Œuvre de fiction · film
Blade Runner
Si l'on sait fabriquer des êtres en tout semblables à nous, qu'est-ce qui nous en distingue encore ?
Photos, affiches, fiche complète : IMDb · AlloCiné · Wikipédia
Version analysée : Le Final Cut (2007), la seule version que Ridley Scott a entièrement contrôlée : sans voix off, avec le rêve de la licorne, et une fin qui s'arrête sur la porte de l'ascenseur. Les versions de 1982 et le Director's Cut de 1992 ne servent pas de preuve.
Los Angeles, 2019. Des êtres fabriqués, les réplicants, presque impossibles à distinguer des humains, servent d'esclaves dans les colonies de l'espace. Sur Terre, ils sont interdits, et des policiers, les blade runners, sont chargés de les « retirer ». Quelques réplicants en fuite y sont pourtant revenus. Le film met à l'épreuve ce que nous croyons savoir de la frontière entre une personne et une chose fabriquée.
Le problème
La croyance commune mise à l'épreuve
On croit savoir ce qui sépare un être humain d'un objet fabriqué : l'humain naît, il a un passé à lui, et personne n'a fixé d'avance la date de sa mort ; l'objet est fait pour un usage, et l'on en dispose comme on veut.
Le problème
Les réplicants ont été faits pour un usage : leur corps, leur force, leur fonction et jusqu'à la durée de leur vie ont été décidés par d'autres. Pourtant ils ont peur, ils tiennent les uns aux autres, ils veulent vivre, au point que leurs fabricants ont abrégé leur vie par crainte de leurs émotions. Si un être est ce pour quoi on l'a fait, on peut le « retirer » comme on met au rebut un outil, quoi qu'il ressente. Si ce qu'il éprouve et ce qu'il fait comptent davantage que son origine, la frontière dont dépend tout ce monde tombe, et la chasse devient une suite de meurtres. Mais on ne sait pas à quoi reconnaître ce qui, chez un être fabriqué, lui appartient vraiment, puisque même ses meilleures conduites pourraient avoir été prévues par son fabricant.
Los Angeles, 2019. La Tyrell Corporation, fondée par Eldon Tyrell, fabrique des réplicants : des êtres vivants conçus en laboratoire, plus forts et plus agiles que les humains, dont on se sert comme main-d'œuvre servile dans les colonies de l'espace. Sur Terre, ils sont interdits, et des policiers spécialisés, les blade runners, sont chargés de les abattre ; l'administration dit qu'ils les « retirent ». Gaff, un policier qui plie de petites figurines de papier, ramène Rick Deckard, qui avait quitté ce métier, auprès de son ancien chef, Bryant : quatre réplicants en fuite sont revenus sur Terre, menés par Roy Batty, avec Leon, Zhora et Pris. Pour les abattre, il faut d'abord les reconnaître, et ils ressemblent en tout aux humains. La police dispose pour cela d'un test, le Voight-Kampff, qui prend l'empathie pour critère : on pose au sujet des questions éprouvantes, et un appareil guette dans son œil une réaction involontaire. Le choix n'a rien d'évident. distinguait l'homme de l'automate par le langage et par une raison capable de répondre à toute situation ; les réplicants remplissent ces deux critères, et à le suivre il faudrait leur reconnaître un esprit. Le test cherche donc autre chose : l'émotion. Mais le test dit seulement qui est un réplicant. Il ne dit pas pourquoi cela autoriserait à le tuer.
Si le test ne justifie pas la mise à mort, c'est ce pour quoi on les a faits qui doit la justifier : dans ce monde, la fonction tient lieu de nature, et la nature décide des droits. Bryant présente chacun des fugitifs par sa fonction : un modèle de combat, un manutentionnaire, une tueuse entraînée, un « modèle de plaisir ». Il explique aussi pourquoi ils ne vivent que quatre ans : leurs concepteurs craignaient qu'avec les années, ils finissent par éprouver leurs propres émotions, la haine, l'amour, la peur, la colère, l'envie. Leur mort est une sécurité, prévue pour qu'ils restent ce pour quoi on les a faits. Pour montrer que chez l'homme , partait de l'exemple inverse, un coupe-papier : un objet dont la fonction est conçue avant qu'il soit fabriqué. Leur fabricant voudrait que les réplicants restent ce coupe-papier. Mais un coupe-papier n'a pas peur de mourir. S'ils ne sont que leur destination, les retirer revient à mettre au rebut des outils usés ; s'ils deviennent quelqu'un, plus rien ne distingue ce « retrait » d'un meurtre. Pour trancher, il faudrait savoir regarder en eux.
Tout dépend alors de l'endroit où l'on regarde. Le film déplace l'examen, de l'œil qu'on scrute vers ce que cet œil a vu. Il s'ouvre sur un œil en très gros plan, où se reflète une ville hérissée de flammes. Le test scrute l'iris des suspects. Dans le bureau de Tyrell, une chouette veille : elle est artificielle. Batty, lui, va trouver l'homme qui fabrique des yeux pour la société, et lui lance que s'il pouvait voir ce que lui a vu avec ces yeux-là… L'œil fabriqué n'est pas en cause : ce qui compte est ce qu'il a vu. Et c'est le spectateur que le film soumet au test. Deckard explique à Rachael, une jeune femme qui travaille pour Tyrell, que les réplicants sont des machines comme les autres : utiles ou dangereux, et dans le premier cas, ce n'est pas son affaire. Le film, lui, ne nous laisse pas cette indifférence : il est construit pour provoquer en nous les réactions que le test voudrait mesurer, et pour les tourner vers les êtres fabriqués. Ceux qui font passer le test, eux, n'en montrent guère.
L'évolution des personnages et la position inférée de la fiction sont masquées (spoilers).
- Personnage, placé d'après ses actes
- Personnage principal
- Antagoniste principal
- Ce qu'il dit / ce qu'il fait
Cliquez sur un personnage pour voir les scènes qui fondent sa position.
Et vous ?
0/4 réponsesRépondez à ces questions : votre point apparaît sur la carte, parmi les personnages. Vos réponses restent sur votre appareil et enrichissent votre profil.
On a conçu un être vivant pour une tâche précise : il y excelle, et toutes ses aptitudes y sont ordonnées. Il voudrait pourtant faire de sa vie autre chose, pour quoi il est moins doué.
Que devrait-il suivre ?
Vous avez des aptitudes reconnues pour une activité, et tout le monde vous y voit réussir. Une autre voie vous attire, où vous seriez moins doué.
Qu'est-ce qui doit guider votre choix ?
On sait fabriquer des êtres vivants qui travaillent là où aucun humain ne survivrait. Ils éprouvent la peur et la douleur, et ils fuient quand ils le peuvent.
Que leur doit-on ?
Un test permet de distinguer à coup sûr un humain d'un être fabriqué qui lui ressemble en tout, jusqu'à la peur de mourir.
Que vous apprend un résultat positif sur ce que vous lui devez ?
Répondez sur les deux axes pour apparaître sur la carte.
Les personnages
- Personnage principal
Ancien blade runner rappelé de force
Incarné par Harrison Ford
Ce qu'il incarne
Les réplicants sont des machines comme les autres, du moins tant qu'il n'a pas à les regarder de près.
Action marquante
Il fait passer le test Voight-Kampff à Rachael, chez Tyrell.
Positions principales
- Essence et existenceExistentialisme ≠
- Cercle moralPathocentrisme ≠
- Antagoniste principal
Chef des réplicants en fuite
Incarné par Rutger Hauer
Ce qu'il incarne
Une vie, même fabriquée, vaut qu'on la défende contre ceux qui l'ont faite courte.
Action marquante
Il va trouver l'homme qui fabrique des yeux pour Tyrell, pour remonter jusqu'à son créateur.
Positions principales
- Essence et existenceExistentialisme
- Cercle moralPathocentrisme
- La mortRefuser la mort
Rachael
Jeune femme qui travaille pour Tyrell
Incarné par Sean Young
Ce qu'il incarne
Ce qu'on fait de son passé compte davantage que son origine.
Action marquante
Elle demande à Deckard s'il lui est déjà arrivé de retirer un humain par erreur.
Positions principales
- Essence et existenceExistentialisme
- Cercle moralPathocentrisme
Eldon Tyrell
Fondateur de la société qui fabrique les réplicants
Incarné par Joe Turkel
Ce qu'il incarne
Ses réplicants sont des produits : « plus humains que l'humain », mais faits pour servir et pour durer ce qu'il a prévu.
Action marquante
Il demande à Deckard de faire passer le test à Rachael.
Positions principales
- Essence et existenceEssentialisme
- Cercle moralAnthropocentrisme
Bryant
Ancien chef de Deckard à la police
Incarné par M. Emmet Walsh
Ce qu'il incarne
Les réplicants sont une menace à éliminer, rien de plus.
Action marquante
Il oblige Deckard à reprendre du service et lui présente les fugitifs par leur fonction.
Positions principales
- Essence et existenceEssentialisme
- Cercle moralAnthropocentrisme
Comment l'œuvre répond, à sa façon
Le film ne tranche pas par un argument. Il fait éprouver au spectateur ce que le test prétend mesurer, et cette empathie va aux êtres fabriqués. Il ne dit pas si ce qu'ils deviennent leur appartient. Mais il retire à l'origine le pouvoir de décider de ce qu'un être est, et de ce qu'on a le droit de lui faire.
Ce qu'elle laisse ouvert
Les réplicants sont des organismes, pas des machines : la question d'un esprit artificiel sans corps reste hors champ, et l'empathie qu'ils suscitent tient beaucoup à leur ressemblance avec nous. Le film ne dit pas non plus ce que vaut un consentement à la mort quand plus aucun choix ne reste. Enfin, il fragilise lui-même sa défense des êtres fabriqués.
D'autres problèmes dans l'œuvre
Des questions que l'œuvre soulève en passant, le temps d'un épisode ou d'une intrigue secondaire : elles ne portent pas toute l'œuvre, mais méritent qu'on s'y arrête.
Version cinéma (1982), Director's Cut (1992), Final Cut (2007)
Une œuvre, plusieurs versions : qu'est-ce qui change ?
Passage avec spoilerL'appartement de J. F. Sebastian
Pourquoi Sebastian, qui leur ouvre sa porte, vieillit-il trop vite ?
J. F. Sebastian, un concepteur de la Tyrell Corporation, vit seul dans un immeuble désert, entouré d'automates qu'il a fabriqués pour se tenir compagnie. Il est atteint d'une maladie qui le fait vieillir trop vite : comme les réplicants, il ne vivra pas longtemps. C'est lui qui les accueille. On peut y lire une condition de la au sens de , qui écrivait qu'on ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
Ce que la fiction semble défendre
À distinguer de ce que pensent les personnages : ce vers quoi le récit semble pencher, d'après ce qu'il confirme ou réfute, ce qu'il met en scène et ce qu'il valorise. C'est une lecture inférée, discutable, pas l'opinion de ses auteurs. Sur chaque axe, le losange ◆ marque là où le récit paraît pencher.
- Lecture inférée sur « Essence et existence » (révèle des ressorts de l'intrigue)
- Lecture inférée sur « Cercle moral » (révèle des ressorts de l'intrigue)
- Lecture inférée sur « La mort » (révèle des ressorts de l'intrigue)
Les concepts qu'elle éclaire
- Le film donne un corps à l'exemple que Sartre écartait : un être fabriqué d'après un plan, dont la fonction précède l'existence. Il demande si un tel être peut malgré tout se faire par ses actes.
- Si l'on peut fabriquer un passé, la mémoire suffit-elle à faire une personne ? Le film met cette idée à l'épreuve.
- Le refus d'une condition imposée, et ce qu'il peut fonder ou détruire : le film met en scène les deux visages de la révolte.
- L'empathie que le test prétend mesurer, le film la provoque chez le spectateur, et la fait naître, chez ses personnages, d'une vulnérabilité partagée.
Dans le corpus
La question que l'œuvre pose, et ce qu'elle rejoint dans le référentiel : les problèmes, les expériences de pensée, les arguments et les penseurs qui l'éclairent.
La question
Si l'on sait fabriquer des êtres en tout semblables à nous, qu'est-ce qui nous en distingue encore ?
Les problèmes du référentiel en jeu
- Essence et existenceD'où vient l'essence des choses ?Si les choses ont une essence, d'où la tiennent-elles : d'un plan qui les conçoit avant qu'elles soient, de la nature elle-même, d'une convention de notre esprit, ou de rien ?
- Essence et existenceSe trouver, ou s'inventer ?L'injonction « sois toi-même » est elle-même partagée : se réaliser, est-ce mettre au jour un soi déjà là, ou s'inventer librement ? La formule « deviens ce que tu es » tente de tenir les deux.
- Cercle moralLe privilège de l'espècePréférer les siens parce qu'ils sont de notre espèce, est-ce un devoir naturel ou un préjugé arbitraire, comparable au racisme ? Et si des nourrissons ou des humains très diminués comptent sans posséder la raison, l'espèce peut-elle encore servir de critère ?
- Cercle moralUne machine peut-elle compter moralement ?Si une intelligence artificielle disait souffrir, faudrait-il étendre jusqu'à elle le critère de la sensibilité, ou la considération morale s'arrête-t-elle au vivant, une souffrance simulée n'obligeant à rien ?
- La mortLa finitude, un bien ?Une vie sans terme finirait-elle par se vider de sa saveur, passions émoussées, tout déjà vécu ? Si oui, ce n'est pas malgré la mort mais grâce à elle que nos jours comptent.
Expériences de pensée
- Turing, 1950Le jeu de l'imitationNe pas pouvoir distinguer une machine d'une personne à la conversation prouve-t-il qu'elle pense, ou le comportement ne prouve-t-il jamais la présence d'un esprit ?
- Bernard Williams, 1973La vie sans finAccepteriez-vous une vie sans fin ? Si vous hésitez, qu'est-ce que cela révèle de la place que la mort tient dans une vie qui a du sens ?
Arguments
- « Peuvent-ils souffrir ? »Un tort est grave parce qu'il fait du mal à quelqu'un ; or tout être sensible a un intérêt à ne pas souffrir. Écarter cet intérêt au motif de l'espèce, c'est un spécisme de même forme que le racisme : tout être capable de souffrir entre donc dans le cercle moral.
- La dignité de la personneLe statut moral plein tient à la capacité d'être lésé, d'avoir des droits ; or droits et devoirs vont de pair, et seul un être rationnel peut reconnaître un devoir. Animaux et nature relèvent donc de notre bienveillance, non de la justice due à un égal.
- La révolte lucideAppeler la mort « naturelle » ou « douce », c'est excuser ce qui détruit l'irremplaçable ; la refuser sans illusion, c'est rester fidèle au prix de vivre.
Penseurs proches
- PhilosopheSartreLe coupe-papier dont l'essence précède l'existence : les réplicants en sont la version vivante, et le film demande s'ils peuvent sortir de leur destination.
- PhilosopheDescartesLes réplicants remplissent ses critères pour distinguer l'homme de l'automate, le langage et la raison ; le test du film cherche donc autre chose, l'émotion. Pris cite d'ailleurs son « je pense, donc je suis ».
- PhilosopheLockeL'identité personnelle fondée sur la conscience des actions passées : le film demande ce que vaut ce critère quand un passé peut être fabriqué.
- PhilosopheCamusLa révolte qui fonde un « nous » : le film demande si celle des réplicants peut aller jusque-là.
- PhilosopheBentham« Peuvent-ils souffrir ? » : la question que le film substitue à celle de l'origine.
- PhilosopheÉpicureLa valeur d'une vie ne tient pas à sa longueur : le film met cette consolation à l'épreuve d'une vie délibérément abrégée.
Prolongements
Lectures
- Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? : Le roman d'origine. L'empathie y est le critère de l'humain et les androïdes en semblent dépourvus, mais le roman fragilise déjà ce partage ; le film va plus loin et donne l'empathie aux réplicants.
- Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme : L'exemple du coupe-papier et la thèse que l'existence précède l'essence : la clé de la question de la destination.
- René Descartes, Discours de la méthode, Cinquième partie : Les deux moyens de distinguer l'homme de l'automate, le langage et la raison, que le test du film remplace par l'émotion.
- John Locke, , Livre II, chapitre 27 : L'identité personnelle fondée sur la conscience et la mémoire : de quoi mettre à l'épreuve le cas de Rachael.
- Camus, , Chapitre I, « L'homme révolté » : « Je me révolte, donc nous sommes » : une révolte qui fonde une communauté, comme celle qui conduit Batty à épargner son chasseur.
D'autres fictions
- Blade Runner 2049 (film, 2017) prolonge : La suite de Denis Villeneuve pousse plus loin la question de l'origine : un réplicant qui se croit peut-être né, et des souvenirs dont on ne sait plus qui les a vécus.
- Frankenstein (roman, 1818) prolonge : Le modèle de la créature qui vient demander des comptes à son créateur, et que le rejet rend meurtrière.
- Ex Machina (film, 2014) conteste : L'empathie y devient l'arme de l'être fabriqué contre celui qui l'examine : le film rend suspecte la confiance que Blade Runner accorde à l'émotion.
- Ghost in the Shell (anime, 1995) prolonge : Un corps entièrement artificiel et des souvenirs qui peuvent être falsifiés : que reste-t-il d'un moi quand tout peut être fabriqué ?