Martin Heidegger
Reprendre la question du sens de l'être, que la métaphysique aurait selon lui oubliée, à partir de l'existence quotidienne qui la comprend déjà sans la penser.
Allemand · 1889 – 1976
Élève puis successeur de à Fribourg, il infléchit la en une interrogation sur le sens de l'être, menée à partir de l'existence humaine qu'il nomme . (1927), resté inachevé, renouvelle la philosophie du XXe siècle ; à partir des années 1930, le « tournant » le conduit vers l'histoire de l'être, la poésie de Hölderlin et, après la guerre, vers une méditation sur la technique (, conférence de 1953). Membre du parti nazi de 1933 à 1945, recteur de l'université de Fribourg en 1933-1934, il est interdit d'enseignement après la guerre dans le cadre de la dénazification et ne retrouve la possibilité d'enseigner qu'en 1951. La publication, à partir de 2014, des , où figurent des passages antisémites, a relancé le débat sur les liens entre sa pensée et cet engagement. Son influence traverse , , , , l'herméneutique de , la déconstruction de et l', comme la critique de ses propres élèves, et .
La mort n'est pas un événement qui arrivera un jour parmi d'autres : elle est la possibilité la plus propre de chacun, et c'est en la devançant que l'existence s'arrache au « meurt » anonyme pour devenir sienne.
Ce qui menace dans la technique n'est pas la machine mais un mode de dévoilement, l', qui ne laisse plus rien paraître, l'homme compris, que comme un fonds disponible.
L'œuvre d'art n'est ni un objet de plaisir ni une copie : elle ouvre un monde, et la vérité y advient de façon éminente, à côté de la pensée et de la parole poétique.
La science ne saisit du réel que ce que son projet préalable lui permet d'objectiver : elle ne peut, par ses seuls moyens, interroger l'être de ce qu'elle étudie, et l'œuvre comme la parole poétique y donnent un accès plus originel.
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Justification
Dans , la science moderne devient « recherche » : elle délimite son domaine en constituant les phénomènes comme objets selon un projet préalable, la nature comme ensemble calculable de mouvements. relève qu'elle ne veut rien savoir du néant, et qu'elle ne pense pas, au sens qu'il donne à ce mot : non par défaut, mais parce qu'elle ne détermine pas, par ses seuls procédés, les présupposés ontologiques qui constituent son domaine. Contre ce monopole, et les commentaires de Hölderlin font de l'œuvre et de la parole poétique des voies d'accès à l'être. Cet élargissement ne vaut pas pour toute méthode ni pour tout savoir : il privilégie la pensée et la poésie.
La science ne pense pas.Qu'appelle-t-on penser ?, cours 1951-1952
L'Époque des conceptions du monde (conférence 1938, publ. 1950) · Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929) · Qu'appelle-t-on penser ? (cours 1951-1952, publ. 1954)
Justification
refuse d'assigner à la pensée une utilité : en 1966, il déclare que la philosophie ne pourra produire aucun effet immédiat qui change l'état présent du monde, et la affirme que la pensée « agit en tant qu'elle pense ». Penser, c'est répondre à l'appel de l'être, non transformer le monde ni soigner l'âme. C'est en ce sens qu'il se range du côté de la compréhension, avec une réserve : cette pensée n'est pas un savoir systématique de l'ordre des choses.
Lettre sur l'humanisme (écrite 1946, publ. 1947) · Entretien au Spiegel (1966, publ. 1976)
Justification
La deuxième section d' s'ouvre sur un problème : comment saisir l'existence comme un tout, alors qu'elle n'est jamais achevée tant qu'elle dure ? L'analyse de l' y répond sans attendre une fin, comme on attendrait celle d'un objet. Tout tourne autour d'une phrase ordinaire : « on meurt ». Le « » dit vrai, chacun mourra, mais il fait de la mort un fait qui concerne tout le monde et jamais moi. Or on peut mourir pour autrui, non lui retirer son propre mourir : la mort est la possibilité la plus propre, certaine et indéterminée quant à son moment. L'angoisse révèle ce que le bavardage tranquillise, et le devancement de cette possibilité, joint à la résolution qui répond à l'appel de la conscience, permet d'assumer ses choix comme les siens, à partir de leur finitude : c'est l'existence .
Être et temps, §46-53 · Être et temps, §40 (l'angoisse)
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Justification
L'analyse de la quotidienneté décrit le bavardage, la curiosité et l'équivoque comme les modes d'une déchéance où l'existence se disperse et se fuit elle-même (§35-38) ; cette agitation est une fuite devant la mort, que le « » tranquillise (§51). En 1955, diagnostique une « fuite devant la pensée » : la pensée calculante, affairée, ne s'arrête jamais pour la pensée méditante, qui demande de séjourner auprès de ce qui est proche. Ce n'est pas une théorie du divertissement, mais sa réponse est de rassembler l'attention sur l'essentiel plutôt que de s'en distraire.
Être et temps, §35-38, §51 · Sérénité (discours 1955, publ. 1959)
Au §9 d'Être et temps, « l'"essence" du Dasein réside dans son existence » ; mais la Lettre sur l'humanisme récuse la formule de Sartre, « l'existence précède l'essence », simple renversement qui reste selon lui prisonnier de la métaphysique. L'ek-sistence, le fait de se tenir hors de soi dans l'ouverture de l'être, n'est ni une essence donnée ni une auto-invention.
La liberté n'est pas une propriété de la volonté, objet du débat entre libre arbitre et déterminisme : elle est d'abord « laisser-être » l'étant (De l'essence de la vérité, conférence 1930, publ. 1943) ; l'homme ne possède pas la liberté, c'est elle qui le possède.
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Justification
Position datée : le discours de rectorat (1933) inscrit l'université dans un ordre de conduite et de suite (Führung, Gefolgschaft) et la soumet aux trois « services » du travail, de la défense et du savoir. En 1966, se dit encore « pas convaincu » que la démocratie soit le régime adapté à l'âge technique. Il ne construit pas de philosophie de l'État : le politique reste chez lui subordonné à l'histoire de l'être.
L'Auto-affirmation de l'université allemande (1933) · Entretien au Spiegel (1966, publ. 1976)
Justification
L'existence est historiale et se tient dans l'héritage d'un peuple : pense le destin commun d'une communauté (§74), et les textes des années 1930 lient la pensée au sol natal et à la langue allemande, qu'il tient, avec le grec, pour la plus apte à penser. Ces textes ne font aucune place au cosmopolitisme. Dans la , l'absence de patrie reçoit un sens lié à l'éloignement de l'être, qui ne se réduit pas à la perte d'un territoire national.
Être et temps, §74 · Pourquoi restons-nous en province ? (1934) · Introduction à la métaphysique (cours 1935, publ. 1953) · Lettre sur l'humanisme (écrite 1946, publ. 1947)
Justification
part de la définition courante, la technique comme moyen au service de fins humaines, pour la dire « exacte » mais non « vraie » : elle manque l'essence, ce qui récuse d'emblée l'instrumentalisme. La technique moderne est un mode de dévoilement qui ne fait plus éclore les choses, comme la poièsis artisanale, mais les « provoque » (herausfordern) : le Rhin est sommé de livrer son énergie à la centrale, la forêt sa cellulose, tout devient fonds disponible (Bestand), une réserve toujours prête à l'emploi. L'homme lui-même est requis par cette provocation et menacé de ne plus se comprendre qu'à partir de la disponibilité. Le rassemblement de toutes ces manières de sommer, l' (Gestell), est le danger suprême, car il risque de fermer tout autre rapport à l'être. Heidegger refuse pourtant de maudire les appareils : il cite Hölderlin (là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve) et prône, dans le discours de 1955 repris dans , un « oui et non » aux objets techniques : sa critique vise l'essence, non les instruments.
La Question de la technique (conférence 1953, publ. 1954) · Sérénité (discours 1955, publ. 1959)
Justification
Dans , l'œuvre n'est ni un objet d'agrément ni la copie d'une chose : elle est une « mise en œuvre de la vérité ». Heidegger interprète les souliers peints par Van Gogh comme donnant accès au monde d'une paysanne, lecture que l'historien de l'art Meyer Schapiro a contestée ; le temple grec, qui ne représente rien, ouvre un monde (l'horizon de sens d'un peuple historique) et fait apparaître la terre (ce qui se retire et porte ce monde). Contre l'esthétique, qui selon lui réduit l'art au vécu et au plaisir, l'art est un mode éminent de la comme dévoilement.
L'Origine de l'œuvre d'art (rédigée 1935-1936, publ. 1950)
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Justification
La disposition affective (Befindlichkeit) n'est pas un trouble qui viendrait colorer après coup une connaissance neutre : elle a « toujours déjà ouvert l' comme un tout » (§29), cooriginaire de la compréhension. L'angoisse révèle le néant et la nudité de l'existence ; l'ennui profond fait paraître l'étant en totalité. La connaissance théorique présuppose elle aussi une ouverture affective du monde. Ce n'est pas une primauté du sentiment sur la raison, mais le refus de faire de l'affect un obstacle à la vérité.
Être et temps, §29-30, §40 · Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929)
Justification
Dans , les mortels habitent en « sauvant » la terre, ce que précise : la laisser à son être propre, la ménager, non s'en rendre maître ni se l'assujettir, ce qui n'est qu'un pas vers l'exploitation sans limite. La lui retire de même le rang de maître de l'étant pour lui assigner une garde, celle de l'être. Cette garde n'est pas la responsabilité morale d'une gestion écologique : c'est un rapport de laisser-être opposé à la technique, que les lectures écologiques de Heidegger ont reprise sous ce nom. Elle ne fait pas de l'homme un vivant parmi d'autres, puisqu'il maintient un abîme entre l'existence humaine et l'animal « pauvre en monde ».
L'homme n'est pas le maître de l'étant. L'homme est le berger de l'être.Lettre sur l'humanisme (1946)
Bâtir habiter penser (conférence 1951, publ. 1954) · Lettre sur l'humanisme (écrite 1946, publ. 1947) · Les Concepts fondamentaux de la métaphysique (cours 1929-1930), §42-63
Justification
récuse l'idée que l'œuvre reproduise un étant particulier : le temple ne représente rien, il fait advenir un monde. Ce n'est pas pour autant l'invention du génie : décentre l'artiste au profit de l'œuvre, qui « institue » une vérité. La création, chez lui, est avènement plutôt que fabrication.
L'Origine de l'œuvre d'art (rédigée 1935-1936, publ. 1950)
Être et temps déconstruit le partage cartésien de la chose pensante et de la chose étendue (§19-21) et fait de la « réalité » un mode d'être parmi d'autres (§43) : matérialisme, idéalisme et dualisme partagent les présupposés qu'il conteste.
Regarder sa mort en face pour se rendre à soi-mêmeExerciceLa mort
Pour , fuir la pensée de la mort, c'est se laisser vivre comme « on » vit, dilué dans les habitudes et les attentes des autres. Anticiper sa propre mort, la seule que nul ne peut assumer à votre place, vous singularise et vous rend à ce que vous voulez vraiment : c'est l'. Aujourd'hui, cet exercice est un antidote au pilotage automatique, une façon de reprendre la main sur une vie plutôt que subie.
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La pensée méditante : séjourner auprès de ce qui est procheExerciceAttention et divertissement
Dire à la fois oui et non aux objets techniques.
Dans son discours de 1955 repris dans , distingue deux manières de penser : la pensée calculante, qui planifie, compte et ne s'arrête jamais, et la pensée méditante, qui prend le temps de séjourner auprès de ce qui est proche et d'en interroger le sens. Il ne donne pas de protocole ; cet exercice, inspiré de ce texte, propose de ménager régulièrement ce temps, sans renoncer aux outils, en leur disant « oui et non » à la fois.
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Filiations
Voir sur la friseToutes les filiations↑ Influences reçues
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↓ Influences exercées
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