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Pratique

Vivre sans certitude

Sur l'axe: Rapport à la certitude · agir et juger

Si rien n'est certain, peut-on encore agir et choisir, ou suspendre son jugement rend-il la vie impossible : le faillibilisme, agir sur ses meilleures raisons en restant révisable, est-il l'issue ?

Positions de philosophes

Pyrrhon

Majeur
+1.0
Faillibilisme
Justification

Le témoignage d'Aristoclès, recueilli de , ramène toute la sagesse à trois questions : comment les choses sont-elles par nature, quelle attitude prendre à leur égard, qu'en résulte-t-il pour nous. La réponse à la première fait l'originalité de Pyrrhon : les choses sont indéterminées, instables et indiscernables, si bien que ni nos sensations ni nos opinions ne disent le vrai ou le faux. De ce constat sur l'objet, et non d'un examen des facultés, il tire qu'il ne faut leur accorder aucune confiance et rester . Plus radical que le faillibilisme, qui révise ses croyances, il refuse d'affirmer même que rien n'est connaissable, et se contente de dire que les choses ne sont « pas plus ceci que cela ».

Les choses ne sont pas plus ceci que cela, ni les deux à la fois, ni ni l'un ni l'autre.Aristoclès, cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18

Aristoclès (d'après Timon), cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18 · Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-108

Sextus Empiricus

Majeur
+1.0
Faillibilisme
Justification

Le sceptique constate qu'à toute affirmation s'oppose une affirmation de force égale : c'est (isosthéneia) des raisons contraires. N'ayant aucun moyen de trancher, il (épochè), non par décision mais parce que le conflit non résolu l'y contraint. Sextus systématise ce mécanisme dans les hérités d' et d', qui poussent toute prétention au savoir vers la régression à l'infini, le cercle ou l'arrêt arbitraire. Là où fera du doute une étape vers le fondement, Sextus en fait une demeure : aucune certitude définitive n'est accessible, et le sceptique pousse la prudence jusqu'à ne pas même affirmer dogmatiquement qu'il n'y a pas de certitude.

À tout argument s'oppose un argument égal.Esquisses pyrrhoniennes, I, 12

Esquisses pyrrhoniennes, I, 8 et 12 · Esquisses pyrrhoniennes, I, 164-169 (les cinq tropes d'Agrippa)

Hume

Majeur
+0.7
Faillibilisme
Justification

Le problème de l' conduit Hume au bord du : si aucun raisonnement ne justifie d'attendre que le futur ressemble au passé, nos croyances les plus assurées reposent sur la coutume, un instinct, et non sur la raison. Mais l'argument ne débouche pas sur la paralysie pyrrhonienne, et c'est là sa pointe : la nature est plus forte que le doute, elle nous force à croire et à agir dès que nous quittons l'étude. Hume oppose donc au intégral, intenable dans la vie, un scepticisme mitigé (academical), réserve modérée qui borne l'enquête à ce que l'expérience peut atteindre.

Enquête sur l'entendement humain, sect. IV-V et sect. XII (du scepticisme académique ou mitigé) · Traité de la nature humaine, I, partie IV, sect. 1-2

Charles Sanders Peirce

Majeur
+0.1
Faillibilisme
Justification

Contre le besoin cartésien de fondations indubitables, Peirce érige la faillibilité en principe : nous ne pouvons jamais atteindre une certitude absolue ni une exactitude parfaite sur rien. Mais loin de verser dans le , il en tire la force de la science, qui n'avance qu'en se sachant corrigible : une croyance vaut non d'être à l'abri du doute, mais d'appartenir à un processus capable de repérer et de réparer ses propres erreurs. Le n'est pas une concession arrachée au sceptique, c'est le moteur même de l'enquête, qui ferait défaut à qui se croirait déjà arrivé. D'où une position médiane assumée, légèrement inclinée vers l'aveu sceptique de l'incertitude, mais sans renoncer au savoir.

Collected Papers, I, 8-14 (Faillibilisme) · La fixation de la croyance (1877)

Le mettre en pratique

Des exercices et des attitudes que des philosophes ont établis pour vivre cette question.

Suspendre son jugement : l'épochèRègleAttestée · Scepticisme antique

Opposer à toute certitude sa contraire ; faute de trancher, suspendre.

Les opposaient à chaque thèse une thèse contraire de force égale (l') ; faute de pouvoir trancher, ils suspendaient leur jugement, l', et trouvaient dans ce suspens une tranquillité inattendue, l'. Cette règle reprend leur geste : devant une certitude qui vous emporte, bâtir vous-même la position adverse, peser, et accepter de ne pas conclure. Elle désamorce aujourd'hui les emballements et les disputes où l'on défend une opinion plus qu'on ne l'examine.

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Pas plus ceci que cela : le « ou mallon »AttitudeAttestée · Pyrrhon

Pas plus ceci que cela : je n'affirme rien de plus qu'il ne m'apparaît.

résumait sa disposition d'une formule, « ou mallon », pas plus ceci que cela : ne rien affirmer au-delà de ce qui apparaît. Ce n'est pas une règle à appliquer mais une tenue intérieure à porter : on agit selon les apparences et la coutume, on rend ses jugements de valeur révocables, et l'on garde l'esprit dégagé, sans s'attacher à avoir raison. Aujourd'hui, cette légèreté allège la dispute et le ressentiment : on peut prendre position pour agir sans en faire une cause à défendre coûte que coûte.

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Peser le cas contraire : l'équipollenceExerciceAttestée · Sextus Empiricus

a consigné la méthode des sceptiques anciens : à toute affirmation, opposer un argument contraire de force égale, jusqu'à ce que les deux se fassent équilibre, l'. Cet exercice reprend ce geste comme une discipline : non pour conclure, mais pour construire de vos propres mains le meilleur cas adverse à une opinion qui vous tient trop fort. La balance s'égalisant, la prise de l'opinion forcée se desserre, et l' devient possible. Aujourd'hui, il assouplit les certitudes où l'on s'est enfermé sans les avoir vraiment examinées.

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L'inventaire de l'ignoranceExerciceInspirée de Socrate

Le seul savoir que se reconnaissait était de savoir qu'il ne savait pas : sa . L'exercice en fait une routine : sur un sujet où l'on a des avis tranchés, séparer ce qu'on sait vraiment justifier de ce qu'on répète sans l'avoir examiné. On y gagne l'humilité qui rouvre la curiosité, et la liberté de ne plus défendre des positions qu'on n'a jamais vraiment choisies.

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Repères: Pyrrhon · Sextus Empiricus · Hume · Peirce