Œuvre de fiction · série
Dexter
Un tueur en série qui rendrait service à la société resterait-il un monstre ?
Photos, affiches, fiche complète : IMDb · AlloCiné · Wikipédia
Version analysée : Les huit saisons de la série originale (Showtime, 2006-2013), fin comprise. Les suites et la préquelle (New Blood, Original Sin, Resurrection) sont laissées de côté.
Dexter Morgan analyse les traces de sang pour la police de Miami. La nuit, il tue. Son père adoptif, un policier, lui a donné un code : ne tuer que des meurtriers qui ont échappé à la justice, et ne jamais se faire prendre. Pendant huit saisons, la série nous fait épouser le point de vue d'un tueur en série, et nous demande ce que vaut une morale greffée sur un besoin de tuer.
Le problème
La croyance commune mise à l'épreuve
Un tueur en série est un monstre : il est né ainsi, ou il a choisi le mal, et dans les deux cas il n'y a rien à comprendre.
Le problème
Dexter dit qu'il n'a pas choisi son besoin de tuer : il l'a, selon lui, toujours eu, et son père adoptif l'a vu naître dans son enfance. Ce passé explique ses crimes, et le code qu'il suit prétend les justifier : il ne tue que des meurtriers. Mais expliquer un crime n'est pas l'excuser, et le justifier par ce qu'il empêche suppose qu'il empêche vraiment quelque chose. La série met ces deux défenses à l'épreuve, saison après saison : la cause qui l'excuserait, et l'utilité qui le justifierait.
Le mot monstre mêle trois jugements que la série va séparer : une anomalie (Dexter ne ressent pas ce que ressentent les autres), une condamnation (ce qu'il fait est mal) et une exclusion (il n'est pas des nôtres). Le code que lui a donné Harry, son père adoptif, parie qu'on peut garder l'anomalie et lever la condamnation : on ne change pas une nature, on en règle l'usage. Deux de ses règles ont l'air morales : ne tuer que des meurtriers, avoir la preuve de leur culpabilité. Mais la première de toutes trahit ce qu'est le code : ne jamais se faire prendre. Une règle qui commande d'abord de ne pas être pris relève de la prudence, pas de la morale. distinguait l'acte conforme au devoir de l'acte fait par devoir. Admettons même qu'il soit juste de tuer un meurtrier, ce que Kant n'accorderait jamais à un particulier : un code dont la première règle est de ne pas être pris dit assez pour quoi ces meurtres sont faits.
Que son besoin ait une cause ne suffit pas à l'excuser. Dexter en parle comme d'un « Passager noir » qui conduirait à sa place. La question se déplace : elle ne porte plus sur ce qui a causé le besoin, mais sur la façon dont Dexter agit avec lui. Une version du le dit ainsi : un acte causé reste libre si celui qui agit est sensible aux raisons. Dexter enquête, attend, renonce quand la preuve manque : son besoin a beau le pousser, ce sont des raisons qui décident de ses cibles. On peut alors lire le « Passager » comme ce que appelle : une troisième personne qui dispense de dire « je ».
Reste la défense que le code lui fournit : l'utilité de ses meurtres. Ceux qu'il tue ont tué et tueraient encore. Que ce ne soit pas son motif ne suffirait pas à le condamner : un acte peut être utile sans être fait pour cela. La série s'attaque donc au bilan lui-même, de deux façons : en confiant le code à d'autres, qui n'ont pas son besoin, et en comptant ce qu'il coûte.
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- Personnage, placé d'après ses actes
- Personnage principal
- Ce qu'il dit / ce qu'il fait
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Les membres du cast placés par leurs actes ; les fantômes marquent ce qu'ils disent quand leurs paroles s'en écartent.
L'asymétrie de Dexter montre ce qu'il croit vraiment. Pour lui-même, il invoque la cause : il est poussé. Pour ses victimes, il invoque le mérite : avant de les tuer, il leur met sous les yeux les photos de leurs propres victimes. Un bourreau convaincu que nul n'est responsable n'aurait pas besoin de ce rituel. Dexter a besoin qu'elles soient coupables, donc il croit à la culpabilité, et son est réservé à son propre cas. aide à voir ce qui se joue. Nous ne blâmons pas parce qu'une théorie du libre arbitre nous y autorise : l'indignation fait partie de nos relations. Nous la suspendons de deux façons. Par l'excuse, quand l'autre ne savait pas ou n'a pas pu faire autrement cette fois-là. Par l'exemption, quand il est incapable des relations ordinaires : on le regarde alors d'un œil objectif, comme un malade à soigner ou un danger à contenir. Dexter se présente justement comme exempt : sans émotions, étranger aux liens qu'il imite. La série dément ce portrait. Il protège sa sœur, s'attache à Rita, sa compagne, et à ses enfants : il entre dans les relations où l'on blâme, et l'exemption qu'il réclame tient mal.
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La série nous fait vivre l'excuse que le problème refuse. Sa voix off nous met dans la tête de Dexter : seuls témoins de son secret, nous souhaitons pendant huit saisons qu'il ne soit pas pris. Nous lui accordons ce que nous refuserions à un inconnu, parce que nous le connaissons : la partialité, et non le service, nous fait pencher pour lui. Deux détails rappellent pourtant ce que nous oublions. Le générique filme un petit-déjeuner comme une suite de violences : la routine et le meurtre y sont faits des mêmes gestes. Et Dexter garde une goutte de sang de chaque victime sur une lame de verre. Un justicier n'a pas besoin de trophées, un collectionneur si. Sa conscience, enfin, parle avec la voix d'un père mort qu'il fait parler. Qu'une règle vienne d'un autre ne la rend pas étrangère : admet qu'on fasse sienne, en la jugeant, une règle apprise. Mais quand Dexter hésite, il ne se demande pas si la règle est juste, il se demande ce que Harry en dirait. C'est ce que Kant nomme : obéir à une loi parce qu'un autre la commande.
Et vous ?
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Un ami vous confie qu'il a, depuis toujours, des pulsions violentes. Il ne les a jamais suivies, mais il dit qu'il ne peut pas s'empêcher de les avoir.
Que peut-il encore choisir, selon vous ?
Un enfant a été témoin, très jeune, d'un crime d'une grande violence. Devenu adulte, il est violent à son tour.
Ce qu'il a vu explique-t-il ce qu'il est devenu ?
Dans votre ville, un homme tue des meurtriers que la justice a relâchés faute de preuves, après s'être assuré lui-même de leur culpabilité. Depuis qu'il agit, le nombre de meurtres a baissé.
Que pensez-vous de ce qu'il fait ?
On vous garantit que la mort d'un homme empêchera celle de trois innocents, et qu'il n'existe aucun autre moyen. Cet homme est lui-même innocent. Personne ne le saura jamais, mais il faudrait que vous le tuiez vous-même.
Le faites-vous ?
Vous apprenez que votre frère a tué un homme, il y a des années, sous l'emprise de ce qu'il avait subi enfant. Il n'a jamais été inquiété et n'a jamais recommencé.
Que mérite-t-il, selon vous ?
Répondez sur les deux axes pour apparaître sur la carte.
Les personnages
- Personnage principal
Expert en traces de sang, tueur la nuit
Incarné par Michael C. Hall
Ce qu'il incarne
Je n'ai pas choisi mon besoin de tuer, mais je peux choisir qui je tue.
Action marquante
Avant de tuer, il s'impose de réunir la preuve des meurtres de sa cible.
Positions principales
- Liberté de la volontéCompatibilisme +0.1 ≠
- Critère du justeConséquentialisme 70 %
- La responsabilité moraleRendre à chacun son dû 85 %
Harry Morgan
Père adoptif de Dexter, policier
Incarné par James Remar
Ce qu'il incarne
On ne change pas ce qu'un enfant est devenu ; on peut décider de ce qu'il en fait.
Action marquante
Il apprend à l'adolescent Dexter les règles du code.
Positions principales
- Liberté de la volontéDéterminisme dur +0.4
- Critère du justeConséquentialisme 80 %
- La responsabilité moraleCorriger, non châtier 60 %
Evelyn Vogel
Neuropsychiatre, spécialiste des psychopathes
Incarné par Charlotte Rampling
Ce qu'il incarne
Les psychopathes naissent tels, et ceux qui savent se contrôler peuvent être utiles.
Action marquante
Elle sollicite l'aide de Dexter pour retrouver un tueur qui la menace.
Positions principales
- Liberté de la volontéDéterminisme dur +0.9
- Critère du justeConséquentialisme 95 %
- La responsabilité moraleCorriger, non châtier 50 %
James Doakes
Sergent à la criminelle de Miami
Incarné par Erik King
Ce qu'il incarne
Un meurtrier reste un meurtrier, et il faut l'arrêter.
Action marquante
Dès la première saison, il soupçonne Dexter et le surveille.
Positions principales
- Liberté de la volontéLibre arbitre −0.4
- Critère du justeDéontologisme / Conséquentialisme 45 / 35 %
- La responsabilité moraleRendre à chacun son dû 90 %
Debra Morgan
Sœur adoptive de Dexter, policière
Incarné par Jennifer Carpenter
Ce qu'il incarne
Personne n'est au-dessus de la loi.
Action marquante
Elle travaille à la criminelle aux côtés de son frère, sans rien soupçonner de lui.
Positions principales
- Liberté de la volontéLibre arbitre −0.6
- Critère du justeDéontologisme 70 %
- La responsabilité moraleRendre à chacun son dû 75 %
Miguel Prado
Procureur adjoint de Miami
Incarné par Jimmy Smits
Ce qu'il incarne
Quand la justice échoue, il faut la faire soi-même.
Action marquante
Après le meurtre de son frère, il se lie d'amitié avec Dexter.
Positions principales
- Liberté de la volontéLibre arbitre −0.8
- Critère du justeConséquentialisme 60 %
- La responsabilité moraleRendre à chacun son dû 60 %
Lumen Pierce
Jeune femme que Dexter découvre captive
Incarné par Julia Stiles
Ce qu'il incarne
Ce qu'on m'a fait doit être payé.
Action marquante
Elle demande à Dexter de l'aider à retrouver les hommes qui l'ont séquestrée.
Positions principales
- Liberté de la volontéDéterminisme dur +0.4
- Critère du justeDéontologisme 70 %
- La responsabilité moraleRendre à chacun son dû 95 %
Hannah McKay
Ancienne complice d'un tueur en série
Incarné par Yvonne Strahovski
Ce qu'il incarne
Chacun fait ce qu'il doit pour survivre, et l'on n'a pas à en rougir.
Action marquante
Elle reconnaît en Dexter quelqu'un qui lui ressemble, et ne le juge pas.
Positions principales
- Liberté de la volontéLibre arbitre −0.6
- Critère du justeConséquentialisme 60 %
- La responsabilité moraleCorriger, non châtier 50 %
Comment l'œuvre répond, à sa façon
La série ne répond pas par un argument : elle sépare ce que le mot « monstre » confond. Elle montre que le besoin de Dexter a une cause sans qu'il cesse d'en gouverner l'usage, et que l'utilité invoquée par son code vient après ses meurtres au lieu de les guider. Mais en nous faisant épouser son point de vue, elle nous fait éprouver la tentation de l'excuser, et c'est cette tentation qu'elle nous donne à juger.
Où penche le récit, axe par axe
À distinguer de ce que pensent les personnages : ce vers quoi le récit semble pencher, d'après ce qu'il confirme ou réfute, ce qu'il met en scène et ce qu'il valorise. C'est une lecture inférée, discutable, pas l'opinion de ses auteurs. Sur chaque axe, le losange ◆ marque là où le récit paraît pencher.
- Lecture inférée sur « Liberté de la volonté » (révèle des ressorts de l'intrigue)
- Lecture inférée sur « Critère du juste » (révèle des ressorts de l'intrigue)
- Lecture inférée sur « La responsabilité morale » (révèle des ressorts de l'intrigue)
Ce qu'elle laisse ouvert
La série reste du côté de Dexter : ses victimes sont presque toujours des meurtriers avérés, ce qui rend l'expérience de pensée confortable. Elle teste peu le cas qui la mettrait vraiment à l'épreuve, un justicier qui se tromperait souvent. Et sa psychologie du tueur, un traumatisme unique qui expliquerait tout, est plus romanesque que clinique.
D'autres problèmes dans l'œuvre
Des questions que l'œuvre soulève en passant, le temps d'un épisode ou d'une intrigue secondaire : elles ne portent pas toute l'œuvre, mais méritent qu'on s'y arrête.
Saison 2
Le besoin de tuer est-il une addiction ?
Pour couvrir ses absences, Dexter laisse croire qu'il se drogue et rejoint un groupe d'anonymes. Il y trouve un langage pour son besoin : une dépendance, dont on se libère jour après jour. Mais une dépendance diminue-t-elle la responsabilité de celui qui cède, ou la reporte-t-elle sur le moment où il pouvait encore refuser ?
Saison 4
Peut-on être un bon père et un tueur ?
Arthur Mitchell, père de famille respecté, tue depuis des décennies sans avoir été découvert. Dexter, devenu père, l'observe pour apprendre à mener deux vies à la fois.
Saison 6
Peut-on pardonner à la place de celui qui meurt ?
Passage avec spoilerSaison 7
Couvrir son frère, ou le livrer ?
Passage avec spoiler
Les concepts en jeu
- Le code de Harry est un pari compatibiliste : Dexter ne choisit pas son besoin, mais il répond à des raisons dans ce qu'il en fait, et c'est là que sa responsabilité se loge.
- Le « Passager noir » donne un visage à la mauvaise foi : parler de soi à la troisième personne pour ne pas répondre de ce qu'on fait.
- La conscience de Dexter parle avec la voix de son père mort : une morale reçue, que la série nous fait voir de l'intérieur.
- La série donne une cause au besoin de Dexter, puis montre qu'une cause ne règle pas la question de la responsabilité.
Pour approfondir
Dans Philoscopia
La question que l'œuvre pose, et ce que la philosophie y apporte : les problèmes, les expériences de pensée, les arguments et les penseurs qui l'éclairent.
La question
Un tueur en série qui rendrait service à la société resterait-il un monstre ?
Les problèmes philosophiques en jeu
- Liberté de la volontéUne cause qui disculpeQuand une cause précise, ici une tumeur au cerveau, est à l'origine d'un acte, on hésite à tenir l'auteur pour responsable : mais cette cause diffère-t-elle vraiment des mille autres, hérédité, histoire, chimie, qui pèsent sur chacun de nos choix ?
- Liberté de la volontéAurais-je pu agir autrement ?On reproche à cet homme un délit qu'il reconnaît, mais son histoire et son cerveau l'y ont poussé : pouvait-il vraiment agir autrement, et si non, en est-il responsable ?
- Essence et existence« C'est ma nature » : vérité ou excuse ?Invoquer sa nature, « je suis comme ça, je ne peux pas changer », est-ce reconnaître honnêtement ce qu'on est, ou se donner une excuse pour fuir ce dont on reste responsable ?
- La responsabilité moraleTout comprendre, est-ce tout excuser ?Si chaque acte a ses causes, l'excuse valable pour l'un, la tumeur, la contrainte, devrait valoir pour tous, et plus personne ne serait blâmable. À moins que l'excuse ne distingue précisément entre des causes, et que comprendre ne soit pas excuser.
- La responsabilité moraleResponsable de son caractère ?L'homme ivre ne se contrôle plus, mais il s'est rendu tel, verre après verre : pour Aristote, on impute la disposition qu'on a laissée croître. Mais pour être comptable de son caractère, ne faudrait-il pas l'avoir choisi, et ainsi à l'infini ?
- Critère du justeLes conséquences ou l'interditFaut-il juger un acte à ses seules conséquences, quitte à en sacrifier un pour en sauver cinq, ou certains actes restent-ils interdits quoi qu'il en coûte ?
- Sens de la peineChâtiment ou vengeanceLa peine rendue par l'institution est-elle une justice impartiale et mesurée, distincte par nature de la vengeance, ou n'est-elle que la vengeance rendue publique, ordonnée et différée ?
Expériences de pensée
Arguments
- L'argument de l'impossible auto-création
- L'argument de la responsabilité
- L'argument de la responsabilité morale
Penseurs proches
- PhilosophePeter StrawsonNous ne blâmons pas au terme d'une théorie du libre arbitre : nos attitudes réactives ne se suspendent que pour des raisons précises, qui ne valent pas pour Dexter.
- PhilosopheSartreLa mauvaise foi de celui qui invoque sa nature pour ne pas répondre de ses choix.
- PhilosopheKantL'acte conforme au devoir n'est pas l'acte fait par devoir, et une loi reçue d'un autre est hétéronome.
- PhilosopheNietzscheDans la Généalogie de la morale, la peine porte la trace d'un plaisir de faire souffrir : les trophées de Dexter posent la même question à sa justice.
Lectures
- Peter Strawson, Liberté et ressentiment : L'essai qui fonde la responsabilité sur nos attitudes réactives plutôt que sur une métaphysique du libre arbitre, et qui dit quand on peut les suspendre.
- Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme : La thèse que l'on n'est rien d'autre que ce que l'on fait, et le refus des excuses tirées d'une nature.
- Kant, : La distinction entre agir conformément au devoir et agir par devoir, et l'opposition de l'autonomie et de l'hétéronomie.
- Nietzsche, , Deuxième dissertation : Ce que la peine doit au plaisir de faire souffrir : une question que les trophées de Dexter posent à sa justice.
D'autres œuvres
- The Dark Knight : Le Chevalier noir prolonge : Un autre justicier hors la loi, qui s'impose une règle, ne pas tuer, là où Dexter s'en donne une pour tuer.
- Death Note (manga, 2003) prolonge : Un étudiant tue des criminels au nom du bien commun, et le service se mue en volonté de puissance, comme chez Miguel Prado.
- Crime et châtiment (roman, 1866) conteste : Raskolnikov tue en se croyant autorisé par l'utilité de son crime, et c'est la culpabilité qui le rattrape, là où Dexter dit ne rien ressentir.