Rapport au monde· Travail et technique
Techno-optimisme
Axe: Rapport à la technique — Le progrès technique améliore-t-il la condition humaine ?
La technique est le grand levier du progrès humain : elle libère du besoin, recule la souffrance et étend notre pouvoir sur la nature. Les problèmes qu'elle crée appellent davantage d'ingéniosité, non un retour en arrière.
Courants 3
Transhumanismeexplicite
La technique n'est ni un outil neutre ni une force aliénante, mais le principal moteur d'émancipation de la condition humaine : ce qui nous a tirés de la rareté et de la maladie peut nous affranchir de nos limites biologiques mêmes. Les qu'elle fait courir ne justifient pas le renoncement, mais une accélération prudente et orientée. L'avenir désirable se construit en repoussant les frontières du possible technique, non en s'en défiant.
Kurzweil, The Singularity Is Near · Bostrom, Superintelligence
Les Lumièresexplicite
L'Encyclopédie accomplit un geste inédit : faire entrer les arts mécaniques, les métiers et les machines dans le savoir, à égale dignité avec les sciences. La technique n'y est pas une simple commodité mais un vecteur d'émancipation, qui arrache l'homme à la misère et au besoin et étend son empire sur la nature. Héritières du programme de , les Lumières lient le progrès des arts au progrès des lumières : maîtriser la nature et instruire les hommes vont de pair.
Diderot et d'Alembert, Encyclopédie, art. « Art » · Bacon, Novum Organum
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Marxismeinférable
Marx tient le développement des forces productives pour le moteur du progrès historique : le machinisme et la grande industrie créent les conditions matérielles d'une société d'abondance et libérée du besoin. Mais sous le capital, ce même machinisme intensifie l'exploitation et l'aliénation : l'optimisme porte sur la technique émancipée des rapports capitalistes, non sur la technique telle quelle.
Marx, Le Capital, livre I, chapitre sur la machinerie et la grande industrie · Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste (1848)
Philosophes 7
Baconexplicite
Le savoir ne vaut pas pour la contemplation mais pour ses fruits : connaître les causes, c'est pouvoir produire des effets, et la mesure d'une vérité est l'œuvre qu'elle permet. Bacon en juge par les arts mécaniques, qui n'ont cessé de croître, quand la philosophie d'école piétinait : l'imprimerie, la poudre, la boussole ont plus changé le monde que tous les systèmes. La technique n'est donc pas un sous-produit suspect du savoir, c'est sa fin légitime et le levier du progrès humain, contre la résignation qui tient la condition présente pour indépassable.
Novum Organum, I, §3, §81 et §129
Simondonexplicite
L'introduction de part d'un diagnostic : la culture s'est constituée en système de défense contre les techniques, qu'elle réduit à de purs ustensiles ou mythifie en robots menaçants. Pour , la plus forte cause d' n'est pas la machine elle-même, mais la méconnaissance de sa nature et de son essence. Il récuse donc l'instrumentalisme autant que la technophobie : l'objet technique a sa propre technicité et sa propre genèse, la , par laquelle ses éléments deviennent solidaires. Il voit dans le développement technique une possibilité majeure de transformation de la condition humaine, à une condition : que la culture intègre la connaissance des machines, et que l'homme en devienne l'organisateur et l'interprète, ni maître ni esclave. Favorable mais conditionnelle, cette position se place légèrement du côté du techno-optimisme : la confiance porte sur ce que la technique rend possible, non sur la puissance qu'elle confère.
Du mode d'existence des objets techniques (1958), introduction et Ire partie · « Culture et technique » (1965), repris dans Sur la technique (2014)
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Descartesinférable
Pour Descartes, la science nouvelle a une fin pratique : produire des techniques, des arts mécaniques et une médecine qui prolongeraient la vie et soulageraient la condition humaine. Cet optimisme dans le pouvoir transformateur du savoir appliqué annonce le techno-optimisme, sans pour autant constituer une thèse explicite sur la technique comme telle.
Discours de la méthode, VI
Lockeinférable
Notre connaissance de la nature ne pénètre pas les essences réelles, mais elle suffit à ce qui nous importe : la conduite de la vie et les commodités qu'on peut tirer des choses. Locke voit dans les arts utiles, fondés sur l'expérience et l'histoire naturelle, le vrai profit de la philosophie naturelle. Il oppose le roi d'un vaste territoire en Amérique, plus mal nourri, logé et vêtu qu'un journalier anglais, pour montrer ce que le travail et ses améliorations ajoutent à la terre.
Essai sur l'entendement humain, IV, 12, §10-12 · Second traité du gouvernement civil, ch. V, §41
Hegelinférable
Dans la « Téléologie », l'outil manifeste la ruse de la raison, qui se sert des propriétés des choses pour réaliser ses fins : par sa permanence, « la charrue est plus honorable que ne le sont immédiatement les jouissances qu'elle procure ». Dans la société civile, la division du travail rend pourtant l'activité plus abstraite et mécanique, jusqu'à permettre que la machine remplace l'homme. La pauvreté relève de la dynamique contradictoire de cette société et de la répartition de ses richesses, non de la machine prise isolément : Hegel valorise la puissance rationnelle des moyens tout en analysant leurs conditions sociales.
Science de la logique, logique subjective, « La téléologie » · Principes de la philosophie du droit, §198 et §243-245
Marxinférable
Le développement des forces productives, machines comprises, est le moteur de l'histoire et la condition matérielle de l'émancipation : la grande industrie crée les moyens d'une société d'abondance. Mais sous le capitalisme la machine asservit l'ouvrier et intensifie son exploitation. Marx n'est donc ni technophobe ni naïvement optimiste : la technique est libératrice selon les rapports sociaux qui la commandent, d'où une position d'optimisme nuancé.
Le Capital, livre I, ch. 15 (machinisme et grande industrie) · Manifeste du Parti communiste, ch. 1 (le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie et de l'industrie)
Kantinférable
L'histoire est le lieu où l'insociable sociabilité des hommes développe leurs talents et leur habileté : sans elle, ils seraient restés aussi doux que les moutons qu'ils font paître. Kant y voit un progrès réel mais ambigu : « nous sommes cultivés à un haut degré par l'art et la science, nous sommes civilisés jusqu'à en être accablés… mais il s'en faut encore de beaucoup que nous puissions nous tenir pour déjà moralisés ». L'habileté fournit des moyens pour toutes sortes de fins ; elle ne dit rien de leur valeur.
Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), 4e et 7e propositions · Fondements de la métaphysique des mœurs, II (impératifs de l'habileté)
Argument
- Avant nos outils, la vie humaine était brève, exposée, accablée de tâches. La charrue, l'imprimerie, le vaccin, le moteur : chaque technique a élargi ce qu'un être humain peut savoir, faire et espérer. C'est le sens du projet de , qui assignait au savoir de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.
- Le fil d'actualité que vous faisiez défiler ce soir appartient à cette lignée : jamais une part aussi grande du savoir, des œuvres, des voix lointaines n'a été à portée de main. Ce que nous appelons distraction est l'envers d'une abondance inouïe.
- Et chaque nouveauté, en son temps, a fait peur : redoutait déjà que l'écriture ne ruine la mémoire. Pourtant nous n'échangerions pas l'écriture contre l'oubli. L'inquiétude présente est sans doute, elle aussi, l'inconfort d'un seuil.
Donc Donc parier sur la technique n'est pas naïveté : c'est reconnaître le levier qui, seul, a tenu ses promesses d'émancipation.
Voir la pageObjection
- Accordons à l'optimiste son point de départ : nos moyens d'agir, de produire, de communiquer ont grandi comme jamais. Mais il en conclut aussitôt que notre condition s'est améliorée, et c'est ce pas qu'il faut examiner.
- Car un moyen ne vaut que par la fin qu'il sert : disposer de plus d'outils ne rend la vie meilleure que si ces outils servent ce qui la rend bonne. Multiplier les moyens sans interroger les fins, c'est gagner en puissance, non nécessairement en bonheur ni en liberté.
- Or la même puissance qui écarte d'anciens maux en fait naître de nouveaux : elle crée des besoins qu'on ignorait, des dépendances, des formes inédites de fatigue et de solitude. Le bilan n'est donc pas le simple ajout que l'optimiste suppose, et rien ne garantit qu'il penche du bon côté pour la vie elle-même.
Donc Donc de la croissance de nos moyens, on ne peut pas conclure le progrès de notre condition : c'est passer de la puissance à la vie bonne par un saut que rien n'assure.
Voir la pageObjection
- L'optimiste tient les maux de la technique pour des défauts passagers : à chaque problème, plus d'ingéniosité, un meilleur réglage, une appli mieux pensée. C'est le solutionnisme, la confiance que tout problème technique a une solution technique.
- Mais le fil d'actualité qui vous a retenu ce soir n'est pas un outil maladroit qu'on perfectionnera : il fait exactement ce pour quoi il a été conçu. Vous retenir n'est pas son défaut, c'est son métier, car c'est de votre attention que vivent ceux qui le fabriquent.
- Espérer alors que l'industrie qui prospère sur ce ressort le corrige d'elle-même, c'est demander au renard de garder le poulailler. Un mieux viendra peut-être, mais non du seul perfectionnement de l'outil.
Donc Donc l'optimisme se trompe quand il range parmi les ratés ce qui est, en réalité, le but de la machine.
Voir la pageL'audit de l'instrumentExerciceInspirée de la tradition des Lumières
Dans le sillage de et du , cet exercice ne vous demande pas d'utiliser moins, mais mieux : soumettre votre propre usage à la même méthode que vous attendez de la technique. On nomme la fin qu'un outil devrait servir, on observe s'il la sert vraiment, et l'on corrige l'usage par plus d'ingéniosité plutôt que par un renoncement. C'est l'optimisme tenu jusqu'au bout : non pas faire confiance les yeux fermés, mais exiger de chaque usage qu'il rende ce qu'il promet.
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La charte d'usageExerciceInspirée d'Aristote
L' tient si l'usage est vraiment choisi. Or un outil pensé pour vous retenir incline l'usage sans bruit : la seule bonne volonté ne fait pas le poids. Cet exercice arme le choix par des règles claires et un peu de friction, pour que l'usage que vous décidez soit l'usage que vous avez. le savait : on ne devient pas tempérant par décret, mais en disposant ses actes répétés, car nous sommes ce que nous faisons d'habitude.
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- Descriptif QuestionL'outil est-il neutre ?
Un outil ne serait ni bon ni mauvais, tout dépendrait de l'usage ; mais une arme, ou un fil d'actualité conçu pour capter le regard, n'ont-ils vraiment aucune pente propre ?
l'outil - PrescriptifVitaleLa maîtrise de la nature
Depuis Bacon et Descartes, la technique promet de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ; elle a fait reculer la faim et la maladie, mais déchaîne aussi des forces que nul ne gouverne : cette maîtrise à moitié tenue est-elle en chemin, ou contradictoire dans son principe ?
la nature - DescriptifLa puissance et la sagesse
Les moyens techniques s'accumulent : chaque génération hérite des machines et des savoirs de toutes les précédentes ; la sagesse d'en user, elle, ne se stocke pas et doit être reconquise par chacun. Ce fossé entre la puissance et le discernement est-il un retard qu'une éducation pourrait combler, ou se creuse-t-il par nature ?
la civilisation technicienne - PrescriptifExistentielleLe remède et le poison
Platon craignait déjà que l'écriture n'affaiblisse la mémoire qu'elle prétendait servir ; chaque outil qui nous prolonge nous décharge d'une capacité, jusqu'à l'assistant qui pense à notre place : où finit le service, où commence la dépossession ?
nos facultés - PrescriptifPolitique et droitChoisir ses techniques
Nul n'a voté pour le smartphone ni pour l'intelligence artificielle, qui réorganisent pourtant nos vies : l'adoption d'une technique peut-elle être une décision commune, ou est-ce une force qui s'impose et qu'on ne discute qu'après coup ?
l'adoption des techniques - PrescriptifMoraleRéparer ou augmenter l'humain
Quand la technique ne transforme plus le monde mais son auteur, soigner glisse vers augmenter : ce seuil est une question à part entière.
le corps humain