Iris Murdoch
Platonicienne sans Dieu dans l'Oxford analytique, elle ramène la morale du choix au regard et tient le roman pour une connaissance du bien.
Britannique · 1919 – 1999
Née à Dublin dans une famille anglo-irlandaise, elle étudie les lettres classiques et la philosophie à Oxford pendant la guerre, dans le cercle d', de et de . Après avoir travaillé pour l'aide aux réfugiés, ce qui lui fait rencontrer à Bruxelles en 1945, elle publie le premier livre anglais sur lui, (1953), et enseigne la philosophie à St Anne's College de 1948 à 1963. Contre l'orthodoxie d'Oxford, celle de , de et de , dont elle reconstruit l'image de l'homme (un agent défini par ses choix, devant qui la vie intérieure ne compte guère), elle se réclame de et de l' de dans les trois essais de (1970). (1977) discute avec Platon de la place de l'art, et ses Gifford Lectures deviennent (1992). Elle écrit aussi vingt-six romans, dont (Booker Prize 1978). Atteinte de la maladie d'Alzheimer, elle meurt à Oxford en 1999. Son œuvre philosophique a préparé le renouveau de l' et les travaux sur la perception morale.
La vie morale ne se réduit pas aux décisions que l'on prend : elle se joue surtout, en continu, dans la vision morale, la manière dont on regarde les autres, car on ne choisit jamais que dans le monde qu'on a appris à voir.
Le premier obstacle au bien n'est pas la mauvaise volonté mais le : le moi fabrique sans cesse des images consolantes qui lui cachent le réel.
Le Bien ne sert à rien et ne promet rien, ni bonheur ni récompense : on l'aime pour lui-même, comme une perfection qu'on n'atteint jamais.
Il n'y a pas de Dieu personnel pour garantir la valeur, mais le Bien reste réel et nous dépasse : l' prend la place laissée vide par la prière.
Le grand art peut être une école de vertu, parce qu'il apprend à voir, sans nous y ramener, que quelque chose d'autre que nous existe.
Justification
reprend à un constat qu'elle juge réaliste : la psyché est une mécanique égocentrique, occupée à se protéger et à se consoler. Le mal ordinaire consiste donc moins à vouloir le mal qu'à préférer au réel des flatteurs ou apitoyés. À ce fantasme, elle n'oppose pas la volonté mais la vérité : la vertu est une forme de réalisme, une manière de laisser exister ce qui ne dépend pas de soi. D'où la place centrale qu'elle donne à l'humilité, qu'elle définit comme un respect désintéressé pour la réalité. Dans ses romans comme dans ses essais, la consolation est le piège constant, en amour, en religion ou en art.
La Souveraineté du bien, « Sur “Dieu” et “Bien” » (1969) · « Against Dryness » (1961)
2 de plus
Justification
Une philosophie morale doit selon proposer une image de l'homme qu'on puisse habiter, et qui aide à devenir meilleur : elle juge les théories à ce qu'elles font de ceux qui les adoptent. Ce souci pratique s'accompagne d'une contemplation d'inspiration platonicienne.
La Souveraineté du bien, « Sur “Dieu” et “Bien” »
Justification
Contre une idée de la vérité calquée sur la science, que juge responsable de l'appauvrissement de la philosophie morale, elle soutient que la vérité morale passe aussi par la littérature, particulièrement apte à rendre sensible l'opacité des personnes.
« Against Dryness » (1961)
Justification
Pour , le Bien n'a rien à voir avec un but : il n'est le moyen d'aucun bonheur, et l'homme bon n'en attend aucune récompense. Elle se sépare ainsi de l'utilitarisme, et sa démarche contraste avec l' naturaliste que développera plus tard son amie . Le Bien est une perfection qu'on ne peut ni définir ni posséder, mais qui sert d'étalon : on reconnaît le mieux sans jamais toucher le parfait. Il est « souverain » parce que les autres concepts moraux, comme le courage ou la liberté, ne prennent leur sens qu'en lui. Il est à la fois indéfinissable et réel, et c'est ce qui le distingue d'un simple idéal.
La Souveraineté du bien, « La souveraineté du bien sur les autres concepts » (1967) · La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection »
4 de plus
Justification
Contre l'image de la personne qu'elle dégage de et de , où le mental s'analyse surtout par ce qui se montre dans l'action, construit l'exemple de . Une femme juge sa belle-fille vulgaire et sans tenue ; puis, par un effort patient et sans que rien ne change dans son comportement, elle apprend à la voir simple et spontanée plutôt que vulgaire. Quelque chose de moral s'est passé, que la théorie du choix ne peut même pas décrire. La vie morale est donc continue : elle se joue dans le travail ininterrompu du regard, et le moment du choix ne fait que recueillir ce que ce travail a préparé. C'est la réalité même de la vie intérieure qu'elle défend. Ce travail n'est pourtant pas une introspection : il consiste à soumettre ses propres perceptions à la critique pour mieux voir autrui, et elle se méfie de l'examen de soi complaisant, qui peut n'être qu'une autre forme d'égocentrisme. C'est par ce refus du primat de l'action, plus que par un goût du retour sur soi, qu'elle penche vers ce pôle.
Je ne puis choisir qu'à l'intérieur du monde que je peux voir, au sens moral de « voir », qui implique qu'une vision claire est le fruit de l'imagination morale et de l'effort moral.La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection »
La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection » (1964)
Justification
Après avoir lu avec sympathie, s'en sépare : ce qu'elle lit chez lui comme une liberté vide, qui se choisit sans rien devant elle, méconnaît que nous avons une psyché aux traits constants et descriptibles, d'abord un égocentrisme tenace, qui précède nos choix et pèse sur eux. Elle refuse donc la thèse existentialiste selon laquelle l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Mais cette nature n'est pas chez elle porteuse de fins à accomplir au sens d'Aristote : elle est plutôt ce qu'il faut corriger, d'où une position modérée.
Sartre: Romantic Rationalist (1953) · La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection »
Justification
Nous sommes, écrit , des créatures mortelles et passagères, soumises à la nécessité et au hasard ; elle n'envisage pas de survie personnelle. Accepter la mort est même pour elle une école du .
La Souveraineté du bien, « La souveraineté du bien sur les autres concepts »
Justification
L' est pour une discipline, opposée à la rêverie complaisante où le moi se console. Elle ne condamne pas le divertissement en tant que tel, mais la pente qui détourne le regard de ce qui est, d'où une valeur nette sans être extrême.
La Souveraineté du bien (1970)
Justification
Contre l'émotivisme d' et le prescriptivisme de , qui séparent le fait de la valeur, soutient que les concepts moraux sont des instruments de perception : il y a une vérité morale à voir, et le progrès moral consiste à la voir mieux. Ce réalisme moral ne suppose pas des règles uniformes : la vérité morale est souvent celle d'une situation ou d'une personne singulière. Son réalisme ne passe pas par la nature humaine, comme celui de , mais par Platon.
« Vision and Choice in Morality » (1956) · La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection »
5 de plus
Justification
met au centre le caractère, la vision et les vertus, au premier rang desquelles l'humilité et l'amour, et non des règles ou des calculs : elle est comptée parmi les précurseurs du renouveau de l'. Sa morale de l'attention aimante portée à une personne singulière a aussi une parenté avec l'éthique du care, que des théoriciennes comme ont explicitement reprise, d'où une petite part de ce pôle : c'est une affinité de doctrine plus qu'une appartenance.
La Souveraineté du bien (1970) · Sara Ruddick, Maternal Thinking (1989), sur l'« amour attentif »
Justification
Pour , l'amour consiste à sortir de soi pour reconnaître la réalité d'un autre, sans rien lui demander, ce qui la rapproche de l'. Mais dans , elle reprend l' du , désir de ce qui nous manque, pour en faire, une fois purifié, l'énergie qui élève l'âme vers le Bien. Le désir n'est donc pas à abolir mais à réorienter, d'où une part réelle de ce pôle.
L'amour est la prise de conscience extrêmement difficile que quelque chose d'autre que soi est réel.« The Sublime and the Good », Chicago Review, vol. 13, n° 3 (1959), p. 51
« The Sublime and the Good » (1959) · The Fire and the Sun (1977)
Justification
L'idée de perfection fait de la morale une tâche sans fin : puisque la vie morale se joue dans le regard, elle est présente dans chaque moment ordinaire, et il n'y a pas de zone moralement neutre. ne fixe aucun seuil au-delà duquel on aurait fait assez. Cette exigence porte toutefois sur la qualité du regard plus que sur des obligations matérielles chiffrables, et elle ne dit rien de l'étendue de l'aide due aux autres, d'où une valeur modérée.
La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection »
Justification
Le est pour le mouvement même de la vertu. Ce n'est pas un sacrifice, mais un déplacement de l'attention hors du moi, vers ce qui existe sans lui. Il ne fixe pas à lui seul une priorité systématique d'autrui sur soi, mais il ôte à l'intérêt propre son rôle de critère, d'où une valeur nettement altruiste sans être extrême.
La Souveraineté du bien, « La souveraineté du bien sur les autres concepts »
Justification
Pour , les concepts moraux ont une profondeur qui s'approfondit avec l'expérience : ce que veut dire « courage » ou « justice » change à mesure qu'on apprend à voir. Appliquer une règle demande donc un regard sur la situation singulière que la règle ne fournit pas. Elle maintient pourtant, dans , des axiomes politiques, comme les droits de la personne, qu'il ne faut pas soumettre à la vision de chacun, d'où une valeur modérée.
La Souveraineté du bien, « L'idée de perfection » · Metaphysics as a Guide to Morals, « Morals and Politics »
Justification
ne croit pas en un Dieu personnel, et aucune providence ne garantit à ses yeux la valeur de nos vies. Elle refuse pourtant d'en conclure que la valeur vient de nous. Reprenant le Bien de , soleil qui fait voir sans être lui-même regardé en face, elle le pose comme un centre magnétique réel, extérieur au moi, qui attire l'attention hors de soi. Elle garde de la religion ce qui lui paraît vrai, l' héritée de et la prière comprise comme contemplation, mais sans son objet. Ce Bien transcende le moi et ne dépend pas de nos choix, mais il n'est pas un arrière-monde : il se rencontre dans ce monde-ci, à travers les personnes, la nature et l'art. Il forme pourtant un ordre de valeur supérieur, qui nous juge et que nous ne fabriquons pas, d'où une valeur nette mais modérée. Elle défend ce platonisme démythologisé jusque dans ses Gifford Lectures, où elle propose de réinterpréter l'argument ontologique comme portant sur le Bien plutôt que sur Dieu.
La Souveraineté du bien, « Sur “Dieu” et “Bien” » · Metaphysics as a Guide to Morals, chapitre sur l'argument ontologique
Justification
Pour , le grand art peut être une école de vertu, parce qu'il exerce la même faculté que la morale : voir ce qui n'est pas soi. L'art médiocre console, il flatte le ; le grand art, celui de Shakespeare ou de , montre des êtres et un monde qui résistent à nos désirs. C'est pourquoi elle donne tort à , dont elle reprend pourtant le platonisme sur d'autres points, quand il bannit les artistes : la mimesis, quand elle est juste, est une forme de vérité. L'effet moral n'a rien d'automatique : il dépend de l'attention du lecteur ou du spectateur. Elle se méfie au contraire de l'art mis au service d'une cause, qui plie le réel à un message et retombe ainsi dans le : la valeur de l'art tient tout entière à la vérité de ce qu'il montre.
L'art et la morale sont, sous certaines réserves que je mentionnerai dans un instant, une seule et même chose. Leur essence est la même. L'essence de l'un comme de l'autre est l'amour.« The Sublime and the Good » (1959), repris dans Existentialists and Mystics (1997), p. 215
« The Sublime and the Good » (1959) · The Fire and the Sun (1977)
Justification
Le moi est pour un gros moi implacable, naturellement égocentrique, et elle crédite d'avoir donné de l'âme une description réaliste. Ce pessimisme reste modéré : l' peut le corriger, lentement et sans jamais en venir à bout.
La Souveraineté du bien, « Sur “Dieu” et “Bien” »
Justification
déclare ne pas croire en un Dieu personnel, tout en se disant proche du christianisme et du par leurs pratiques. Elle ne réduit pas la religion à une illusion : elle en garde le langage de la prière et de la grâce, et transfère au Bien une partie de ce que la théologie disait de Dieu. Elle nie donc un Dieu personnel sans nier toute réalité qui nous dépasse, d'où une valeur modérée.
La Souveraineté du bien, « Sur “Dieu” et “Bien” » · Metaphysics as a Guide to Morals (1992)
3 de plus
Justification
L'exemple de la crécerelle : alors que je rumine une blessure d'amour-propre, la vue d'un oiseau qui plane me fait soudain oublier ce moi. Pour , la beauté de la nature est l'occasion la plus évidente du . Elle reprend surtout à l'idée que la beauté est la face visible du Bien, et tient l'excellence du grand art pour une qualité qu'on découvre et qu'on ne décrète pas : la beauté n'est pas pour elle une projection du goût.
La Souveraineté du bien, « La souveraineté du bien sur les autres concepts » · The Fire and the Sun (1977)
Justification
Dans « Against Dryness », défend le réalisme des grands romanciers du XIXᵉ siècle, qui créent des personnages libres et opaques, contre le roman « sec » réduit à un symbole et contre l'art comme expression de soi. L'invention n'a de valeur que si elle rend le réel plus visible.
« Against Dryness » (1961)
Justification
La souveraineté du Bien s'étend sur le beau : pour , la beauté est une voie vers le Bien, non une fin, et l'esthétisme qui fait de sa vie une œuvre est une forme raffinée du . Elle accorde pourtant à l'art une dignité morale très haute, d'où une valeur modérée.
La Souveraineté du bien, « La souveraineté du bien sur les autres concepts »
La crécerelleHabitudeAttention et divertissement · Intérêt propre et autrui
Quand on rumine une vexation ou une inquiétude, propose de ne pas lutter contre la pensée, mais de poser le regard sur quelque chose de beau qui ne nous concerne en rien : un oiseau, un arbre, la lumière sur un mur. Le moi blessé lâche prise parce que l'attention a trouvé mieux à faire, et non par un effort de volonté. C'est un geste de quelques secondes, utile chaque fois que l'esprit tourne en rond autour de lui-même.
- Remarquer le moment où l'on rumine : la même scène revient, avec soi au centre.
- Chercher du regard une chose vivante ou belle, hors de soi et sans rapport avec l'affaire.
- La regarder vraiment, dans le détail, sans la commenter ni la photographier.
- Revenir ensuite à la situation et constater ce qui a changé dans sa manière de la voir.
⚠ Ce n'est pas une fuite : le problème réel reste à traiter, mais avec un regard moins capturé par l'amour-propre.
L'école de la langue étrangèreHabitudeValeur de la vérité
Pour , apprendre le russe, c'est se heurter à une structure qui ne se plie pas à nos désirs : on ne peut ni tricher ni se flatter, on se trompe et on est corrigé. Cette discipline exerce la même vertu que la morale, l'humilité devant une réalité indépendante de soi. Toute tâche exigeante convient (une langue, un instrument, un artisanat), pourvu qu'elle oblige à reconnaître ses erreurs.
- Choisir une discipline où la réussite se vérifie hors de soi.
- Y consacrer un temps régulier et court.
- Noter chaque erreur corrigée comme un fait, sans se juger.
- Observer les moments où l'on voudrait « faire comme si » l'on avait compris.
⚠ Si l'apprentissage devient un concours avec soi-même, il nourrit l'ego au lieu de le décentrer.
Regarder à nouveauExerciceIntériorité · Valeur de la vérité
raconte l'histoire d'une femme qui juge sa belle-fille vulgaire, puis apprend, sans rien changer à sa conduite, à la voir simple et spontanée. L'exercice reprend ce travail silencieux : revoir patiemment une personne qu'on a rangée dans une case. On ne cherche pas à se forcer à l'aimer, mais à la voir plus justement, ce qui change déjà la relation.
- Choisir une personne de son entourage que l'on juge mal : agaçante, médiocre, prétentieuse.
- Écrire les mots que l'on emploie intérieurement pour la qualifier.
- Pour chacun, se demander ce qu'il dit d'elle et ce qu'il dit de soi : la blessure, la jalousie, le besoin d'avoir raison.
- Chercher un mot plus juste pour le même trait (« vulgaire » devient « spontanée », « pédant » devient « soucieux d'être exact ») et vérifier qu'il ne s'agit pas d'une simple complaisance.
- Lors de la prochaine rencontre, l'observer avec ce mot en tête, sans rien lui dire.
⚠ L'exercice ne sert pas à excuser un comportement nuisible ni à se mentir par gentillesse : le but est la justesse, pas l'indulgence.
Filiations
Voir sur la friseToutes les filiations↑ Influences reçues
- RéinterprètePlatonMurdoch reprend le Bien de Platon, soleil qui fait voir, et l'éros qui élève l'âme, mais sans Dieu ni monde des Idées : un platonisme démythologisé, où la conversion du regard devient l'attention morale.Lire
- RéinterprèteSigmund FreudMurdoch retient de Freud une description qu'elle juge réaliste de la psyché, égocentrique et mue par une énergie qu'elle ne maîtrise pas ; elle y voit le point de départ de la tâche morale, pas une explication de la m…Lire
- ProlongeSimone WeilMurdoch dit emprunter à Simone Weil le mot attention pour désigner le regard juste et aimant posé sur une réalité individuelle ; elle en garde le sens moral en le détachant de la prière.Lire
- Réagit contreGilbert RyleContre la critique de la vie intérieure héritée de Ryle, pour qui l'esprit se réduit à des dispositions à agir, Murdoch défend la réalité d'une activité morale intérieure qui ne se montre dans aucune conduite.Lire
- Réagit contreSartreLectrice précoce et sympathique de Sartre, Murdoch se construit contre sa liberté comme choix souverain d'un moi seul : la vie morale tient pour elle à la vision d'une réalité qui ne dépend pas de nous.Lire
↓ Influences exercées
- prolongé parMartha NussbaumNussbaum prolonge l'idée de Murdoch selon laquelle la vie morale est d'abord une perception fine des situations particulières, et que le roman est un lieu privilégié de la connaissance morale.Lire