Un sentiment peut-il obliger ?
Sur l'axe: La source de la morale · l'autorité d'un sentiment
Constater que la nature nous a faits compatissants décrit un fait ; en conclure que nous devons l'être franchit le pas de l'être au devoir. Si la morale n'est qu'un sentiment, que répondre à celui qui ne le ressent pas ?
Justification
« La morale est plus proprement sentie que jugée » : la raison, qui compare des idées ou établit des faits, ne peut à elle seule produire les distinctions morales. Celles-ci reposent sur des sentiments d'approbation et de désapprobation, que la sympathie élargit et que l'adoption d'un point de vue général corrige de leur partialité ; la raison éclaire les faits, les relations et les conséquences pertinents, sans produire à elle seule l'approbation ou la désapprobation. Les règles de justice et de propriété naissent bien d'une convention d'intérêt mutuel, sans contrat ni promesse originaires, mais cette origine ne remplace pas le fondement sentimental de leur approbation morale.
Traité de la nature humaine, III, I, 1-2 ; III, II, 2 ; III, III, 1 · Enquête sur les principes de la morale, appendice I
Justification
Hume relève un saut illicite dans les traités de morale : les auteurs passent sans crier gare de propositions liées par est à des propositions liées par doit, alors qu'un devoir-être nouveau ne peut se déduire d'aucun ensemble de prémisses purement descriptives (la guillotine de Hume). Aucune relation de faits, donc aucun acte de la seule raison, ne fonde une obligation : la valeur n'est pas une qualité des choses mais tient au sentiment d'approbation que le spectateur éprouve. La morale perd ainsi son fondement réaliste, contre le réalisme moral rationaliste qui croyait lire le bien dans l'être. Mais ce sentiment, commun à tous les hommes et réglé par l'utilité partagée, confère aux jugements une stabilité quasi universelle : la position tient du constructivisme, avec une part de relativisme, sans verser dans l'arbitraire.
Traité de la nature humaine, III, I, 1 (le passage de l'être au devoir-être) · Enquête sur les principes de la morale, sect. IX et appendice I
Justification
La morale ne se fonde ni sur la volonté de Dieu ni sur le sentiment, mais sur l'autonomie de la raison pratique, qui se donne à elle-même sa loi. Tout fondement autre que l'autolégislation de la raison, qu'il s'agisse du bonheur, de la perfection ou d'un commandement divin, rendrait la morale hétéronome : on obéirait pour autre chose que le devoir. Dieu n'est postulé que pour rendre possible, dans le souverain bien, l'union de la vertu et d'un bonheur proportionné, jamais pour fonder l'obligation.
Fondements de la métaphysique des mœurs, II (autonomie et hétéronomie) · Critique de la raison pratique, Dialectique
Justification
La loi morale vaut universellement pour tout être raisonnable, indépendamment des cultures et des inclinations : c'est l'universalisme le plus assumé de la tradition. Un léger poids constructiviste se justifie par l'autonomie : la loi n'est pas découverte dans le monde, la raison se la donne à elle-même.
Fondements de la métaphysique des mœurs, section II · Critique de la raison pratique
mène à: Statut des normes (métaéthique) (Y a-t-il des vérités morales ?)