Œuvre de fiction · film

The Dark Knight : Le Chevalier noir

Mentir aux gens pour les protéger, est-ce encore croire en eux ?

Version analysée : Le film de 2008 seul ; ni Batman Begins ni The Dark Knight Rises ne servent de preuve.

Un justicier masqué, un procureur intègre et un policier honnête sont sur le point de libérer Gotham de la mafia. Un criminel d'un genre nouveau change la partie : il ne veut ni le pouvoir ni la fortune, il veut prouver quelque chose sur les habitants de la ville. Le film met à l'épreuve deux choses qu'on croit aller ensemble : la confiance dans les gens, et la vérité qu'on leur doit.

Sans spoiler par défaut : ce qui dévoile l'intrigue reste masqué tant que vous ne l'affichez pas.

Le problème

La croyance commune mise à l'épreuve

On croit d'ordinaire que les gens honnêtes le sont pour de bon, et qu'une ville bien défendue n'a rien à cacher à ses habitants : la vérité sur ceux qui la gouvernent est due à tous.

Le problème

Une ville ne tient pas seulement par ses lois : elle tient aussi par la confiance qu'elle place en quelques personnes exemplaires, et par ce qu'elle sait d'elles. Lui dire toute la vérité sur ceux en qui elle croit, c'est risquer de ruiner cette confiance. Lui en cacher une part, c'est décider à sa place qu'elle ne la supporterait pas, donc douter d'elle au moment même où l'on prétend la protéger. Plus on croit les gens solides, moins on a de raison de leur mentir ; moins on est sûr d'eux, plus le mensonge paraît protecteur, et plus il les traite en mineurs. Le film installe cette impasse ; même l'issue qu'il choisit à la fin ne la fait pas disparaître.

Gotham est rongée par la mafia. Trois hommes pensent pouvoir la libérer : Batman, un justicier masqué, qui est le jour le milliardaire Bruce Wayne ; Harvey Dent, le nouveau procureur ; Jim Gordon, un policier honnête dans une police qui ne l'est pas. Arrive le Joker, un criminel qui ne cherche ni l'argent ni le pouvoir. On tient d'ordinaire ensemble deux convictions : les gens valent mieux qu'on ne le craint, et ceux qui les protègent leur doivent la vérité. Le film construit pas à pas une situation où l'on ne parvient plus à garder les deux, et où chaque issue coûte quelque chose qu'on tenait pour essentiel.

Tout part d'un pari sur ce que valent les gens quand on les pousse dans leurs retranchements. Le Joker a une thèse et il la dit : la morale des gens « civilisés » ne tient que tant que tout va bien ; au premier coup dur, ils s'entre-dévoreront. Ses crimes sont des démonstrations. Il enferme ses victimes dans des choix truqués, puis lit leur réaction comme la preuve de ce qu'elles sont. Ces épreuves révèlent, d'après lui, la nature humaine. imaginait la vie sans pouvoir commun comme une guerre de chacun contre chacun (), non que les hommes soient méchants, mais parce que chacun y craint l'autre ; le Joker veut créer cet état en pleine ville, pour voir. Face à lui, Alfred, le majordome et confident de Bruce, raconte un souvenir de Birmanie : un bandit qui volait des pierres précieuses et les jetait. On ne pouvait ni l'acheter ni le raisonner. Certains hommes, conclut-il, veulent seulement voir le monde brûler. Si le Joker a raison, la bonté d'une ville ne tient qu'à ce qui la rassure. Gotham semble à moitié le croire : elle a placé son espoir dans un seul homme.

Cet homme, c'est Harvey Dent. Gotham voit en lui la preuve qu'on peut nettoyer la ville à visage découvert et dans les règles, là où Batman agit masqué et dans l'ombre. Bruce Wayne lui-même compte sur lui pour pouvoir un jour raccrocher. Lors d'un dîner, Dent rappelle qu'en temps de crise, Rome confiait la cité à un seul homme ; Rachel Dawes, substitut du procureur et amie d'enfance de Bruce, lui répond que le dernier fut César, qui ne rendit jamais le pouvoir. Dent réplique par une phrase qui annonce la suite : on meurt en héros, ou l'on vit assez longtemps pour devenir le méchant. Le Joker, lui, cherche Dent dès ses premiers coups. Il a compris que pour atteindre une ville, il n'est pas nécessaire de corrompre la foule : il suffit de toucher celui en qui elle croit.

Les gens restent-ils bons quand on les pousse ? Et leur doit-on la vérité ?
Leur dire la véritéArracher les masquesFaire confiance, tout direTenir les gens par desfablesCroire en eux, les ménagerLe Joker (dit)Batman (Bruce Wayne)Le JokerHarvey DentJim GordonAlfred PennyworthRachel Dawes Les ménager par une illusion
Le vernis craqueVision de l'hommeLa bonté tient

L'évolution des personnages et la position inférée de la fiction sont masquées (spoilers).

  • Personnage, placé d'après ses actes
  • Personnage principal
  • Antagoniste principal
  • Ce qu'il dit / ce qu'il fait

Cliquez sur un personnage pour voir les scènes qui fondent sa position.

Une ville qui vit d'un symbole doit aussi décider de ce qu'elle en saura. Le film pose cette difficulté avant même que quiconque ne tombe. Batman ment par profession : le jour, Bruce Wayne joue le milliardaire frivole pour que personne ne soupçonne ce qu'il fait la nuit. Quand le Joker menace de tuer chaque jour jusqu'à ce que Batman se démasque, Bruce décide de se livrer, pour arrêter les meurtres plutôt que par amour du vrai. Une vieille question revient alors : une cité tient-elle par la vérité, ou par ce qu'elle croit ? fait raconter aux citoyens de sa cité idéale un sur leurs origines, pour qu'ils l'aiment et y restent à leur place. Le Grand Inquisiteur de va plus loin : la liberté pèse trop lourd aux hommes, qui lui préfèrent le pain, le miracle et l'autorité ; quelques-uns la leur ôtent pour leur bien et gardent seuls la vérité. distingue le mensonge ponctuel, vieux comme la politique, du mensonge organisé qui détruit les faits communs, sans lesquels il n'y a plus de monde partagé. Le film laisse ces réponses en suspens, le temps de mettre la ville et son symbole à l'épreuve.

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Après une catastrophe (une inondation, une panne d'électricité géante), la police est débordée pendant plusieurs jours.

Selon vous, que se passe-t-il le plus souvent ?

Une personne ordinaire, sous une forte pression (une menace, la peur pour les siens), commet un acte grave.

Selon vous, qu'est-ce que cela révèle le plus souvent ?

Une association de quartier très utile repose sur la confiance qu'inspire sa fondatrice. Vous découvrez qu'elle a détourné de l'argent il y a des années, puis l'a remboursé en secret. Le révéler ferait sans doute fermer l'association.

Que faites-vous ?

Un proche gravement malade ne pose aucune question sur ses chances. Le médecin vous a dit qu'elles sont faibles.

Que faites-vous ?

Répondez sur les deux axes pour apparaître sur la carte.

Les personnages

  • Personnage principal

    Batman (Bruce Wayne)

    Justicier masqué, sous l'identité du milliardaire Bruce Wayne

    Incarné par Christian Bale

    Ce qu'il incarne

    Il s'interdit de tuer, et veut croire que la ville peut un jour se passer de lui.

    Action marquante

    Après l'ultimatum du Joker, il décide de révéler qui il est pour faire cesser les meurtres.

    Positions principales

  • Antagoniste principal

    Le Joker

    Criminel sans nom ni passé connus

    Incarné par Heath Ledger

    Ce qu'il incarne

    La morale des gens n'est qu'un vernis, qui craque au premier coup dur.

    Action marquante

    Il exige que Batman se démasque, et tue chaque jour jusqu'à ce qu'il le fasse.

    Positions principales

  • Harvey Dent

    Procureur de Gotham

    Incarné par Aaron Eckhart

    Ce qu'il incarne

    Une ville peut se relever par des institutions propres et une justice rendue au grand jour.

    Action marquante

    Il fait inculper d'un coup des centaines de membres de la mafia.

    Positions principales

  • Jim Gordon

    Policier intègre, allié de Batman

    Incarné par Gary Oldman

    Ce qu'il incarne

    On ne nettoie une ville qu'avec ce qu'on a, y compris des alliés imparfaits.

    Action marquante

    Il travaille avec des policiers qu'il sait douteux, faute d'autres.

    Positions principales

  • Alfred Pennyworth

    Majordome et confident de Bruce Wayne

    Incarné par Michael Caine

    Ce qu'il incarne

    Certains hommes ne veulent rien, sinon voir le monde brûler.

    Action marquante

    Il raconte à Bruce l'histoire d'un bandit de Birmanie qui volait des pierres précieuses pour les jeter.

    Positions principales

  • Rachel Dawes

    Substitut du procureur, amie d'enfance de Bruce

    Incarné par Maggie Gyllenhaal

    Ce qu'il incarne

    La justice doit passer par la loi, et l'on doit la vérité à ceux qu'on aime.

    Action marquante

    Elle soutient Harvey Dent et dit à Bruce ce qu'elle pense sans le ménager.

    Positions principales

Comment l'œuvre répond, à sa façon

Le film ne se range ni du côté du Joker ni d'une confiance naïve : il montre des gens qui peuvent céder, et d'autres qui tiennent quand on les pousse. Il prend ensuite au sérieux une question plus dérangeante : ceux qui protègent une ville peuvent-ils décider de ce qu'elle doit savoir ?

Avec les ressorts de l'intrigue

Ce qu'elle laisse ouvert

Le test des ferries est construit par le récit : deux gestes ne valent pas une thèse sur les gens. Le Joker est un personnage, non un philosophe : sa thèse est mise en scène, pas argumentée, et il truque ses propres preuves. À sa sortie, le film a été lu comme une défense de la surveillance et des mesures d'exception d'après le 11-Septembre, et aussi comme leur critique ; cette page s'en tient au récit.

D'autres problèmes dans l'œuvre

Des questions que l'œuvre soulève en passant, le temps d'un épisode ou d'une intrigue secondaire : elles ne portent pas toute l'œuvre, mais méritent qu'on s'y arrête.

  • L'interrogatoire, le sonar

    Jusqu'où aller pour arrêter un homme ?

    Batman n'a qu'une règle : ne pas tuer. Tout le reste se négocie : il enlève un comptable de la mafia à Hong Kong, frappe le Joker en salle d'interrogatoire, transforme les téléphones de la ville en un sonar qui voit tout. Lucius Fox, qui dirige l'entreprise de Bruce et lui fournit son matériel, accepte de s'en servir une fois en le déclarant contraire à ce qu'il est. Ce sont les : bien agir semble exiger ce qu'on juge mal.

    Y a-t-il des actes absolument interdits ?

  • L'ouverture, le dîner

    Un justicier, de quel droit ?

    Des imitateurs en jambières de hockey jouent les Batman armés ; l'un d'eux lui demande ce qui le distingue d'eux ; Batman répond d'une boutade (lui ne porte pas de jambières de hockey), qui ne dit rien de ce qui fonderait son droit. Le dîner sur Rome et César pose la même question à l'échelle de la cité : qui confie un pouvoir d'exception, et qui le reprend ?

    Qui doit décider

  • La pièce de Harvey Dent

    Le hasard est-il juste ?

    Passage avec spoiler
  • La fin

    S'accuser pour sauver la paix ?

    Passage avec spoiler

Ce que la fiction semble défendre

À distinguer de ce que pensent les personnages : ce vers quoi le récit semble pencher, d'après ce qu'il confirme ou réfute, ce qu'il met en scène et ce qu'il valorise. C'est une lecture inférée, discutable, pas l'opinion de ses auteurs. Sur chaque axe, le losange ◆ marque là où le récit paraît pencher.

  • Lecture inférée sur « Vision de l'homme » (révèle des ressorts de l'intrigue)
  • Lecture inférée sur « Valeur de la vérité » (révèle des ressorts de l'intrigue)
  • Lecture inférée sur « Critère du juste » (révèle des ressorts de l'intrigue)

Les concepts qu'elle éclaire

Hobbes imaginait la vie sans pouvoir commun pour montrer pourquoi on en a besoin. Le Joker fait l'inverse : il cherche à produire cet état au milieu d'une ville organisée, pour prouver que l'ordre n'était qu'un vernis.
Le film met en scène une version moderne du beau mensonge : une fable entretenue pour que la ville garde foi en ses institutions.
Batman s'interdit de tuer, mais enlève, frappe et surveille toute une ville pour arrêter le Joker. Le film pose le problème des mains sales : peut-on bien agir en politique sans commettre des actes qu'on juge soi-même mauvais ?

Dans le corpus

La question que l'œuvre pose, et ce qu'elle rejoint dans le référentiel : les problèmes, les expériences de pensée, les arguments et les penseurs qui l'éclairent.

La question

Mentir aux gens pour les protéger, est-ce encore croire en eux ?

Les problèmes du référentiel en jeu

Expériences de pensée

Arguments

Penseurs proches

  • PhilosopheHobbesLe Joker veut recréer en pleine ville l'état de nature que Hobbes imaginait pour justifier le pouvoir commun.
  • PhilosophePlatonLe beau mensonge de la République : une fable utile à la cité, racontée par ceux qui la gouvernent.
  • PhilosopheDostoïevskiLe Grand Inquisiteur soutient que les hommes ne supportent pas la vérité et qu'il faut la porter pour eux.
  • PhilosopheHannah ArendtPour elle, le mensonge politique détruit le monde commun : la réponse la plus directe au choix final du film.
  • PhilosopheMichael WalzerLe problème des mains sales : agir bien en politique peut exiger des actes qu'on juge mauvais.

Prolongements

Lectures

  • Platon, , Livre III, 414b-415d : Le beau mensonge : la fable que les gouvernants racontent pour que la cité tienne.
  • Hobbes, , Chapitre 13 : L'état de nature que le Joker veut recréer, et la raison pour laquelle on en sort.
  • Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, « Le Grand Inquisiteur », Livre V, chapitre 5 : La défense la plus forte de l'idée qu'il faut épargner la vérité aux hommes.
  • Hannah Arendt, Vérité et politique : Pourquoi le mensonge politique ruine le monde commun : le contrepoint du choix final.
  • Michael Walzer, Political Action: The Problem of Dirty Hands : Peut-on gouverner sans se salir les mains ? L'article qui a nommé le problème de Batman.

D'autres fictions

  • Matrix conteste : Le même problème de la vérité qu'on doit aux gens, vu de l'autre côté : Matrix penche vers la vérité qui libère, quand The Dark Knight semble accepter une illusion protectrice, pour une fois. La confrontation éclaire les deux.