, est une figure de la mauvaise foi. À cet amour-manque qui veut se compléter dans un autre, elle oppose l'amour authentique, lien réciproque de deux libertés qui se reconnaissent et se choisissent sans que l'une se dissolve dans l'autre. C'est une existentielle, faite de reconnaissance mutuelle, où la part de don tient à ce que chacun veut la liberté de l'autre comme la sienne.
Le Deuxième Sexe (1949), t. II, « L'amoureuse »
Spinozainférable
Au fond de l'amour, Spinoza ne voit ni manque ni don mais une joie : aimer, c'est passer à une plus grande perfection, joie rapportée à l'idée de sa cause (, III). L'amour n'est donc pas l'élan d'un vide vers ce qui le comblerait, mais l'effort (conatus) de la puissance vers ce qui l'accroît, ce qui garde un air de parenté avec l' sans en avoir le pathos du manque. Entre les hommes, cet effort culmine dans l'amitié des êtres guidés par la raison, qui s'accordent en nature, se sont mutuellement utiles et ne veulent rien pour eux qu'ils ne veuillent aussi pour autrui : une rationnelle, réciproque et choisie. Au sommet, l' excède tout lien interpersonnel : amour sans retour où le sage n'exige pas d'être aimé en retour, il tient du don désintéressé plus que de la possession.
Éthique, III (définition de l'amour) ; IV, prop. 35-37 et 70-71 (l'amitié des hommes raisonnables) ; V, prop. 19 et 32-37 (l'amour intellectuel de Dieu)